La Journée mondiale de la Santé mentale, observée le 10 octobre, avait pour thème cette année, Vivre avec une schizophrénie. Interviewée dans ce sillage, le Dr Mridula Naga, consultante en charge à l’hôpital Brown Sequard, souligne qu’il y a « un grand travail à faire avec les proches des malades » car « la manière dont la famille réagit face au malade joue un grand rôle » dans sa guérison. Elle évoque le « vrai problème » que constitue la stigmatisation autour des maladies mentales, qui fait que « beaucoup ne consultent pas, risquant ainsi de devenir des malades chroniques ». Selon les indications de la psychiatre, des 427 malades mentaux internés à l’hôpital Brown Sequard, 55 % sont schizophrènes. Pourtant, « nombreux sont aptes à réintégrer la société ». Toutefois, « personne ne vient les chercher. Certains ayant séjourné ici depuis longtemps, leurs parents sont déjà décédés ». C’est pourquoi le ministère de tutelle travaille depuis longtemps déjà sur un projet de ‘midway home’pour les accueillir. Le Dr Naga note par ailleurs une augmentation de troubles liés à la schizophrénie, cela dû à la consommation de cannabis.
La schizophrénie frappe des personnes de toutes races et de tous milieux. Selon des études internationales, l’incidence sur les différentes populations est semblable avec 1 % dans chaque pays, les patients souffrant cependant à des degrés divers. « La schizophrénie est une maladie mentale qui se développe généralement au début de la vie adulte, vers 15-30 ans. La personne perd le contact avec la réalité. C’est une maladie grave qui peut devenir chronique et beaucoup d’incapacités y sont associées. Heureusement, des traitements peuvent aujourd’hui les soigner, surtout lorsque le problème est pris à un stade précoce. Et, un large pourcentage de patients retrouve une vie normale » explique le Dr Naga. On distingue chez les patients schizophrènes deux types de symptômes appelés les symptômes positifs et les symptômes négatifs, sachant que la manière dont se manifeste la maladie est très variée d’un patient à un autre. Les symptômes positifs comprennent des hallucinations. « Le patient entend des voix qui souvent, lui reprochent, lui ordonnent d’accomplir des choses ou le critiquent. Il réagit alors par la peur. Il est troublé et devient agité. Il peut avoir des idées délirantes et bizarres. Il peut par exemple être convaincu que son voisin lui veut du mal, que la fin du monde est proche et qu’il doit sauver la terre. Parfois, c’est la conviction qu’un espion le suit et il va tirer le rideau et ne pas sortir de chez lui ». Ces symptômes sont appelés positifs parce qu’ils sont visibles de par le changement dans le comportement et de fait, les proches peuvent réagir. Les symptômes sont dits négatifs quand ils ne sont pas aussi manifestes. « Un jeune, par exemple, se retire, se désintéresse de l’école, se néglige. Le parent ne remarquera pas vraiment. C’est plus difficile à diagnostiquer » fait voir la consultante en charge de l’hôpital Brown Sequard. Comment tout commence ? La maladie peut apparaître subitement et la personne émet des absurdités, devient violente ou présente des changements de comportement. Lorsqu’elle se développe, « un changement cognitif s’opère, c’est-à-dire que la capacité de la personne à planifier sa vie quotidienne devient difficile ».
Quelles sont les causes de la schizophrénie ? Selon les chercheurs, fait voir le Dr Naga, il y a deux choses significatives. « On a trouvé que la structure du cerveau des patients était différente avec des parties plus minces. Les chercheurs parlent de maladie neuro-développementale, soit des anomalies lors du développement du système nerveux. Pourquoi ? On ne sait pas. Des études évoquent comme facteurs de risques des mères qui ont eu la grippe pendant leur grossesse ou des causes génétiques ». Outre ces raisons, il y a la consommation du gandia qui sur le long terme peut engendrer des troubles comparables.
