SATISH BOOLELL

Médecin légiste et politicien, Satish Boolell plaisante d’emblée : « Certains me considèrent comme un médecin légiste à tendance philosophique ». Dans son dernier livre « The Scalpel & the Pen », qui est une suite de son premier livre intitulé « Forensics in Paradise », il présente à ses lecteurs une face de l’île Maurice loin des clichés touristiques et du miracle économique. « Je présente Maurice dans tous les états, dans sa nudité », confie-t-il au Mauricien dans cet entretien.

Lorsque j’avais publié mon premier livre, je ne pensais pas que les Mauriciens accepteront de lire un ouvrage en anglais. J’ai été étonné du succès remporté par ce premier livre. J’ai fait une recherche pour savoir qui sont mes principaux lecteurs et j’ai constaté qu’ils venaient de deux extrêmes. D’un côté, il y a des jeunes universitaires, professionnels et cadres. Ensuite, il y a des retraités. Au milieu, il n’y a pas eu un grand nombre de lecteurs. Lorsque j’ai commencé à faire le marketing du livre, j’ai eu des doléances de la part de beaucoup de personnes qui me reprochaient de n’avoir pas écrit sur les victimes qui leur sont proches. D’autres m’ont reproché de n’avoir pas suffisamment décrit Rodrigues, de n’avoir pas exprimé suffisamment mon point de vue et de n’être pas entré dans des “high profile cases”. Ils ne savent pas que je ne peux pas écrire sur des “high profile cases” comme ceux de Vanessa Lagesse dont l’affaire suit son cours. Je peux toutefois écrire sur des cas pour lesquels le jugement a déjà été rendu. Je tiens compte du point de vue de mes conseillers légaux. Ce qui fait que je ne peux écrire que sur les cas qui sont du domaine public après que le jugement a été prononcé. Par ailleurs, j’ai fait montre de retenue en évitant de mettre des noms vu que Maurice est une petite île. Dans mon premier livre, j’ai mentionné le nom d’Anna Jolita parce que c’est un enfant qui est décédé de façon atroce et que j’avais envie de sensibiliser la population à ce sujet.

Les histoires que vous racontez relèvent des faits divers qui sont généralement très populaires dans les journaux. Vous faites également un travail de journaliste…

Quel est mon intérêt de prendre une histoire connue de la population et de l’approfondir en racontant la partie cachée, sinon celui d’alerter la population et l’amener à prendre conscience de son indifférence ? Car elle ne réagit pas suffisamment. Je suis expert, médecin légiste, mais jamais on ne me demande mon opinion. Je suis membre de beaucoup d’organisations et 95% d’entre elles ne m’ont jamais demandé de faire une conférence sur la violence. Lorsqu’on a rapporté les cas de violence contre les femmes et les enfants, est-ce qu’on m’a demandé mon point de vue ? Non.

Vous avez eu pourtant une longue carrière comme médecin légiste…

J’ai été fonctionnaire pendant 25 ans, et dans le public durant ces cinq dernières années. Je fonctionne toujours en tant que médecin légiste.

Durant toutes ces années, vous avez vu Maurice dans tous ses états ?

J’ai vu Maurice dans tous ses états et toute sa nudité. À Maurice, à la suite d’un crime, nous réagissons sur le tas avec l’organisation d’une manifestation, nous arborons des T-shirts, nous écrasons les fleurs du jardin de la Compagnie et puis nous tournons la page. Dans mon premier livre, j’ai fait beaucoup de recommandations pour de nombreux secteurs, et à ma grande surprise, aucune n’a été entendue. J’avais proposé alors un protocole Anita Jolita, c’est-à-dire créer un modèle d’examen des victimes qui nous permettrait de suivre les enfants.

À la différence d’un journaliste qui raconte simplement les faits, vous revenez sur les faits pour les analyser. N’est-ce pas ?

Je reviens sur les faits, je les interprète et donne mon analyse des données même si les gens ne partagent pas mon point de vue. J’explique le pourquoi de la chose et comment l’arrêter.

Qu’est-ce qui est le plus important, le récit que vous faites ou les leçons que vous en tirez ?

