À 30 ans, Kaviraj Seewooduth Poonyth s’embarque dans une nouvelle aventure lors du Salon de Mai, prévu du 2 au 17 août à l’école des Beaux-Arts du Mahatma Gandhi Institute (MGI) à Moka. L’heure est enfin venue pour le passionné de dessin de se hisser au même niveau que des artistes connus, d’anciens collègues, de professeurs et mentors, pour présenter sa création intitulée Macinasyon. Impatient à l’idée de pouvoir exprimer et expliquer sa vision artistique au public mauricien, ce dessinateur de profession nous retrace son parcours, tout en évoquant ses projets.

Que représente pour vous votre participation au Salon de Mai ?
En tant qu’ancien étudiant du MGI, je connais très bien cet événement puisque nous étions souvent amenés à aider les artistes participants à peaufiner leurs projets. Je me disais qu’un jour, j’aurais ma place ici. Je suis donc très fier et heureux de faire partie de cette édition 2019. C’est surtout très valorisant pour mon parcours de débutant, puisque je me retrouve aux côtés de professeurs et d’autres talentueux artistes qui partagent la même vision que moi.
Récemment, j’ai eu l’occasion de participer à la résidence de pARTage. Krishna Luchoomun m’a incité à tenter ma chance sur d’autres plates-formes artistiques. Le Salon de Mai sera une belle opportunité pour présenter mon univers au public mauricien. Jusqu’ici, je n’ai participé qu’à quelques petites expositions.

Comment vous y êtes-vous préparé ?
Les thèmes proposés pour le Salon de Mai m’ont très vite interpellé. Je n’ai pas eu du mal à imaginer et réaliser en moins d’une semaine mon tableau, qui s’intitule Macinasyon. Je l’ai conçu avec en tête une approche sociale pour dénoncer le système mauricien, qui, à mon avis, pense d’abord au profit au détriment du peuple. Cette façon de tourn dimounn an bourik peu malheureusement finir par une révolution. Pour aboutir au résultat final, j’ai travaillé avec le feu et du plastique et, contrairement à mon habitude, avec très peu de peinture. J’y ai joint un poème pour expliquer ma vision.

Comment définiriez-vous votre travail artistique et votre processus de création ?
Je n’aime pas compliquer le processus de création. Mon approche est très simple et mon travail doit avant tout être informatif, esthétique et communicatif. Je veux que les gens parviennent à discerner le sujet de mes œuvres. Depuis que j’ai pris la décision d’explorer ma passion pour l’art et le dessin, je me suis dit que mon art ne doit pas se limiter à un tableau ou à un croquis. Tout artiste a le moyen d’avoir un impact sur la société. Une de mes inspirations est Kaya. Cet artiste a su écrire des textes qui, aujourd’hui encore, marquent les esprits. J’essaie que mes œuvres soient fonctionnelles et à la portée de tout le monde.

Que diriez-vous à quelqu’un qui n’a jamais vu une de vos œuvres ?
Avant, mes œuvres étaient plus fantaisistes. J’ai compris qu’en adoptant une approche artistique plus conceptuelle, cela avait plus d’impact. Mes travaux ont tendance à être comme une étude sur moi-même, empreint d’un aspect social. Mes œuvres sont dorénavant porteuses de messages.
Je viens d’une famille modeste et j’ai eu plusieurs fois l’occasion de saisir la souffrance des ti-dimounn. J’ai eu la chance de pouvoir persévérer et réaliser de nombreux projets, alors que d’autres n’y arrivent pas. Comme je n’ai pas les moyens de les aider tous, j’essaie de mettre en avant certaines injustices par l’art. Je suis peintre, mais je n’hésite pas à intégrer une partie d’installation, d’assemblage et de montage pour parvenir à un résultat en relief.

