Le Dr Gérard Émilien, Professeur Associé en neuropsychiatrie, est à Maurice pour une durée d’un an à la demande du gouvernement. Ce scientifique mauricien établi en France fait partie du Clinical Research Committee local de 11 membres constitué en vue de la mise en place des essais cliniques. Installé depuis peu à Port-Chambly, le Pr Émilien enseignera à partir de lundi prochain la neurologie et la neurochirurgie à la Faculté de médecine de l’Université de Maurice (UoM), discipline introduite pour la première fois dans cette institution.
Pr Émilien, que traite la neuropsychiatrie ?
Il est très difficile de séparer la neurologie et la psychiatrie. En Belgique c’est la même formation pour les deux disciplines. La maladie mentale a une cause organique. Autrefois on pensait que la dépression ne se soignait pas par des médicaments mais par la psychothérapie. Aujourd’hui on sait que la dépression a une cause neurologique et que les maladies psychiatriques et psychologiques ont toujours une cause organique. Il faut faire dans ces cas-là un examen neurologique. La maladie mentale a une cause chimique, neurophysiologique due à des dérèglements de neurotransmetteurs.
Que se passe-t-il dans le cerveau lors d’une dépression ?
Les recherches sur les maladies mentales ont connu un bond extraordinaire au cours de ces 20 dernières années. Il y avait des préjugés au sujet de ces maladies, notamment sur la dépression. Il y a de nos jours des médicaments qui ciblent certaines régions du cerveau. Dans la dépression il y a une diminution des amines que sont la sérotonine, la noradrénaline et la dopamine. Les meilleurs traitements ont vu le jour dans les années 80, notamment le Prozac sur lequel j’ai travaillé en tant que chercheur.
Est-ce que ces nouveaux médicaments permettent de nos jours de guérir complètement les maladies mentales ?
Ce sont des maladies comme les autres. Elles peuvent être soignées efficacement. Nous avons suffisamment de connaissances aujourd’hui. Prenons les schizophrènes, ils peuvent vivre normalement avec des médicaments plus ciblés, se réinsérer socialement, avoir une activité professionnelle. Il faut un travail d’éducation pour que les malades mentaux ne soient plus stigmatisés. Il y a la dépression exogène due à des causes externes comme le décès d’un proche ou une séparation et répondant à la psychothérapie. La dépression endogène est provoquée par des dérèglements biochimiques. Le physiologiste français Claude Bernard a dit que le terrain est favorable. Il y a des personnes plus fragiles que d’autres.
Les psychotropes et les antidépresseurs provoquent-ils la maladie d’Alzheimer, comme le soutient une étude scientifique médiatisée en France cette semaine ?
Non je ne le crois pas. Tous les médicaments, il est vrai, ont des effets bénéfiques et des effets secondaires. La mise sur le marché d’un médicament survient après des études cliniques. La maladie d’Alzheimer est une altération de la mémoire entraînant des difficultés cognitives.
Maurice ayant une population vieillissante, quelles sont les avancées de la médecine dans le traitement de la maladie d’Alzheimer ?
La maladie d’Alzheimer apparaît au-dessus de 65 ans. Il est très rare qu’elle apparaisse plus tôt mais il arrive qu’elle frappe dans la quarantaine. Les gens vivent plus longtemps. La maladie s’installe tout doucement, très progressivement. Elle commence à inquiéter quand la personne n’arrive plus à retrouver le chemin pour rentrer chez elle ou quand elle ne sait plus où elle a garé sa voiture ou quand elle a réchauffé un plat sur le four et que tout est brûlé parce que la personne l’a oublié. La mémoire à court terme est affectée. Des chromosomes sont impliqués. La mémoire est très compliquée. À chaque fois qu’on fait appel à un souvenir on recrée la mémoire du passé. Il y a une mémoire épisodique (au sujet de ce qui c’est passé), une mémoire autobiographique (au sujet de sa vie), une mémoire sémantique (au sujet du vocabulaire). Au départ l’Alzheimer est mild, puis modérée et ensuite commence à s’aggraver. Il y a des problèmes comportementaux qui s’ajoutent à ceux de la mémoire. La maladie se manifeste par de l’agressivité. La personne ne peut pas dormir et marche pendant la nuit. C’est organique. Il y a des dépôts de plaques amyloïdes dans le cerveau, d’abord dans l’hippocampe, base de la mémoire, et qui envahissent progressivement tout le cerveau. Il y a un médicament qui marche très bien, l’Aricept (Donepezine) et qui existe localement. Toutefois il n’agit que sur les symptômes et ne permet pas de ralentir la maladie. Ceux-ci vont s’atténuer mais la maladie continuera à progresser. J’ai travaillé sur ce médicament chez Pfizer. Si on bloque la maladie pendant cinq ans on n’entendrait plus parler de la maladie d’Alzheimer chez les sujets âgés. Nous sommes en phase 3 de la recherche sur un vaccin de la maladie d’Alzheimer et les résultats sont prometteurs. Il arrivera sur le marché d’ici à deux ans. La maladie est diagnostiquée par des scans très sophistiqués.