Ce sont les analyses et les leçons qui découlent des faits que je raconte. Aujourd’hui dans le monde politique, je constate que certaines personnes qui sont à la recherche des votes évoquent la situation de la population carcérale. Ce sont des choses que j’ai déjà mentionnées dans mon livre. J’explique la raison pour laquelle la personne est incarcérée. Ce qui m’intéresse, ce sont les causes de l’existence d’une population carcérale, les récidives, les programmes de réhabilitation, le programme de réinsertion dans la société sans prendre en considération les préjugés contre les détenus. Je parle également de l’environnement dans lequel opèrent les officiers de police, des problèmes de violence contre les femmes et les enfants. Dans mon dernier livre, j’évoque les préjugés d’une enquête à Rodrigues. Je parle également de la brutalité policière.

Dans votre livre précédent, vous insistez beaucoup sur la façon dont la police mène les enquêtes. Quel est le problème ?

Le problème au niveau de la police est que beaucoup d’officiers ont été promus et sont devenus des chefs sans avoir jamais travaillé dans un poste de police. Nous avons un système de recrutement qui n’est pas satisfaisant. Je me souviens qu’à l’époque où j’étais député, j’avais demandé la raison pour laquelle nous ne recrutions pas des gardes-côtes indépendamment. Si vous voulez avoir des gardes-côtes compétents, il faut recruter les enfants des pêcheurs qui aiment la mer, qui n’ont pas peur de l’eau. C’est pourquoi je consacre une bonne partie de mon livre à la sécurité en mer, aux conditions dans lesquelles des touristes sont amenés à faire de la plongée sous-marine alors qu’ils n’ont jamais vu la mer. D’autre part, j’évoque les nombreux cas d’accident qui se sont produits dans les piscines. Y a-t-il un contrôle en matière de santé et sécurité par rapport aux piscines ? La police effectue actuellement un matraquage des automobilistes. À quelle heure les tests concernant l’alcoolémie sont-ils effectués ? Pourquoi n’y a-t-il aucun contrôle le matin et durant la journée ? Sans compter que des experts de la conduite à droite viennent conseiller sur la conduite à gauche. Ce qui est totalement différent.

Imaginez un crime qui s’est produit à la campagne. Il y a des postes de police dans ces régions. Or, un crime doit être rapporté aux Casernes centrales où les responsables envoient toutes sortes d’unités pour mener l’enquête avec pour résultats que les officiers opérant localement ne travaillent pas. Il faut mesurer le degré de frustration dans la force policière.

Durant les émeutes qui étaient une période dure pour le pays, beaucoup de problèmes auraient été évités dans certains endroits si les habitants venant de certains quartiers avaient été recrutés dans la force policière. Ma contribution à travers ces deux livres consiste à exposer de façon honnête, sans agenda caché, l’image cachée de l’île Maurice. Je ne voudrais pas essayer de tirer un avantage politique, moi qui suis un candidat battu. Ce que je souhaite, c’est que la population réagisse.

Vous dressez dans votre livre un tableau très noir des mœurs à Maurice ?

Je reconnais que c’est un tableau très sombre de nos mœurs. Nous avons des préjugés incroyables, nous refusons de reconnaître que la prostitution existe et n’accordons aucune protection aux prostitués. Nous sommes promptes à blâmer les autres. Le pire est que trois femmes ont été assassinées, un enfant a eu la gorge tranchée, et je n’ai pas vu un iota de changement dans la population. Mon but est de protéger les faibles, les enfants, les femmes, les toxicomanes et les détenus…

Quelles sont les propositions que vous faites dans votre premier livre ?

Dans mon premier livre, je propose un protocole sur Anita Jolita. Le protocole est simple. Ce protocole pourrait servir de guide pour tous les experts. Il s’agit de développer une formule qui aurait cours parmi tous les professionnels de la puériculture et tous ceux qui s’occupent des enfants, que ce soit au niveau des écoles maternelles, des médecins, des dispensaires. Il faut s’assurer que tous ceux qui constatent quelque chose d’anormal puissent le rapporter auprès d’une instance spécialisée. Nous avons des infirmières plus qu’il n’en faut. Il faut que chaque famille accepte qu’il y ait une visite médicale pour les enfants régulièrement. Il faut aussi assurer une surveillance permanente des enfants de manière à détecter très tôt tous les problèmes auxquels ils sont exposés. Ce travail de prévention est capital.

