Le taux global de réussite lors des derniers résultats de School Certificate (SC), qui a chuté d’un point de pourcentage, suscite de fortes inquiétudes, plus particulièrement en termes de qualité des performances dans les matières obligatoires (core subjects). Alors que la quasi-totalité du programme d’études est en anglais, les résultats obtenus dans cette langue en tant que matière démontrent de sérieuses faiblesses. Des 16 659 candidats ayant réussi en anglais, près de la moitié ont eu les notes les plus faibles (Grades 7 et 8) et 8 083 un crédit (Grades 3 à 6). Le constat n’est pas plus reluisant pour les mathématiques où, là encore, près de la moitié se retrouve avec les Grades 7 et 8. Si cette régression influe dans l’immédiat sur la poursuite des études en Higher School Certificate (HSC) et sur le parcours universitaire, elle préoccupe particulièrement les professionnels des ressources humaines quant à ses répercussions néfastes sur la formation à un métier et sur l’emploi.
Pratiquement tous les secteurs porteurs de l’économie du pays (tourisme, technologies de la communication et de l’information, finances, et dans une moindre mesure la construction) requièrent une bonne base en anglais ou en mathématiques, voire dans les deux. Idem pour le gros pourvoyeur d’emplois qu’est la fonction publique, qui englobe l’enseignement, la santé et la force policière. Cette semaine, à une conférence sur la Higher Education organisée par le Board of Investment, les principaux acteurs économiques présents ont fait part de leurs besoins en termes de compétences, soulignant la rareté de ressources humaines qualifiées. Or, pour pouvoir accéder au Knowledge Hub qu’ambitionne de créer le gouvernement, les étudiants mauriciens devront d’abord posséder un diplôme secondaire de base de niveau acceptable. À l’exception d’un petit groupe de high flyers qui se démarque chaque année en SC et HSC, la réalité est tout autre pour la grande majorité. « On note une baisse drastique générale dans la qualité des résultats obtenus », déclare Jacques Malié, recteur du Collège St-Esprit, au sujet de la dernière cuvée de SC. Il dit son insatisfaction, malgré le taux 98,76 % de réussites obtenu par son établissement. D’autres responsables de collèges et des enseignants abondent dans son sens. « On constate un nombre élevé de candidats avec plus de 33 unités. Il n’y a pas de quoi pavoiser », dit une enseignante d’anglais d’une “Star School”.
Plan B
Une analyse des résultats obtenus ces deux dernières années en anglais montre qu’en 2010, sur 17 665 candidats, un total de 7 463 élèves avaient obtenu les notes les plus faibles (Gr. 7 et 8). En 2011, ce nombre reste quasi inchangé, avec 7 470 dans cette catégorie sur un total de 18 002 candidats. En incluant les distinctions 1 et 2, le nombre de détenteurs a augmenté de 204. « Ces résultats sont toutefois trompeurs, car la qualité des Credits dans l’ensemble est faible », estime Bashir Taleb, directeur du Form VI Islamic College (voir encadré).
Depuis les dix dernières années, le taux de réussite dans cette matière a chuté, au point où la Cambridge International Examinations propose un autre programme d’études destiné aux candidats de faible niveau en anglais, intitulé “English Language (Mauritius) Syllabus B”. Le choix de ce syllabus revient à l’élève, avec l’accord des parents, sur les conseils du recteur du collège. Malgré cette alternative, le taux de réussite reste faible. Des 2 239 candidats y ayant pris part l’an dernier, la meilleure note obtenue commence avec le Grade 5, alors que près de 30 % des candidats ont échoué. Ce scénario est plus ou moins le même chaque année.
Ce « plan B » existe aussi pour les maths. L’an dernier, sur 4 990 candidats ayant opté pour le syllabus alternatif, plus de la moitié, soit 2 696 élèves, ont échoué. Là encore, la meilleure note obtenue débute avec le Grade 5 décroché par 129 candidats. La majorité des “Pass” se situe dans les Grades 7 et 8. Idem pour les examens de 2010. Pour leur part, les 15 188 candidats pour le questionnaire conventionnel l’an dernier n’ont pas brillé pour autant. Moins d’un millier ont obtenu la Distinction 1, tandis que 5 272 ont obtenu un Pass.
« Dilo disik »
Le questionnaire de français en SC, autrefois qualifié de « dilo disik » par les participants, semble avoir un goût amer pour les jeunes générations. Aux examens de l’an dernier, 12 % des 20 336 candidats ont échoué ; 8 909 ont obtenu des Credits dans la fourchette allant des Gr. 3 à 6, tandis que 5 534 élèves, représentant environ 25% des candidats, ont décroché un simple Pass.