Statistiques
Selon des études, 22 % des patients peuvent avoir des crises une ou deux fois et retrouvent ensuite une vie normale. 35 % risquent de rechuter mais leurs incapacités sont minimes. 35 % autres connaissent des handicaps sévères et 8 % nécessitent un traitement plus lourd. A Maurice, 7 000 personnes en seraient atteintes. Selon le Dr Naga, en 2013, à Brown Sequard, 35 % des admissions étaient liées à la schizophrénie et à d’autres troubles liés. Quant aux nouveaux cas, c’est-à-dire, ceux consultant pour la première fois, 12 % ont été diagnostiqués schizophrènes. Le service psychiatrique du ministère est désormais décentralisé avec une unité à l’hôpital de Flacq. Ce qui est une bonne chose, selon le Dr Naga. D’autant qu’il existe beaucoup de stigmatisation autour des maladies mentales et autour de l’hôpital psychiatrique. « La stigmatisation est telle que nombre de malades ne vont pas voir un médecin ou se rendre à l’hôpital. De fait, la maladie peut devenir chronique ». La consultante en charge fait voir que dans l’ancienne aile de l’hôpital, à Beau-Bassin, 55 % des 427 internés souffrent de schizophrénie. « Ils sont là depuis très longtemps, entre 2 et 40 ans. Ils sont restés parce qu’autrefois, il n’y avait pas de traitement efficace encore. Mais, beaucoup sont aptes à réintégrer la société. On a tenté en vain d’appeler leurs proches. Beaucoup de ces derniers sont décédés. C’est pour cette raison que le ministère travaille depuis longtemps sur un projet de midway home ». Cette semaine, le ministre, Lormus Bundhoo, a annoncé la réalisation du projet pour 2015.
Pourquoi toute la stigmatisation autour de la maladie ? « Dans le passé, les gens ne comprenaient pas pourquoi les malades réagissaient de manière bizarre. Ils pensaient que la personne était possédée par un esprit mauvais. On faisait la prière ou on les frappait pour faire sortir l’esprit. Mais, aujourd’hui, on situe les causes et des traitements existent. Le premier médicament, le largactil est apparu en 1952. Par la suite, il y en a eu d’autres efficaces. Depuis que nous avons un Outpatient Department, les patients viennent se procurer leurs médicaments sans avoir à être internés. Nous avons désormais des médicaments efficaces et une injection dont l’effet dure un mois. Ce qui est très utile pour les patients ne s’estimant pas malades et ne voulant pas prendre de traitement. L’injection peut apaiser ses symptômes durant un mois ». Le Dr Naga souligne que plus un patient est traité tôt, plus les risques de rechute seront réduits.
Les patients souffrant de schizophrénie sont exposés aux risques d’obésité, de diabète et de maladies cardiovasculaires du fait notamment de leur style de vie. Quand ils ne sortent pas et ne font pas d’activité physique, ils peuvent souffrir d’obésité. Parfois, cela peut être dû aux effets des médicaments. D’où l’importance, souligne le Dr Naga, du suivi de leur physique à côté du traitement médical. « Il faut des conseils sur un mode de vie sain ». D’où également l’importance du soutien familial. « Il y a un grand travail à faire avec la famille. Beaucoup ne parviennent pas à accepter cette maladie et ne peuvent la gérer. Ils sont frustrés et peuvent même critiquer le patient. Certains autres sont surprotecteurs. Les deux attitudes ne sont pas les bonnes car la maladie entraîne une baisse de motivation. Il faut encourager la personne. Les études ont démontré que la manière dont la famille réagit envers le patient joue un grand rôle. Si le malade ne peut socialiser et que la famille exerce la pression sur lui, il rechutera. La thérapie familiale est très importante ». Pour cela, il y a l’ONG Friends In Hope qui collabore avec l’hôpital. Il y a aussi l’Occupational Therapy Department à l’hôpital Brown Sequard où plusieurs activités en lien avec la vie quotidienne sont proposées aux patients.
Community care
Le ministère projette de mettre sur pied une équipe de professionnels à la disposition des diverses régions. Le but étant de pourvoir du soutien au patient et à sa famille à proximité. « Nous aurions un Psychiatric nurse qui garderait le contact avec la famille. Au moindre problème, celle-ci peut le contacter. Nous avons en partie commencé le programme. Nous avons un psychiatric nurse dans un centre de santé à Vacoas. Mais, pour l’heure, l’infirmier ne peut aller voir le patient à domicile. C’est le patient qui vient vers lui. L’infirmier prodigue des conseils à la famille. Le but est de soigner le patient et de prévenir sa rechute ». Par ailleurs, si à l’hôpital de Flacq, une unité psychiatrique a été mise sur pied avec 18 lits pour les hommes et 6 pour les femmes, un consultant et deux psychiatres, d’autres unités semblables devraient être ouvertes dans les autres hôpitaux. « le concept est de pourvoir un service pyschiatrique 24h/24 » pour diminuer les risques de rechute et pour davantage de soutien aux familles.