Quid de la violence domestique, de la violence contre les femmes ?

C’est toute une mentalité qu’il faudrait changer à tous les niveaux, y compris au niveau de la force policière. Je suis en faveur d’un “fast track” au niveau de la cour pour les cas difficiles. Ne me dites pas que c’est difficile. N’y a-t-il pas un “fast track” judiciaire pour les touristes ? Alors pourquoi pas pour les Mauriciens en général ? Une personne violente sa femme, « bate touye ». Avec la présomption d’innocence, elle se retrouve en liberté provisoire et son cas est entendu dans trois ans ou cinq ans. Lorsqu’elle se présente devant un jury et un juge des années après, les gens ont oublié l’énormité de ses actes. Un homme a tué un enfant il y a trois mois, il aurait dû passer devant les assises dans une période de trois mois. C’est à ce moment que cela servira d’exemple aux autres. La lenteur de la justice contribue à promouvoir l’injustice. Maintenant, les victimes les plus pauvres obtiennent une aide légale. Avez-vous vu l’allocation accordée aux avocats ? Quelle motivation aurait-il pour défendre ces victimes ?

Quels sont les problèmes les plus graves auxquels vous avez été confronté durant votre carrière ?

J’ai travaillé sur des cas comme Vanessa Lagesse, Bassin Blanc, Gorah Issac, Sabapathee, l’Amicale. J’ai également travaillé sur les cas des petits marchands qui avaient maltraité leurs femmes au coin de la rue sous l’effet de l’alcool. Tout cela m’a permis d’acquérir une expérience extraordinaire sur le comportement humain et sur la façon dont il se défend. En fin de compte, il n’y a pas de petits et de grands crimes, il y a que des crimes.

Souvent, on entend dire que les humains agissent comme des bêtes…

Les gens ont toujours agi comme des bêtes. Ils le deviennent à partir du moment où ils ne craignent plus les autorités. Lorsque j’étais enfant à Port-Louis, j’avais peur des « gard baton ». Aujourd’hui, l’officier de police est incapable de se faire respecter parce qu’il n’a pas les pouvoirs nécessaires, ni le mandat, ni l’autorité. S’il rappelle à l’ordre les enfants des riches, il est transféré. Je me souviens d’une maison de jeux qui était en activité durant la journée et qui accueillait des élèves. Je fais mon devoir civique et rapporte le cas à la police. Quelques semaines plus tard, un officier vient me dire que vous nous avez créé des complications. Il raconte que les enfants ont été amenés au poste de police et que leurs parents ont été convoqués. Un parent en colère lui a dit qu’il donnait de l’argent à ses enfants et que cela ne le concernait pas si son enfant utilisait cet argent dans une maison de jeux. Aujourd’hui, nous blâmons la drogue synthétique, etc, mais ne savez-vous pas que les enfants sont utilisés pour distribuer de la drogue dans certaines régions pour le compte de gros marchands ?

Si vous étiez responsable de la sécurité dans ce pays, qu’auriez-vous fait ?

Je ne me suis jamais mis à la place d’un ministre ou d’un responsable de sécurité. Mon rôle est de faire appel en faveur d’une responsabilité générale. Mon ambition pour ce pays est que nous recommencions à croire dans les institutions. Mes livres sont des plaidoyers contre les institutions qui ne marchent pas, qui ont des lacunes, des lenteurs.

Parlez-nous donc de ce deuxième livre ?

Dans mon deuxième livre, vous serez choqué de lire le crime de l’Amicale. À cause d’un photographe qui était trop traumatisé, la police n’a pu prendre des photos. Est-ce que c’est vrai ? Est-ce qu’on n’aurait pas pu demander à un photographe de presse de montrer les films des photos prises ce jour-là ? Dans l’affaire l’Amicale, on n’a pas réalisé qui était la vraie héroïne de la situation. Une femme enceinte, sur le point d’accoucher, a couvert un enfant d’une autre communauté que la sienne afin d’essayer de le protéger. Ils ont tous les deux perdu la vie. Vous imaginez un instant que nous avions eu à faire l’autopsie de la femme ainsi que de l’enfant qu’elle a essayé de protéger. Malheureusement c’est tombé dans l’oubli. Aujourd’hui, on parle de coupables ou d’innocents, mais je ne suis pas là pour dire qui est coupable ou qui est innocent. La population entière est coupable. À Rodrigues, j’ai découvert un autre niveau de préjugés.