Vous avez aussi publié un ouvrage sur l’épilepsie. Quelles sont les avancées thérapeutiques à ce sujet ?
J’ai travaillé en Belgique avec l’Union Clinique Belge (UCB). Le Kepra (Leviracetam) est devenu un antiépileptique sur lequel j’ai effectué des études cliniques. Ce médicament existe à Maurice. Au cours des dix dernières années nous avons utilisé des antiépileptiques conventionnels, dont le Phenytaine et l’acide valproïque (Depakine). Les nouveaux médicaments, le Kepra, le Motrigine, le Phebamate, et le plus récent le Gabaline ciblent plus particulièrement des régions du cerveau et sont mieux tolérés.
Quelles sont les causes de l’épilepsie ?
Il y a différents types d’épilepsie. Il y a des absences chez des jeunes ou des crises généralisées causant chute et perte de connaissance. L’épilepsie est une décharge de neurones électriques entraînant des réactions chimiques dans le cerveau. L’épilepsie peut être causée par une tumeur, une infection. Parfois elle est idiopathique, c’est-à-dire que l’on ne trouve pas la cause des crises. Ce que l’on sait c’est que le cerveau souffre. Les médicaments agissent sur des types de neurotransmetteurs.
Quelles sont les maladies neurologiques les plus répandues actuellement ?
Les problèmes cérébro-vasculaires causés par l’hypertension, les accidents vasculaires cérébraux (AVC) prennent de l’ampleur. En Europe il y a des stroke centres qui permettent de sauver le cerveau dans les trois ou quatre heures suivant une thrombose ou une hémorragie cérébrale. Cela permet d’éviter les dommages au cerveau et les séquelles, dont l’hémiplégie et l’aphasie (difficulté de parler).
Il y a aussi beaucoup d’accidents de la route et leur lot de traumatismes cérébraux et de fractures du crâne. Quels sont les traitements ?
Cela relève de la neurochirurgie, ce qui veut dire une réparation. Néanmoins les traumatismes crâniens laissent des séquelles importantes. Au niveau des recherches le but est d’aider les gens à se reprendre en main. Il existe en Europe des centres de rééducation pour réapprendre à parler, à marcher et qui accueillent aussi les victimes d’AVC. Il y a une équipe spécialisée, des médecins et infirmiers formés, des orthophonistes. Ce qui me tient à coeur c’est de former des médecins et le personnel paramédical mauricien. Il y a des infrastructures que l’on peut mettre en place.
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Directeur de Recherches et Développement chez Pfizer
Détenteur d’un Master en Clinical Pharmacology de Glasgow, le Pr Émilien a été directeur de Recherches et Développement en neurologie chez Pfizer en France. Il affirme que les maladies psychiatriques sont dues à des dérèglements biochimiques dans le cerveau, et que les problèmes cérébro-vasculaires causés par l’hypertension sont les maladies neurologiques les plus répandues actuellement. Il a contribué par ses recherches à la mise au point de nouveaux médicaments traitant les maladies neuropsychiatriques telles l’épilepsie, la dépression, l’anxiété et la maladie d’Alzheimer. Fellow of Royal College of Physicians de Glasgow et d’Édimbourg, le Pr Émilien est aussi Visiting Professor de l’Université de Louvain de Belgique. Il y a exercé la neurologie à Liège et à Louvain. Également Docteur en psychologie clinique, il est l’auteur de plusieurs publications scientifiques sur l’Alzheimer et la mémoire et l’anxiété.