Une nuit, je passais par hasard avec un ami dans un jardin, un lieu de charme et de délices, plein d’arbres touffus, de fleurs répandus comme des émaux sur le sol…
Saadi, Le jardin des roses
De l’Atlantique à l’Indus : voici une promenade qui vaut le détour en revisitant la mémoire de jardins féériques qui ont fleuri depuis des siècles de l’Alhambra au Taj Mahal. Cela se passe en ce moment à Paris où l’Institut du Monde Arabe (l’IMA) présente pendant cinq mois du 19 avril au 25 septembre une exposition sur les jardins d’Orient. Un parcours historique de ces jardins nous fait remonter jusqu’à l’Antiquité et découvrir leur développement au fil du temps dans un cadre géographique bien particulier où le rôle essentiel de l’eau déterminait la réalisation de ces merveilles. Grâce à cette précieuse source nourricière, tantôt généreuse, tantôt capricieuse, les gens imaginaient des systèmes d’irrigation ingénieux pour donner naissance à des jardins remarquables.
La quête de l’eau comme élément vital nous fait penser à un voyage initiatique raconté dans le Khamseh de Nezami ; ce dernier relate la vie d’Alexandre le Grand qui ira avec Khezr au pays des ténèbres à la recherche de la source de vie…
La pierre éclatante rayonna dans sa main et tout en dessous Khezr vit ce qu’il recherchait.
Apparut à ses yeux cette source argentée ; tel l’argent épuré que l’on pourrait extraire du dur coeur de la pierre.
Car ce n’était source ordinaire – notre propos étant tout autre – ; l’eût été pourtant,
 elle aurait fait aussi éclater la lumière.
Comme est l’étoile au point du jour, elle serait de même s’il était un matin qui commençait à l’aube.
La nuit comme la lune n’avait pas diminué, et même on aurait dit qu’elle avait augmenté.
Mais pas un seul instant on ne pouvait trouver un peu de quiétude ; tout était agité ; c’était du vif argent placé entre les mains d’un tremblant vieillard.
Je ne sais comment dire sa pureté de forme, ne sais la métaphore décrivant son essence,
Car aucune substance n’a jamais cet éclat ou cette lumière : on peut dire du feu mais aussi bien de l’eau.
Khezr avait de la source enfin fait découverte, une illumination apparut dans ses yeux…
«Eskander se rend aux pays des ténèbres
en compagnie de Khezr et ils découvrent la source de vie »,
Extrait du Eskander-Nâmeh issu du Khamseh de Nezami
Les jardins d’Orient pourraient devenir une source d’inspiration pour l’homme moderne qui y puiserait une force créatrice. C’est le défi que lance l’IMA en proposant au visiteur un parcours à l’intérieur des salles doublé d’un itinéraire à l’extérieur avec un jardin réel mais éphémère. Cette présentation montre que le modèle du jardin oriental avec son côté universel et intemporel peut être très riche d’enseignement pour un retour à la terre, une terre porteuse de promesses de vie.
Tout respire la vie. Tous les sens sont en éveil : fleurs et senteurs, rameaux et végétaux, chants des eaux et des oiseaux… C’est une invitation à quitter la chape d’urbanité et se laisser absorber par les délices de ces espaces ombragés. Tantôt lieu de contemplation et de pouvoir, tantôt lieu d’intimité et de rencontres amoureuses, le jardin d’Orient ouvre ses multiples portes exhalant l’art de vivre si célèbre chez les grands souverains, émirs, califes et sultans de l’époque.
La visite commence avec la découverte de documents historiques, de gravures et de photos montrant comment la maîtrise des ressources d’eau a permis de générer des jardins légendaires judicieusement dessinés et structurés. Depuis l’Antiquité, pour créer la féerie grandiose des jardins épanouis et envisager une exploitation intensive du sol, il était nécessaire de faire l’étude approfondie des flux des fleuves comme le Tigre, l’Euphrate, le Nil et l’Amou Daria ainsi que le repérage et le captage des sources d’eau. La création des jardins d’Orient entraina alors une technologie de l’eau et le développement d’une véritable science de l’irrigation. Les grandes civilisations hydrauliques du Proche-Orient ont alors réalisé des techniques d’irrigation très sophistiquées pour lutter contre l’aridité de ces régions. La cité antique nabatéenne de Petra, située actuellement en Jordanie, représente un bon exemple avec l’histoire de son système hydraulique qui avait fait de cette ville un carrefour important sur les routes caravanières reliant l’Egypte à la Syrie et l’Arabie à la Méditerranée. Depuis des millénaires se sont construits progressivement chadoufs, norias et sakiehs à côté des réseaux de canaux, des barrages de retenue, des bassins et d’autres aménagements hydrauliques comme des citernes souterraines, des digues et des écluses pour le développement agricole et l’équipement urbain. L’âge d’or de l’hydraulique arabo-musulmane se situe entre le IXe et le XIIe siècle. Visibles ou souterrains, les réseaux d’adductions ont été créés pour régulariser l’écoulement des rivières et pour transporter l’eau sur des kilomètres, soit en captant la nappe phréatique ou en drainant l’eau des wadis jusqu’aux exploitations agricoles ; ils sont connus sous différents noms comme les khettaras au Maroc, les qanâts en Iran, les aflaj en Arabie… L’exposition nous précise aussi que les vestiges d’aqueducs et de fontaines qui subsistent encore par exemple en Algérie montrent l’influence romaine dans la construction de ces équipements.
