Nos hôpitaux sont souvent synonymes de véritable calvaire pour certains patients. « Enn konsiltation lopital rann nou malade », disent-ils. Une grande pagaille semble effectivement régner dans nos hôpitaux, en raison, estiment certains, du manque de médecins d’un côté, et , de l’autre, du faible nombre de lits disponibles pour la prise en charge des cas graves.
Le cas de Mme C. n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. En effet, cette habitante de Port-Louis, souffrant de diabète et d’hypertension artérielle, s’est rendue à l’hôpital, jeudi matin, en raison d’une augmentation de son taux de glycémie. Un de ses proches raconte que son état était même alarmant. « À tel point que le médecin qui l’a auscultée nous a prévenus qu’elle pouvait tomber dans le coma », dit-il. Or, faute de place dans les salles, la patiente, qui est arrivée à l’hôpital à 9 h 00, a dû attendre jusqu’à 15 h 00. « L’attente était trop longue. Il n’y avait aucun lit disponible. Malgré l’état de ma mère, le personnel ne pouvait rien faire », dit son fils. Il décide alors de ramener sa mère à leur domicile. Toutefois, son état allant s’aggravant, la patiente a dû se rendre une nouvelle fois à l’hôpital aux alentours de 1 h 00, dans la nuit de vendredi à samedi.
« Il n’y avait toujours pas de place. Rissé poussé, ils ont fini par l’admettre dans l’unité postnatale », racontent ses proches, qui ajoutent que même si elle a fini par être prise en charge, le calvaire de la patiente ne s’est pas arrêté là. « C’est véritablement pénible pour une personne âgée d’être ainsi admise dans une unité avec des bébés qui hurlent tout autour ».
Des antalgiques pour une fracture du fémur
Autre cas : celui d’une jeune dame qui s’est cassé le gros orteil. « Alors qu’elle est arrivée à l’hôpital dans la matinée, elle a dû attendre jusqu’à 17 h 00 avant qu’on ne lui mette un plâtre. Elle a été vue par trois médecins. Et à chaque fois, c’étaient les mêmes questions, une nouvelle consultation, un nouveau diagnostic », déplorent des témoins. Un autre patient s’étant, lui, rendu à l’hôpital Victoria, avec une fracture du fémur, a été renvoyé chez lui avec pour unique traitement une simple prescription d’antalgiques. Sa fracture a pourtant été diagnostiquée dans un établissement privé…
Certains membres du personnel soignant des hôpitaux publics déplorent, tout comme les patients, le désordre qui y règne. Selon leurs explications, cette situation est due à une mauvaise gestion du travail. Ils affirment, de plus, que le manque de médecins, surtout aux heures de pointe – dans l’après-midi – en est la cause principale.
Par exemple, à l’hôpital Jeetoo, il n’y a que deux Regional Medical Officers (RMO) on call à partir de 16 h 00. « C’est justement à partir de cette heure que les patients affluent vers l’hôpital, alors que nous travaillons avec un skeleton staff », insistent-ils. Les médecins chevronnés présents, qui ne sont parfois que deux dans certains hôpitaux, doivent ainsi être en même temps au four et au moulin. « Ce n’est pas possible. Comment pouvons nous nous occuper des urgences, et en même temps être appelé dans une salle d’opération, ou alors pour faire un diagnostic ? » se demandent les praticiens. Ces derniers s’interrogent également sur le rôle du Duty Manager, qui devrait pouvoir mettre la main à la pâte en cas de besoin, mais qui, selon eux, ne se contente que d’effectuer ses rondes dans les hôpitaux.
Junior doctors
Ces médecins s’offusquent par ailleurs du fait que « dans la majorité des hôpitaux, ce sont des junior doctors qui sont on duty après 16 h 00 ». Ces derniers ont récemment été recrutés par la Public Service Commission (PSC) et manquent cruellement de pratique, soulignent les médecins plus expérimentés. « Ils n’ont pas assez d’expérience. Ils ont été affectés pour six mois dans une unité et, ensuite, on les place en Accident & Emergency. C’est inadmissible », disent-ils. Ils précisent également que l’une des raisons derrière le manque de lit disponibles est que, justement, ces junior doctors procèdent à des admissions « brit brit ». « Par manque d’expérience, ils ne savent pas vraiment comment traiter certains cas. Et lorsqu’ils téléphonent aux spécialistes, ceux-ci se montrent arrogants ou leur font des réprimandes. Pour éviter cela, ils préfèrent faire admettre un patient souffrant d’une maladie bénigne, laissant ensuite le soin à un autre médecin de s’en occuper le lendemain matin », dénoncent les Seniors.
Transférés dans un bâtiment commercial
Cette situation explique ainsi le cruel manque de lits des établissements hospitaliers, au détriment des patients souffrant de maladies plus graves. À l’hôpital Jeetoo, en dépit des 48 lits additionnels dans les nouveaux medical wards, la décision a été prise, la semaine dernière, de rouvrir des wards situés dans un bâtiment commercial, en face de l’hôpital. Si, selon les informations recueillies, un protocole avait été établi à l’effet que seuls les malades en convalescence soient admis dans ces locaux – qui ne sont pas équipés pour traiter les cas complexes – ce ne sont pas des patients convalescents qui sont actuellement dirigés vers ces ailes externes. « Tou malad ki dokter dir admet pe amenn laba », apprend-on. Une solution qui n’est pas sans son lots d’inconvénients, en raison des multiples va-et-vient que doit faire le personnel, de jour comme de nuit, entre les deux bâtiments. Les patients vivent ainsi le manque de place dans nos hôpitaux comme un véritable calvaire. Ceux qui parviennent à se faire admettre déplorent les traumatismes subis. « Pou enn lafiev 40, pe mett ou dan Burns Unit. Letan ou sorti la, ou pli malad », disent-ils.
Vies en danger
Pour le personnel médical et paramédical, cette situation est difficile à gérer. « Se lor nou ki pasyan defoule lerla », disent-ils, faisant ressortir que le manque de médecins reste un problème qui n’a pas été réglé malgré le récent exercice de recrutement de la PSC. « Il nous faut davantage de médecins dans les hôpitaux, surtout après 16 h 00 », affirme-t-on.  « On manque surtout cruellement de médecins ayant de l’expérience. »
Les praticiens lancent également un appel aux spécialistes afin que ces derniers se montrent plus responsables envers les nouvelles recrues. « Pourquoi ne pas créer un poste de Registrar, ayant déjà trois ou années de pratique, et qui assurera la liaison entre le RMO et le spécialiste ? », suggèrent-ils, ajoutant que le ministère de la Santé devrait aussi prendre des mesures pour l’affectation d’un médecin par salle. « Actuellement, selon la bonne pratique – qui n’est pas respectée –, le médecin des Casualties examine un patient avant de l’envoyer vers un spécialiste. Ce dernier procède à l’admission en salle, si besoin est, et où le patient est vu le lendemain par un autre docteur », explique-t-on à Week-End.
Or, le travail irait plus vite avec la présence d’un praticien en salle, et le médecin aux Casualties procédant lui-même à l’admission et référant le patient à son collègue en salle. Pour le personnel médical, il est urgent de remédier à la situation explosive actuelle des hôpitaux. « Ce sont les vies des patients que nous mettons ainsi en danger », affirment-ils.