Quelqu’un de très proche (n’est-ce pas papa ?) me faisait remarquer qu’en matière d’avertissements sur les risques à venir, rien ne valait le matraquage médiatique. Un peu à l’instar de ces publicités qui, inlassablement, nous distillent les vertus de telle ou telle marque de dentifrice ou de poudre à lessiver, avec pour effet d’influencer inconsciemment nos comportements en tant que consommateurs. Et force est de constater qu’il a raison. Aussi, vous pardonnerez probablement à l’auteur de ces lignes de revenir une fois encore sur cette épineuse problématique du dérèglement climatique, dont nous nous rendons tous chaque jour un peu plus coupables, y compris en achetant dentifrices et poudres à lessiver d’ailleurs. Quel rapport entre ces deux questions ?, demanderez-vous. Eh bien c’est que pour acheter, il faut de l’argent, et qu’avant cela, il nous faut le gagner, qui plus est en produisant ce que nous achèterons plus tard, bouclant ainsi la boucle. C’est en quelque sorte, de manière certes très résumée, le fonctionnement de nos sociétés capitalistes. Le problème, c’est que ce faisant, nous laissons à chaque étape de ce vaste usinage économique mondial, dont l’unique but est de produire toujours plus de revenus, une empreinte carbone qu’il nous faut aujourd’hui résorber, sous peine de disparaître.

Depuis l’ère préindustrielle, et même en réalité bien avant, nous nous sommes en effet engagés dans une course effrénée vers une croissance soutenue et éternelle. Sans prendre conscience que cette dernière ne saurait être ni l’une, ni l’autre. Et ce pour une simple raison : la planète n’est pas extensible. Aussi, chaque gramme de cobalt, de lithium, de silicium, d’uranium, de charbon, chaque goutte de pétrole ou encore chaque grain de sable extrait de la terre en vue d’être transformé et utilisé ne nous sera jamais rendu – ou alors dans très longtemps –, et ce tout simplement parce que nous n’avons jamais envisagé une seule minute d’instaurer une économie circulaire. En d’autres termes, un système intégrant les notions d’économie verte, d’économie de performances et d’écologie industrielle. Au lieu de cela, nous avons édifié une société dont l’exploitation des énergies fossiles constitue aujourd’hui le principal pilier. Autant dire que lorsqu’il viendra à disparaître, la société entière s’écroulera. À moins bien sûr que l’on ait entre-temps inversé la vapeur par un changement radical de paradigme sociétal.

Là où l’équation devient quasiment impossible à résoudre, c’est que, tout en continuant à consommer davantage, nous n’arrivons (et ne voulons) pas freiner la démographie mondiale. Or, la surpopulation est largement responsable de la situation actuelle. Pour s’en convaincre, il faut ainsi savoir que dans nos pays industrialisés, une personne moyenne produit environ 12 tonnes de CO2 annuellement, et ce en tenant compte de notre mode de vie actuelle (consommation alimentaire, transport, productions diverses de produits et services…). Multiplions cela par, disons, 75 ans (espérance de vie moyenne dans les pays riches, ou dont le développement est suffisamment significatif), et l’on obtient le chiffre effarant de 900 tonnes de CO2 par habitant. Inutile d’extrapoler au niveau mondial, on aura compris à quel point notre mode de vie est profondément destructeur. Raison pour laquelle certains activistes, dont des experts de la question, estiment que pour sauver la planète, il ne faut simplement plus faire d’enfant. Une solution certes extrême, mais qui invite cependant à la réflexion.

Quoi qu’il en soit, il apparaît difficile d’envisager une sortie honorable de ce marécage de mauvaises nouvelles dans lequel nous nous trouvons embourbés depuis si longtemps (en réalité depuis toujours, l’ensemble de la population terrestre étant née dans des sociétés déjà mues par ces réalités). Comment en sommes-nous arrivés là ? Et surtout, pourquoi n’avons-nous rien vu venir ? D’autant que les indicateurs étaient déjà tous bien là. En réalité, l’être humain avait depuis longtemps bien conscience du danger. Dans leur rapport The Limits of Growth, commandité par le Club de Rome, Donella et Denis Meadows, Jorgen Randers et William W. Behrens avaient déjà tiré la sonnette d’alarme. C’était en 1972, soit il y a… 47 ans !

Les auteurs s’étaient alors appuyés sur le modèle World3 qui, à travers des équations différentielles, reliait différentes variables telles que le niveau des ressources non renouvelables, l’expansion démographique, la production industrielle ou encore la surface des terres cultivables… Avec pour résultat la prédiction des catastrophes auxquelles nous nous préparons aujourd’hui. Après avoir vu un grand nombre de fois ses variables modifiées, World3 aura identifié une (et une seule) voie de sortie, qui aurait dû être implémentée il y a maintenant plusieurs décennies. Est-ce à dire que nous sommes foutus ? En fait, cela ne tient qu’à nous. Car si la catastrophe ne peut désormais plus être évitée, nous pouvons toujours en réduire l’impact, et reconstruire l’humanité avec un Sapiens 2.0 enfin en symbiose avec la nature.

Michel Jourdan