Sébastien Lavoipierre

À une semaine de la présentation du budget, le président de la Chambre d’Agriculture de Maurice, Sébastien Lavoipierre, réclame des mesures fortes et urgentes afin que les opérateurs de l’industrie cannière aient une visibilité quant à leur avenir. Il déplore que la conjugaison des préjugés auxquels doivent faire face les usiniers dans le secteur du sucre, comparé aux autres parties prenantes du secteur, et du prix du sucre à l’internationale sont tels « que l’industrie entière n’est plus viable ». Il plaide également pour une meilleure cohésion entre les actions menées et une meilleure connaissance des acteurs producteurs. Ce qui permettrait de limiter les pertes sur la matière première et de développer une agro-industrie de valeur ajoutée.

Sébastien Lavoipierre, vous approchez de la fin de votre première année à la présidence de la Chambre d’Agriculture. Quelles ont été vos priorités et qu’en est-il de votre bilan?
Ma première priorité a été de travailler pour assurer la survie de l’industrie cannière locale, qui fait face à une crise sans précédent. Aujourd’hui, cette survie dépend de plusieurs facteurs, dont les mesures qui sont et seront prises par le gouvernement, même si pour l’instant seules des solutions à court terme ont été proposées. Il est maintenant temps de mettre en place des mesures fortes et urgentes pour que les planteurs et les autres acteurs de l’industrie aient de la visibilité sur leur futur. Il est également indispensable de réduire les coûts d’opérations et de corriger toutes les anomalies qui empêchent aujourd’hui cette industrie d’avancer. Par ailleurs, nous travaillons aussi sur des moyens d’accroître les revenus liés à la canne, notamment à travers une meilleure valorisation de la bagasse et de la biomasse, ainsi qu’une diversification de notre production, avec plus de sucres spéciaux, bios, responsables et répondant à des certifications plus précises. La Chambre d’Agriculture de Maurice planche également sur d’autres axes importants hors sucre, notamment la Smart Agriculture, le développement durable, la culture organique et étudie même d’autres avenues de diversification pour les terres agricoles du pays. Ces différents points font l’objet d’échanges constants avec les autorités et cela n’a pas commencé à mon arrivée à la présidence de la Chambre, car il s’agit de projets à long terme menés par l’équipe de la Chambre d’Agriculture de Maurice. Mon bilan s’inscrit donc dans la continuité du travail réalisé par cette équipe depuis plusieurs années déjà.

Quels ont été les principaux problèmes auxquels vous avez été confrontés ?
Je pense qu’il est important de souligner les préjugés auxquels doivent faire face les usiniers dans le secteur du sucre, comparé aux autres parties prenantes du secteur. Le prix du sucre est aujourd’hui tel que l’industrie entière n’est plus viable. Selon la formule actuelle, l’usinier a l’obligation de recevoir et d’écraser les cannes des planteurs, mais le planteur, lui, n’a pas la même obligation de produire et de livrer un volume qui permettrait à l’usine d’optimiser l’outil industriel. Ainsi, l’usinier est doublement pénalisé par la baisse du prix du sucre et la réduction des superficies sous plantation. Aujourd’hui, à un prix du sucre aussi bas, la canne manuelle n’est plus rentable; seule la mécanisation des champs associée à une politique de réduction des coûts draconienne peut permettre à l’industrie de survivre. Il est donc indispensable que nos dirigeants se penchent sur les difficultés du secteur dans son ensemble et mettent en place des mesures visant à soulager tous ses acteurs.

Sentez-vous que l’Agriculture bénéficie de l’attention qu’elle mérite de la part des décideurs tant publics que privés ?
L’agriculture était, il y a quelques décennies, la principale activité économique de notre île. Grâce aux revenus générés par le secteur de la canne, notre pays a beaucoup évolué depuis et, aujourd’hui, le secteur ne représente plus que 2% de notre PIB. Néanmoins, tous les Mauriciens sont encore attachés à la terre et émotionnellement liés à l’agriculture. Le gouvernement a d’ailleurs accordé beaucoup d’attention à ce secteur, et en particulier au sucre, mais cela ne suffit pas. Nous avons besoin de mesures plus concrètes, et surtout d’une stratégie à long terme pour l’agriculture à Maurice, tant pour la canne que pour le secteur non-sucre. À titre d’exemple, il est crucial de mettre en place une structure afin d’assurer la cohésion entre les différentes actions et projets menés pour le développement de la production maraîchère, notamment les actions menées par la Chambre à travers son projet Smart Agriculture, la valorisation d’une production organique à travers la mise en place du Bio-Farming Development Scheme ou encore le projet de législation de la production organique financé par la Food and Agriculture Organization des Nations unies et la production maraîchère encadrée par le Food and Agricultural Research and Extension Institute (FAREI). C’est dans ce but que nous souhaitons la mise en place d’un Public-Private Platform (PPP). Concernant l’élevage, la récente épidémie de fièvre aphteuse qui a touché Rodrigues et Maurice a démontré la nécessité d’identifier les partenaires et de tagger les animaux pour connaître leurs mouvements et leur nombre, cela afin d’intervenir plus efficacement en période de crise.

