Cette rue sombre de Cité Anoska est sous les feux des projecteurs depuis le dimanche 5 avril, suite à la disparition de la petite Eléana Gentil. Sombre, car il fait nuit. Sombre, car les circonstances de la mort de la gamine de 11 ans restent encore un mystère. Sombre, car le rire des enfants de la localité s’arrête à la tombée de la nuit. Il est samedi soir et peu nombreux sont les habitants qui arpentent les rues de la cité. Ceux croisés expriment timidement un sentiment de colère et d’angoisse, car Anoska est désormais la cité de la frayeur.
La nuit tombe à Anoska. La fraîcheur de ce samedi soir annonce le début de l’hiver. Aucun reflet de clair de lune pour éclairer la rue principale de la cité, il fait sombre. Pas une personne à l’horizon. La tranquillité survolant cette rue fait presque peur. La cité a changé. Rien à avoir avec ce  quartier très animé d’antan. En temps normal, un samedi soir à Anoska, c’est de la musique chez les voisins, un groupe d’amis se rejoignant à l’entrée de la cité pou tap enn zafer et des enfants bravant la nuit avec leur ballon de football.
Désormais à Anoska, c’est chacun chez soi. Pas une chanson, pas un rire d’enfant ne se font entendre dans cette rue. Anoska, c’est aujourd’hui des larmes et de cri de douleur. C’est une cité en deuil.
Chez Eléana.
Endeuillés par la disparition d’une gamine partie trop tôt, les habitants pleurent encore la mort d’Eléana Gentil, 11 ans. Elle avait disparu le dimanche 5 avril après s’être rendue à une fête organisée chez son oncle, et son corps a été retrouvé onze jours plus tard, en état de décomposition à Petit Constantin, Nouvelle-France.
Eléana, nous l’avions rencontrée en hiver 2014, en compagnie de sa grand-mère, Claudette Perrine. Alors que cette dernière expliquait à Scope les difficultés que rencontrent les habitants de la localité en hiver, la petite Eléana se cachait derrière la porte de leur maison en tôle. À la fois souriante et timide, la demoiselle ne souhaitait pas se faire photographier, car elle avait honte.
Quelques mois plus tard, Claudette nous invite à nouveau dans son humble demeure. Son époux, Michel Perrine, sa soeur, sa mère, sa fille Mirella Gentil et le son petit-fils Howard ainsi que quelques proches sont présents. Tous sont encore en état de choc. Près de deux semaines après les funérailles de sa fille, Mirella Gentil reste inconsolable. Assise sur le seul fauteuil de la maison, elle pleure. Dans une autre pièce de la maison, Howard, 13 ans, le grand frère d’Eléana, est anéanti par la disparition de sa soeur. Ses cris de douleur retentissent dans la maisonnette et fendent le coeur de sa grand-mère.
Hantée par les souvenirs.
Le soir, Claudette peine à trouver sommeil. Le mauvais souvenir de l’identification du corps de sa petite-fille la hante. “Comment oublier le cadavre d’Eléana ? Je revois encore les officiers et les médecins me montrer le bas de son corps, puis sa tête, qui en a été détachée, en la retirant d’un sac”, explique la grand-mère de 52 ans. Habitant Anoska depuis plus de 16 ans, elle et sa soeur expliquent que c’est la première fois qu’elles voient une telle barbarie. “Ce n’était qu’une enfant… Une enfant partie trop tôt.”
Dans la cité, c’est la même pensée et le même sentiment qui règnent. Les gens semblent plus réservés. En apercevant des étrangers, ils se retirent, ne souhaitant pas parler d’eux et encore moins commenter la mort d’Eléana.
À la croisée d’Anoska, nous rencontrons Clencina, 25 ans, en compagnie de sa mère Antoinette. Avant de se rendre à un anniversaire, la jeune femme explique que la cité est plus silencieuse que jamais. “Sakenn dan so kwin isi. Mais d’habitude, les samedis soirs, il y a de la musique, les enfants jouent sur le chemin. Les récents incidents ont bouleversé la vie de tous les habitants.”
Protection des enfants.
