En cette période de l’année, le quotidien des sans-abri est encore plus difficile. Le froid et les pluies fréquentes rendent les nuits particulièrement agitées. Beaucoup de SDF n’ont pas le choix et doivent subir les caprices de la météo et essayer de survivre tant bien que mal dans la rue.
18h30. La nuit est déjà tombée. Une brise glaciale balaie les environs du Jardin de la Compagnie à Port-Louis. L’espace qui accueille la foire pendant la journée se transforme en abri pour les sans domicile fixe et quelques travailleuses du sexe. Presque en bordure de rue, on aperçoit Nicolas (prénom fictif), entouré de deux amis (qui, eux, ne vivent pas dans la rue), prenant un verre. Seul réconfort pour Nicolas en ce début de soirée où la fraîcheur se fait sentir. Vêtu d’un simple t-shirt et d’un pantalon, il va devoir subir la basse température pendant toute la nuit en essayant de trouver un abri pour se protéger du vent. Non loin de lui, un vieillard est recroquevillé sous une couverture. Durant la soirée, plusieurs autres sans-abri viendront prendre place entre les échoppes pour dormir.
Rod enn ti-plas. En cette période hivernale, le gros souci des sans-abri est de trouver un endroit où s’abriter pour dormir. “Mo pou trase pou rod enn ti-plas pou dormi. Lavi-la koum sa”, dit Nicolas. “Mo dormi brit-brit”, ajoute Rajiv. Le visage fermé, il nous confie qu’il a de plus en plus de mal à supporter le froid à cause de ses problèmes de bronches. “Mo malad, mo ale vini lopital, mo gagn mari difikilte pou dormi ek mo leta. Monn al rod plas dan abri de nuit me mo pann gagne, mari difisil pou mwa sa sitiasion-la.” Rajiv est à la rue depuis le début de l’année. Ayant subi un accident de moto, il y a huit ans, il ne peut plus travailler. “Mo bann fami inn met mwa deor, monn al rod plas dan abri de nuit, mo pann gagne.”
Nicolas commence à s’installer pour la nuit. Son histoire n’est pas banale. Il affirme que c’est par choix qu’il vit dans la rue. Il pourrait rejoindre ses frères dans une petite bicoque à Pointe aux Sables, mais préfère se retrouver en compagnie de ses camarades SDF. “Depuis mon enfance, je passe mon temps dans la rue. C’est mon monde. Je suis plus à l’aise dehors avec mes amis que dans une maison. Je fais le va-et-vient entre les rues de Port-Louis et la maison de mes parents à Pointe aux Sables. Mais la nuit, je préfère être dehors”, confie-t-il. “J’ai mes amis dans la rue, je me sens plus libre et je n’ai de compte à rendre à personne.”
Pena personn. Parmi les amis en question se trouve Vega, 56 ans. Un peu plus tôt, Scope l’avait rencontré à LacazA, à Port-Louis. Comme certains de ses camarades d’infortune, il était venu profiter d’un repas chaud pour le déjeuner. Ce soir, il tente de masquer son visage avec sa casquette. Il oublie sa timidité et sa gêne pour nous confier quelques mots. “Mo pena personn mwa. Depi ki mo mama inn mor, mo lor lari.” C’est là qu’il a rencontré ses compagnons. “Avek lamitie, nou sirmont nou bann difikilte ansam. Kan nou zwenn nou kamouad, nou gagn enn tigit lafors.”
Vega est à la rue depuis plus d’une dizaine d’années. La difficulté de trouver un emploi fixe et de ramener un salaire régulier qui lui permettrait de payer un loyer l’a conduit à dormir dans la rue. “Pena travay, kot mo kapav bat-bate mo fer li. Ena fwa gagn travay-la, me pa kapav ale, lekor pa bon.”
Débrouillardise. Pour tous les sans-abri, la survie dépend de leur sens de la débrouillardise. D’abord pour trouver de la nourriture. Ce repas partagé en groupe à LacazA sera pour certains le seul de la journée. Pour la nuit, il leur faudra se débrouiller et trouver de quoi se mettre sous la dent. Ils s’en remettront à la générosité des gens qu’ils rencontreront et beaucoup feront les poubelles pour tenter de trouver de quoi assouvir leur faim. “Nou bizin debrouye, nou kapav kont zis lor noumem. Si nou pa rod manze, nou pou dormi lestoma vid”, disent-ils.
Lorsque nous avons rencontré Nicolas aux abords du Jardin de la Compagnie, il avait pu trouver de quoi manger et même de quoi se réchauffer pour affronter le froid grâce à un verre d’alcool. Si sa nuit a dû lui sembler moins dure, la venue du matin le ramènera à la dure réalité de son quotidien. La lutte pour sa survie recommencera comme tous les matins avec, comme seule consolation, la joie de revoir ses camarades, sans qui sa vie serait vide de sens.
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