Le Monument de la route de l’esclave s’est enrichi la semaine dernière d’une huitième sculpture qui va être dévoilée jeudi prochain. Après ses confrères de Maurice, de Chine, du Mozambique ou de Malaisie, entre autres, le sculpteur haïtien Fritz Laratte s’est inspiré de ce lieu mythique, il a examiné la pierre brute installée pour lui entre Le Morne et l’océan, puis il s’est mis au travail… En cinq jours, une nouvelle stèle est née d’une imposante pièce de granit. Samedi dernier, l’artiste exprimait sa satisfaction d’avoir pu accomplir sereinement ce travail dans cette île qui ressemble souvent à la sienne.
À Haïti, les Laratte sont connus comme une famille de sculpteurs sur pierre. Installé à New York, Georges Laratte, le père de Fritz, est lui-même une célébrité, de ceux qui ont consacré leur vie entière à façonner des courbes fluides et arrondies dans les matériaux les plus durs, métaux mis à part, que notre planète produit. Apprendre à dompter la pierre, lui donner forme, donner une texture à la roche, et même offrir aux matériaux les plus nobles tels que le marbre blanc un rendu aussi lisse que la peau… cette pratique est un art, une tradition et un métier, où l’apprentissage du geste approprié ne s’improvise pas car on ne triche pas avec la pierre et avant de l’apprivoiser, il importe de la connaître. Fritz Laratte l’a compris à l’âge tendre, et c’est pour cela qu’il a insisté pour que son père lui transmette ce savoir-faire. « Pou ki fami pa perdi li, pa perdi sa sistem la. Les enfants ne veulent plus travailler dur aujourd’hui… La ros se komsi mo viv ek li depwi mo lanfans. »
Comme une prière
Et la roche extraite du côté de Balaclava qu’il a découverte la semaine dernière l’a tout de suite impressionné par sa dureté plus proche du granit que du basalte… « Mo ti efréyé mem. Mais Dieu m’a donné la force de travailler », nous dit ce baptiste fervent, comme beaucoup de ses compatriotes. Beaucoup de force et d’inspiration puisqu’il s’est acquitté de sa mission en cinq jours.
« Mwen exprim listwar modi ki sa montayn la, se la ki esclavio y zete a ter. Mo finn santi ki esklav la a prié pou ki li kapav libéré… » Il existe des “mornes” un peu partout dans la grande île d’Haïti, même si ces formations géographiques n’y ont pas forcément le sens symbolique du Morne mauricien. Aussi la statue du Neg Marron n’a-t-elle pas succombé au tremblement de terre de 2010, contrairement au palais présidentiel auquel elle fait face. Alors à Maurice, Fritz Laratte s’est tout de suite senti familier de la montagne du Morne et de son histoire. Aussi nous dit-il avoir accompli sa tâche comme un acte de foi. Le Morne lui a inspiré l’idée d’une prière à Dieu, une prière qui libère les hommes et brise les chaînes.
« Oui c’est la foi qui libère les hommes ! » répond-il à notre question. L’artiste chez Fritz Laratte conçoit l’acte de création sous l’inspiration divine, comme une activité spirituelle, une démarche qui en appelle à la profondeur de l’âme : « Sans Dieu, je ne peux rien faire. »