Accompagnée d’une de ses voisines, Antoinette, mère de quatre enfants, explique que la cité vit sous la peur. Alors que les parents se soucient de la sécurité de leurs enfants en sachant que le meurtrier d’Eléana n’a pas encore été appréhendé, les enfants se sentent également en danger. “Ma fille cadette était une bonne amie d’Eléana. Elle me demande ce qui est arrivé à sa copine. J’ai essayé de lui expliquer avec des mots d’enfants, mais je me rends compte qu’elle a peur. Elle ne souhaite même plus se rendre chez sa tante à deux pas de chez nous”, confie Antoinette.
Ce qui sème la terreur dans cette rue de Cité Anoska, c’est le fait de ne pas avoir la certitude de l’identité du meurtrier. Ne sachant pas si ce dernier est un habitant de la localité ou quelqu’un habitant une autre région, la mère de famille affirme avoir pris des mesures pour la protection de ses enfants, en trouvant des professeurs de leçons particulières habitant les environs. Chez la défunte Eléana, des dispositions ont également été prises pour Howard, collégien en troisième année de prévoc. “Mon petit-fils a peur de se rendre à son école à St Aubin. J’ai fait des démarches pour qu’il soit transféré dans un collège plus proche”, souligne Claudette Perrine.
Anoska, envahie par les médias.
Poursuivant la visite, nous apercevons une jeune femme en compagnie de son fils, se ruant vers son domicile. Si elle marche si vite, c’est parce qu’elle se sent plus en sécurité à la maison. Marie-Noëlle, 22 ans, mère de Yael, quatre ans et Léa, deux mois, parle d’un samedi soir “trankil, lakaz avek mo bolom ek mo bann zanfan”. Un peu plus loin, Jean-Cliff et un ami discutent. “Aila, rol no rol dan samedi. Nou pe organiz enn ti parti karom la”, raconte le jeune homme. Plus loin, une jeune demoiselle de 18 ans se dirige vers la boutique du coin, en compagnie de son petit frère. Elle s’arrête, joue au mannequin devant l’objectif de Scope avant de confier son anxiété. “Comme dans toutes les cités, il y a des problèmes à Anoska. Nous vivions bien, nous étions solidaires. Depuis le meurtre d’Eléana, qui était une fille gentille et que je croisais chaque matin en allant chercher le pain, la cité est médiatisée sous un mauvais jour.”
Un point que mettent en avant nos quelques interlocuteurs, à commencer par Claudette Perrine et sa famille. Tous ressentent de la colère, devant la façon dont les médias envahissent Anoska ces dernières semaines. “Où était la presse pendant tout ce temps ? Depuis la mort de ma petite fille, quelques médias évoquent toutes sortes de problèmes dans notre cité, notamment surtout celui de la prostitution. Or cela n’existe pas chez nous. La cousine d’Eléana, à laquelle la presse fait allusion, n’habite pas notre localité. Elle y est venue à quelques reprises pour rencontrer son ancien petit ami”, clame-t-elle.
Soirs tristes et effrayants.
Depuis la découverte du corps d’Eléana Gentil, des suspects ont été appréhendés par la CID de Curepipe. Le premier, Pierre Gentil, le grand-père de la petite, était le dernier à l’avoir vue en vie et a pu fournir un alibi. Le deuxième, Arnaud Babooram, 37 ans, habitant Cité Mangalkhan à Floréal, était présent à la fête organisée par l’oncle d’Eléana et a un antécédent pour un cas d’attouchements sexuels sur une adolescente de 12 ans en 2007. Les enquêteurs avaient également avancé la possibilité d’un réseau de prostitution, mais aujourd’hui l’enquête connaît de nouveaux développements, car des traces de sang ont été prélevées sur les sous-vêtements de la gamine de 11 ans. Ce qui pousse les enquêteurs sur la piste d’un nouveau suspect.
En attendant de nouveaux rebondissements dans l’affaire Eléana Gentil, la famille et les habitants de Cité Anoska ne dorment plus sur leurs deux oreilles. “Les samedis soirs, ainsi que les autres soirs sont tristes et pleins de frayeur. Il n’y a que le temps qui pourra cicatriser la douleur de la famille et de la cité”, souligne Marie-Noëlle.