Ces résultats de SC peu prometteurs pour l’avenir surprennent d’autant qu’il s’agit des trois matières qui figurent en tête de liste des leçons particulières. Certains élèves allant même jusqu’à prendre deux leçons en anglais et en maths afin de s’assurer un « bon Credit ». Parmi les moins performants, on trouve de brillants élèves du CPE ayant obtenu plus de 20 unités et des A+. Comment expliquer alors cette baisse de niveau ? Des enseignants évoquent un syllabus plus difficile pour les maths et l’anglais. Une affirmation que ne partage pas Jacques Malié. « C’est faux. Ce n’est pas plus difficile qu’avant. Il y a beaucoup de désinvolture de la part des élèves et des parents. Les études ne semblent pas être une priorité pour certains », déclare le recteur du St-Esprit. Cette tendance au relâchement dans les études préoccupe d’autres professionnels de l’enseignement. « Peut-être ces comportements découlent-ils du fait que l’éducation est gratuite. Tout leur arrive sur un plateau », renchérit un rectrice. Une enseignante s’indigne de l’attitude frisant l’arrogance de certains, convaincus que les profs de leçons particulières sont tenus de faire des miracles sans effort de leur part.
Nos interlocuteurs remettent sur le tapis le problème récurrent du désintérêt pour la lecture, tant en anglais qu’en français. « Ils ne lisent pas du tout. Comment voulez-vous qu’il acquièrent un vocabulaire approprié et maîtrisent les règles de grammaire ? », s’interroge Jacques Pereira, manager du Bhujoharry College. En dépit d’un faible score (27% de réussites au SC en 2011), il se montre philosophe : « Il y a eu du progrès par rapport au taux de 2010. Il ne faut pas oublier que nous admettons des élèves de faible performance à l’entrée en Form I. » Cette lacune s’étend au niveau universitaire. Selon plusieurs chargés de cours, même en ce qu’il s’agit des textes à l’étude, des étudiants se contenteraient de parcourir les notes de lectures et résumés de chapitres.
Autre raison invoquée : l’apprentissage « par coeur », habitude héritée du primaire et renforcée durant l’année du CPE, perdure au secondaire. « Il a fallu cette baisse générale dans la performance au SC pour qu’on commence à en parler. Mais cette situation remonte à plusieurs années », fait remarquer une enseignante d’anglais. « Si des élèves n’ont pu obtenir des Credits honorables en SC, on ne peut s’attendre à ce qu’ils soient aptes à assimiler le programme d’études en HSC, surtout en General Paper, qui est une matière obligatoire et qui demande une pratique assidue de la lecture, de l’écriture, des capacités de raisonnement et d’argumentation », s’accordent à dire des professeurs de General Paper.
Complaisance
Tout comme les chefs d’établissements du secondaire, les chargés de cours universitaires s’inquiètent des conséquences possibles de cette régression dans la qualité des résultats au SC. À l’Université de Maurice, un chargé de cours de la Faculté des Humanities se montre critique vis-à-vis du système éducatif. « Il est indéniable qu’il y a une baisse dans la maîtrise des langues. Celle-ci se ressent davantage à l’écrit. Si les générations précédentes étaient moins à l’aise à l’oral, ils avaient en revanche une aisance rédactionnelle remarquable. Les jeunes d’aujourd’hui se débrouillent plutôt bien à l’oral, mais à l’écrit, c’est la catastrophe ! Ils ont des expressions tellement alambiquées qu’on n’y comprend souvent rien. Pourtant, ceux admis à la faculté sont des détenteurs de 3 A/B en HSC ! » Cet universitaire dénonce « une certaine complaisance à tous les niveaux dans le milieu éducatif », de la part des autorités de l’Education comme du corps enseignant. D’autres chargés de cours déplorent le refus de certains étudiants à reconnaître leurs faiblesses à l’écrit. « Ils n’acceptent pas qu’on les corrige. » On cite le cas de cet étudiant en troisième année de littérature française qui avait vivement protesté contre les erreurs relevées dans un devoir, arguant qu’il avait obtenu un A en français en HSC et qu’il n’avait jamais fait l’objet de critiques négatives au collège.
Comment alors expliquer le fait que l’UoM produise autant de Degree Holders en langues ? « Il y a un seuil d’échec à ne pas dépasser. Il résulte de cette situation une pression insoutenable sur les chargés de cours, à qui il incombe de faire réussir les étudiants. Car ce n’est pas à l’étudiant d’expliquer son échec, mais au chargé de cours d’en donner les raisons. »
Prise de conscience
Mais il y a encore plus grave. La majorité de ces étudiants se destinent à l’enseignement des langues ou de la littérature au secondaire. Ceux qui ne parviennent pas à décrocher un poste dans un collège se contentent de faire carrière dans le primaire, où ils perpétuent le cercle vicieux. « Ceux ayant de graves lacunes iront alors transmettre, non pas leur savoir, mais leur manque de savoir aux plus jeunes, produisant d’autres générations de mauvais apprenants. »
À l’université de Maurice, des responsables sont catégoriques : « Ce n’est pas le rôle de l’institution de corriger les erreurs d’un système vicié dès le départ, si tant est qu’il serait possible de le faire. »
Dans les milieux scolaires et universitaires, l’on plaide ardemment pour une prise de conscience urgente. De l’avis de ces professionnels, il est temps de tout recommencer à zéro dès le primaire : revoir la pédagogie adoptée ; réintroduire la rigueur et la discipline dans la manière d’apprendre ; enseigner et évaluer. « Il y a matière à réflexion. Faut-il encore que ce recul de la qualité auquel on assiste dans l’éducation secondaire interpelle le ministère de l’Education et nos décideurs. »