Richard Allen a inauguré la conférence scientifique internationale « New perspectives on indentured labour (1825 — 1925) » dès lundi, en proposant différentes voies pour enrichir la compréhension du système de l’engagisme dans son papier intitulé « Re-conceptualizing the ‘new system of slavery’ ». Spécialiste de l’Inde, du monde arabe et de l’Afrique, le Pr Allen enseigne à la Framingham State University. Il est régulièrement venu à Maurice depuis 20 ans, explorant longuement nos archives, et sachant surtout les faire parler grâce à ses édifiantes analyses sur l’esclavage et l’engagisme.
Le Pr Richard Allen fait référence dans son papier aux écrits de Hugh Tinker, parus en 1974 sous le titre « A new system of slavery : the export of indian labour overseas, 1830-1920 », dont les analyses ont dominé les recherches et l’enseignement de l’histoire du travail engagé sur plusieurs décennies. Depuis, certains écrits, tels que ceux de Marina Carter ou David Northrup, ont nuancé le point de vue de Tinker, démontant que l’engagisme est plus varié et plus complexe qu’un « nouveau système d’esclavage ». L’engagisme a changé de nature au cours du temps et selon ses nombreux contextes à travers le monde.
À force de présenter l’engagisme comme le système qui a succédé à l’esclavage, on oublie que l’engagisme a précédé l’émancipation de plusieurs décennies. Aussi importe-t-il de réexaminer les relations entre l’esclavage et l’engagisme dans cette perspective. Richard Allen rappelle par exemple de 400 000 à 460 000 domestiques « engagés » (c’est à dire des travailleurs libres qui ont signés un contrat de travail à long terme) ont travaillé en Amérique du Nord et dans les Caraïbes avant que ce système ne s’épanouisse dans l’océan Indien de 1830 à 1920.
Par ailleurs, la tendance « atlanto-centriste » des études sur l’esclavage a pendant de longues années occulté les développements majeurs qui se sont déroulés dans l’océan Indien. Richard Allen rappelle la remarque de Cumpston qui présente Maurice comme un « test crucial » pour le développement ultérieur de cette forme de travail forcé qu’est l’engagisme. Avant que de tels travailleurs n’atteignent les colonies britanniques des Caraïbes en 1838, 25 000 travailleurs indiens avaient été transférés à Maurice. Aussi ne faut-il pas oublier l’excellente réputation de courage et la prodigalité des « coolies » chinois, aux XVIIe et XVIIIe siècles, même si les tentatives d’en amener à Maurice ont échoué au début du XIXe.
Richard Allen souligne les limites de l’attitude qui a consisté à considérer l’histoire de l’engagisme isolément de celle de l’esclavage. Aussi évoque-t-il un apartheid chronologique qui considérait isolément et différemment l’avant 1834 et l’après 1834. Cette vision limite la compréhension des dynamiques de ce système pourtant globalisé de migration du travail.
Les dynamiques de l’histoire
Si un système a remplacé l’autre dans l’optique des pouvoirs politique et économique, la frontière entre ces formes d’exploitation ne sont pas si étanches pour les travailleurs puisque, par exemple, des Indiens, esclaves en Inde, sont devenus travailleurs engagés au Sri Lanka (Ceylan) et que les archives mauriciennes font état d’esclaves devenus travailleurs engagés ensuite. Aussi le conférencier rappelle-t-il les nombreux esclaves libérés provenant d’Afrique ou de Madagascar débarqués dans les Mascareignes. Il insiste sur les liens structurels et les dynamiques existant entre l’esclavage et l’engagisme depuis le XVIIe siècle dans l’océan Indien.
Si les Mascareignes ont joué un rôle majeur dans le développement du travail engagé au XIXe, il ne faut pas oublier que ce système a été conceptualisé en amont, et que, par exemple, des travailleurs chinois ont été emmené aux Caraïbes et à Trinidad plus de 20 ans auparavant, dès le début du XIXe siècle. Le Pr Allen a également mis en avant le recours aux bagnards et aux forçats, qui a commencé dès 1688 avec les Hollandais. Les Britanniques en ont convoyé 50 000 dans les colonies américaines de 1718 à 1775, et 160 000 ont atteint les côtes australiennes de 1788 à 1868. S’appuyant sur les similarités relevées par Clare Anderson, Richard Allen invite à examiner les connections structurelles entre le système de migration de la main d’oeuvre engagée et celui des bagnards.
« Explorer tous les moyens à travers lesquels toutes les composantes de l’expérience de l’engagisme sont, ou ne sont pas, comparables à “un nouveau système d’esclavage” » : tel est le défi que lance le professeur Allen. Il conclut : « Comme pour l’étude de l’esclavage qui a été révolutionnée ces dernières décennies, un manquement à s’engager dans un véritable exercice de comparaison risque finalement de diminuer le sens de l’expérience de l’engagisme, non seulement pour les trois millions d’hommes, de femmes et d’enfants qui y ont participé, mais aussi pour leurs dix millions de descendants. »