Vous verrez dans ce livre la majorité des cas auquel j’ai été associé. Pour moi, chaque cas est important. À la fin du livre, je consacre toute une partie aux personnes qui ont été pendues à Maurice. Je parle de Pic pac, de Nanard etc. J’évoque également la peine de mort.

Tout cela vous a rendu cynique…

Pas nécessairement, ce sont les gens en général qui ont été gagnés par le cynisme. Je vous donne un exemple. Allez vérifier. À chaque fois qu’il y a un crime, la première chose qu’on demande est quelle est la communauté de la victime et de celui ou celle qui l’a perpétré. On oublie que c’est un humain qui a pris la vie d’un autre humain pour se laisser emporter par des considérations d’ordre communal. Pourtant nous sommes un pays où la majorité de la population pratique une religion et jeûne à longueur de l’année. Où sont les hommes religieux, où sont les ONG ?

Quant à moi j’aurais aimé être la voix des victimes. J’aurais aimé voir la prison devenir un lieu de travail et de production. On a pris le droit à la liberté des prisonniers pas leur droit au travail. Auparavant, c’était les prisonniers qui fabriquaient les pupitres à l’école. Pourquoi ne peuvent-ils pas le faire aujourd’hui ? Il faut évidemment les rémunérer pour leur travail et utiliser une partie de cette rémunération pour leurs familles.

Vous mentionnez les ONG, mais vous aviez été président du MACOSS ?

Le MACOSS d’aujourd’hui n’est pas celui que j’avais présidé. Je ne suis pas entré au MACOSS afin d’avoir une plateforme médiatique ou faire de la politique. Je voudrais demander aux ONG membres de MACOSS ce qu’elles font. Beaucoup sont bien valables et font un travail excellent. En fait, j’ai compris qu’à travers mon livre je peux faire entendre ma voix et inviter à réfléchir. Lorsqu’on a fait le travail que j’ai fait, soit on devient cynique ou sarcastique ou on peut être déprimé.

Vous êtes le contraire d’un déprimé. Est-ce parce que le travail de médecin légiste comporte moins de risques que celui d’un chirurgien?

J’ai déjà évoqué cette question devant le PRB. Je leur ai fait comprendre que lorsqu’on ouvre un corps, le médecin est exposé à toutes les infections qu’il contient. Lorsqu’on reçoit un corps on ne sait de quoi il souffrait, s’il était séropositif, s’il avait une hépatite virale. Moi je vous dis que le mort est plus dangereux qu’un vivant. Ajoutez à cela, le fait que je dois faire un rapport détaillé. C’est pourquoi j’ai intitulé mon livre The Scalpel and the Pen. J’ai dû au fil des années développer un anglais assez fort pour traduire ce que j’ai vu dans un rapport.

Votre regard sur la vie et sur la mort a-t-il changé?

Je suis en mesure de vous dire qu’aujourd’hui la mort est au centre d’un gros business. Il y a des plans funéraires, etc. J’ai vu des hommes religieux qui offrent également un service de catering. Je déplore que certaines personnes aillent jusqu’à s’endetter pour pouvoir se payer un support réfrigérant.

Êtes-vous en faveur de la peine de mort?

Je ne crois pas dans la peine de mort. C’est l’État qui devient criminel à ce moment. La peine de mort peut devenir une arme politique dangereuse entre les mains de certaines autorités.

Est-ce que c’est votre expérience qui vous a poussé sur la scène politique?

Je suis entré en politique; j’ai eu la chance et la joie d’être élu et la douleur de tomber. C’est après ma défaite que j’ai écrit ces deux livres.

Faites-vous de la politique parce que vous êtes issu d’une famille politique?

Non, je ne viens pas d’une famille politique. Les enfants de sir Satcam ont la politique dans le sang. Mon père s’occupait, lui, du couvent. Ma culture est une culture de couvent, donc du social. Ce n’est pas le patronyme qui fait l’homme.

Terminons sur une note positive?
J’aurais aimé que les décideurs au moins lisent le livre.