Pourtant l’urbanisation, le développement des smart cities et des infrastructures publiques continuent d’exercer une forte pression sur les terres agricoles. N’avez-vous pas des appréhensions concernant l’avenir de l’agriculture?
Plusieurs facteurs doivent être pris en compte ici. Il y a effectivement des projets d’infrastructure ou immobiliers, mais il n’est pas dit que ces développements doivent se faire au détriment du secteur agricole. Au niveau de la Chambre d’agriculture, nous croyons fermement au développement réfléchi et durable car c’est la seule manière d’assurer l’avenir de Maurice et de ses habitants. Ainsi, indépendamment de l’urbanisation et des développements fonciers et immobiliers, il est impossible pour nous d’imaginer Maurice sans les vastes étendues de verdure qui sont présentes aux quatre coins du pays. Toutefois, la plus grande menace à l’agriculture est économique, et il est indispensable de mettre en place des mesures incitatives pour ralentir l’abandon des terres sous culture et encourager les planteurs à continuer leurs exploitations. Tant que le secteur agricole reste rentable pour tous ses opérateurs, l’agriculture aura de beaux jours devant elle.

Etes-vous satisfaits que tous les efforts sont faits quant à la production maraîchère à l’intention des Mauriciens du jour et de demain ?
Comme mentionné déjà, il y a effectivement plusieurs initiatives publiques et privées pour développer la production maraîchère dans le pays. Malheureusement, il arrive parfois que nous surproduisions certains légumes dont les prix chutent en dessous du seuil de rentabilité. Avec un minimum de cohésion entre les actions menées et une meilleure connaissance des acteurs producteurs, il serait possible de limiter ces pertes sur la matière première et de développer une agro-industrie de valeur ajoutée. Il y a toujours la possibilité de faire mieux : la mise en place de la Pesticide Use Act, par exemple, est définitivement une bonne action, mais son rayon d’action reste incompris de bon nombre de planteurs. Au final, la production maraîchère est l’affaire de tous les producteurs, petits, moyens et gros ; ainsi les prises de risques, ainsi que les besoins en formation et en investissements sont les mêmes pour tous. Il est donc essentiel d’arrêter le clivage petit/gros afin de considérer la production maraîchère dans son ensemble.

Est-il possible de développer une agro-industrie digne de ce nom alimentée par la production locale?
Même si nous ne pourrons effectivement pas tout produire à Maurice, il est tout à fait possible d’imaginer le développement d’une filière de frites locales, par exemple, à condition que nous ayons les bonnes variétés plantées. Mais pour ce faire, il est essentiel de voir la filière dans son ensemble, et non en silo, production vs transformation. L’un ne va pas sans l’autre. Pour le moment, cette cohésion n’est pas nette, ce qui explique que la partie agro-industrielle du secteur non-sucre peine à se développer à Maurice.

La Chambre d’agriculture parle beaucoup de Smart Agriculture. Est-ce un simple slogan? Comment cela se passe dans la pratique ?
La mise en place du projet Smart Agriculture mené par la Chambre se décline sous quatre axes d’intervention. Le premier est l’accompagnement d’un groupe de 20 planteurs (petits et gros) désirant changer leurs pratiques agricoles pour réduire l’utilisation d’intrants chimiques et produire des légumes sains. Cet accompagnement se fait par la mise en place de deux réseaux de production dans lesquels il y a des échanges de pratiques culturales, des observations quant aux changements apportés et la mise en place d’essais techniques, le tout valorisé entre les deux réseaux mais aussi à travers des formations et des ateliers thématiques. Avec ces actions, nous souhaitons que le planteur se responsabilise de la décision. Le deuxième axe d’intervention, c’est la formation et la sensibilisation. À travers un certain nombre d’ateliers thématiques, nous avons identifié des pistes d’amélioration de connaissance pour l’aide à la décision. Ainsi, en collaboration avec le Human Resource Development Council (HRDC) et le FAREI, nous avons mené un premier cycle de formation fortement apprécié par tous les planteurs. Cela nous a permis de prendre conscience du fait que ces planteurs sont demandeurs de connaissance et que cette approche doit être répliquée à l’avenir. Le troisième axe est la valorisation des productions. Les produits issus de la Smart Agriculture doivent pouvoir être mieux valorisés sur les marchés. Nous avons donc approché le label Made in Moris, déjà fortement identifié par les Mauriciens, et nous avons travaillé sur un label ‘Made in Moris – Agriculture Raisonnée’, permettant quelques légumes d’être déjà valorisés. Le dernier axe d’intervention du projet concerne la législation. Ainsi, la Chambre participe à l’élaboration de divers textes de loi, tels que la Pesticide Use Act, ou encore Maurigap. Notre objectif est que le projet Smart Agriculture contribue, au fil du temps, à faire évoluer la production maraîchère mauricienne vers une production plus saine, en réponse aux besoins des consommateurs.