Dans les salles d’exposition, après le rappel historique de la gestion de l’eau, les différents styles de jardins nous sont présentés, allant du jardin persan, le fameux chahar-bâgh de Pasargades, ce jardin caractérisé par un découpage en quatre parties, aux jardins suspendus de Babylone, en passant par les fameux patios des riads d’Afrique du Nord, les jardins égyptiens entourant des bassins, la belle création du jardin de Majorelle, celle des grands Moghols en Inde sans oublier le merveilleux Generalife de l’Alhambra qui a inspiré bien des poètes dont Théophile Gautier :
Dans le Généralife, il est un laurier-rose,
Gai comme la victoire, heureux comme l’amour.
Un jet d’eau, son voisin, l’enrichit et l’arrose,
Une perle reluit dans chaque fleur éclose,
Et le frais émail vert se rit des feux du jour. (.)
Ce laurier, je l’aimais d’une amour sans pareille ;
Chaque soir près de lui j’allais me reposer (.)
Extrait du « Laurier du Généralife » de Théophile Gautier
Pour la plupart des jardins, la régularité du tracé fondée scientifiquement sur une structure géométrique prédomine alliant harmonieusement l’agencement des lignes des compositions végétales et florales à la poésie des fontaines et des cascades.
Chaque jardin, qu’il soit clos ou non, raconte sa propre histoire avec un charme particulier dans son contexte géographique et social. Si on avait une vue aérienne de Marrakech, on reconnaitrait ce bleu cobalt, niché au coeur de sa palmeraie, rappelant la touche inoubliable du peintre Majorelle. Signe d’une eau pure qui s’écoule au coeur des oasis verdoyantes en faisant rejaillir la vie dans des terres arides, le bleu intense et clair a été gravé ainsi à jamais dans le paysage maghrébin ! Une photo du jardin de l’Alhambra nous remet en mémoire la terre mythique d’Al-Andalus qui donna naissance à des grands agronomes comme Ibn al-Awwan et Ibn Luyun malgré son histoire mouvementée ; en effet, en dépit des multiples conquêtes et des dynasties se succédant en Andalousie depuis les Abbassides jusqu’aux Almohades, le Moyen Age reste l’âge d’or pour le développement de toutes les sciences dans cette aire géographique. Au travers d’une quête quasi philosophique sur sa place dans l’univers et son rapport à l’espace, l’homme se réconcilie avec sa vraie nature au sein de Nature mère. En s’appuyant sur ses observations en astronomie, en mathématiques, en botanique, il va bâtir sa vie avec une bonne maîtrise des ressources de la nature. L’essor que prendront la technologie de l’eau, l’art des jardins, l’agronomie et l’architecture démontre à quel point cette civilisation avait trouvé un équilibre suffisant pour créer avec une grande finesse des bâtiments en harmonie avec des espaces naturels à cette époque.
La quête d’un tel bonheur et l’art des jardins résonnent aussi sur les rives de l’Indus. Parmi les documents exposés à l’IMA, un feuillet du manuscrit du Babur Nameh nous révèle l’admiration du fondateur de la dynastie moghole pour la flore ; dans ses mémoires, le souverain Babur avait en effet fait de belles descriptions des plantes de son royaume. En flânant dans l’allée des belles fontaines exposées, le charme se poursuit : les personnages d’une belle peinture de Charles Dufresne représentant un patio animé à Alger semblent s’animer échangeant mille secrets derrière leurs voiles ; des dessins au crayon de Jules Bourgoin représentant des éléments de décor d’une cour à Damas, composé d’un bouquet de fleurs dans un vase, de frises d’étoiles, de rosaces et de cercles, nous subjuguent. On se laisse transporter à différentes époques, en faisant ainsi plusieurs voyages en une seule visite, se laissant bercer par le murmure imaginaire d’une eau cristalline ruisselant dans des bassins d’antan. Est-ce l’ingéniosité du paysagiste, la passion d’un puissant souverain pour les espaces verts ou le résultat des deux qui se traduit par la conception même de ces lieux d’une remarquable beauté, qui suscite le plus notre admiration ? Que ce soit l’amour de la nature associé au gout de vivre, ou le désir de créer couplé à un talent hors pair, tout est délicieusement captivant.
Outre l’histoire des jardins structurés avec une rigueur géométrique et composés avec énormément de poésie, le visiteur se délecte des contes et légendes réels ou inventés à l’abri des pavillons et des kiosques ouverts en s’arrêtant devant les miniatures persanes qui ont l’art de figer des scènes de vie et de grands instants de bonheur. Grâce à la représentation esthétique d’une rare finesse de ces lieux d’agrément à la cour moghole et dans le monde arabo-persan, la poésie du jardin est sublimée avec des textes de Nezami, Hafez, Saadi, Ferdowsi. L’art de vivre dans la nature est ainsi exalté par l’art des qalams magiques qu’ils soient calames ou pinceaux, selon la terminologie utilisée dans différentes langues.