Qu’est-ce qui conduit un jeune de votre génération à choisir l’art ?
À Maurice, il n’est pas encore viable de pratiquer l’art à plein-temps. Mais si la passion est là, rien n’est impossible, peu importe le domaine. L’art me permet d’exprimer et d’exposer au monde extérieur ce que je ressens à l’intérieur de moi. L’artiste met à nu son intimité en s’exposant au monde extérieur. C’est un échange et, pour y parvenir, il est indispensable d’avoir une philosophie et une vision constructive. Avec ces ingrédients réunis, un jeune peut tenter l’aventure.

Selon vous, à partir de quel moment un peintre, un photographe, un musicien, etc. devient-il un artiste ?
Il n’y a pas d’âge spécifique ni de moment bien précis. Mais si on veut atteindre un niveau professionnel, il faut passer par une école. N’importe qui peut avoir des aptitudes pour être un artiste. Il m’est arrivé de donner des leçons à de jeunes élèves et de constater que certains ont déjà développé une personnalité artistique et sont capables de raisonner avec une philosophie d’artiste. Si vous êtes sûr de vous, que vous avez une vision bien précise de ce que vous voulez accomplir en tant qu’artiste, tout est possible.

Est-ce que vous vous considérez déjà comme un artiste ?
Je viens à peine de compléter mon degree en Fine Arts et j’ai encore beaucoup à apprendre pour évoluer. Pour l’instant, je fais des essais, je côtoie de nombreux artistes mauriciens et étrangers, et tous ces échanges m’amènent à dire que le parcours est long. J’espère qu’à l’avenir, les gens ne parleront pas de moi mais de mon travail. Beaucoup de personnes ne savent pas qui est Leonardo da Vinci mais en revanche n’ignorent pas Mona Lisa. Lorsque le travail parle pour vous, l’artiste n’a pas besoin de se mettre en avant.

Quel est le rôle de l’artiste dans la société ?
Chaque artiste a sa place dans la société. Malheureusement, on ne considère pas que les artistes peuvent contribuer au développement du pays. Si le gouvernement offrait les supports nécessaires aux artistes, ces derniers pourraient aider le peuple à raisonner. On fait par exemple appel à la police pour sensibiliser les gens à travers de nombreuses campagnes, mais le message ne passe pas auprès du plus grand nombre. Les artistes ont les moyens de capter l’attention des gens pour les amener à réfléchir.

Comment voyez-vous votre avenir ?
À Maurice, il est impossible pour un artiste d’avoir un parcours facile. Il faut cependant reconnaître que de plus en plus de plates-formes encouragent les artistes à se faire connaître et vendre leurs créations. Nous sommes sur la bonne voie. Je me sens encouragé à poursuivre l’aventure. Il faut être réaliste et ne pas se jeter dans le vide sans réfléchir. Pour le moment, je continue à exercer mon boulot de dessinateur pour vivre, tout en participant à des plates-formes comme le Salon de Mai pour exprimer ma créativité.

Quels sont les difficultés, obstacles et lacunes auxquels vous devez faire face en tant qu’artiste ?
Le plus gros problème à Maurice, c’est que beaucoup de personnes n’ont pas de culture artistique. C’est pourquoi les expositions n’attirent pas la grande foule. On nous apprend le dessin à l’école, mais pas l’histoire de l’art. Il faut être à l’université pour l’apprendre, alors qu’à l’étranger, les enfants y sont initiés au primaire. L’histoire de l’art est importante puisqu’elle aide à apprendre et à interpréter.

Quelles pourraient être les solutions à mettre en place ?
Il faut impérativement créer une plate-forme pour les artistes, dirigée par les artistes. Si je n’avais pas rencontré Krishna Luchoomun et Patrick Ahtow, mon parcours n’aurait pas été le même. En étant sous leurs ailes et grâce à l’encouragement et le soutien de mes parents et de mes professeurs, j’ai pu franchir des étapes. Je suis conscient que tout le monde n’a pas cette chance.
J’espère que les choses vont évoluer à Maurice. Il y a de bonnes initiatives. Il en faut davantage et plus régulièrement, comme inviter les artistes tous les week-ends dans des espaces publics ou des endroits très fréquentés pour exposer, partager, parler du monde artistique. Qui n’est pas uniquement intellectuel mais aussi émotionnel et thérapeutique.