Est-il possible d’utiliser les terres sous cannes qui ont été abandonnées de plus en plus, pour s’engager dans une production agricole?
Il y a actuellement environ 8000 hectares de terres agricoles abandonnées et, effectivement, ces superficies devraient augmenter avec le possible abandon de terres sous canne actuellement récoltées manuellement. Il est nécessaire de proposer des alternatives de production pour ces terres, et il existe plusieurs possibilités, comme la culture maraîchère, la culture sous abris, la plantation d’arbres fruitiers (macadamia, cacao, avocat, entre autres) ou de nouvelles cultures, comme le cassava pour la production de bioplastiques et le chanvre à des fins médicinales.

La production maraîchère peut-elle être rentable à Maurice ?
La production maraîchère est une nécessité nationale, il en va de la sécurité alimentaire du pays. La marge d’action est cependant minime car il existe aujourd’hui trop d’acteurs et d’intermédiaires. La mise en place future du national Wholesale Market devrait aider les producteurs à être plus proches de leurs clients, et les programmes de certification tels que Maurigap permettent une meilleure valorisation des produits, mais encore faut-il que ces produits soient accessibles aux clients. Il y a donc encore du chemin à parcourir.

On parle de Smart Agriculture, quid des légumes bios ?
Comme expliqué, l’objectif de la Smart Agriculture est de réduire les produits phytosanitaires, et si un planteur se sent capable de réduire complètement ses intrants chimiques, c’est que nous avons réussi à lui donner toutes les connaissances nécessaires pour faire face aux challenges de ce type de production. Ce n’est que mieux. Malheureusement, il n’y a pas encore d’organisme certificateur local indépendant pour assurer la certification organique. Pour le moment, nous devons encore dépendre d’organismes certificateurs étrangers, tels qu’Ecocert.

Est-il encore possible de produire du bétail dans l’île ?
La production de bétail à grande échelle sera toujours difficile dans le pays tant qu’il sera facile d’importer des animaux vivants à des fins d’engraissement. C’est en fait cette libéralisation qui a tué notre élevage local. Pour relancer la production 100 % locale, il sera nécessaire de réguler les importations, de valoriser le bétail local, comme le bétail rodriguais, de rendre la production fourragère rentable et de tester de nouvelles espèces de fourrage.

L’industrie cannière continue à occuper l’actualité. Comment rendre l’industrie cannière rentable. Est-il possible d’utiliser chaque pouce de terre sous canne et améliorer la productivité de la canne à sucre?
À Rs 8 800 la tonne de sucre (prix ex-syndicat du sucre), le secteur n’est pas viable à Maurice car nos coûts de production sont trop élevés. La solution est donc une révision totale du mode de fonctionnement et une réduction drastique des coûts. Il faut également revoir les lois du travail qui régissent le secteur car elles ne correspondent pas à la réalité d’aujourd’hui. Ces lois ont été mises en place alors que l’activité était florissante et opérait presque toute l’année ; aujourd’hui, nous ne produisons plus que 330 000 tonnes de sucre par an et sommes devenus une activité saisonnière. Il faut revoir les lois en conséquence. L’avenir de la canne passe aussi par une accélération de la mécanisation qui permettra de récolter plus vite, et à moindre coût, sur le long terme. Avec une réduction des coûts et une approche opérationnelle différente, le secteur sera mieux placé pour résister aux aléas du marché international, ce qui assurera sa pérennité. Mais tout se joue aujourd’hui, et le temps presse pour que nous prenions les mesures fortes qui s’imposent pour assurer la survie du secteur.

Est-il vrai que les fertilisants sont de moins en moins utilisés, ce qui affecte la production sucrière?
Les fertilisants sont effectivement moins utilisés afin de réduire les coûts d’exploitation, mais le rendement de la canne et la teneur en sucre restent satisfaisants. Ce qui est le plus inquiétant, c’est plutôt l’allongement des cycles de replantation des champs de canne. Il est recommandé par le Mauritius Sugarcane Industry Research Institute (MSIRI) de replanter son champ après 7 repousses pour limiter les baisses de rendement. Aujourd’hui, plus de 12,000 ha, soit environ 20% de la superficie sous canne à Maurice, sont sous des plantations ayant plus de 8 ans, affectant ainsi grandement le rendement global du pays. Il faut aussi dire que les prix faibles de ces dernières années ont grandement affecté les programmes de replantation. Il a donc été demandé à l’État la création d’un fonds de financement pour la replantation à un taux d’intérêt minimal remboursable sur une période de 7 ans.

Comment faire pour encourager les petits planteurs de cannes à continuer à produire la canne à sucre?
Aujourd’hui, à Rs 8 800 la tonne, le coût d’exploitation est trop élevé pour permettre un retour sur investissement intéressant pour les planteurs, petits et gros. Il est donc indispensable de réduire les coûts – notamment en mécanisant les opérations aux champs (semis, fertilisation, récolte) – mais aussi de mieux valoriser les sous-produits de la canne, notamment la bagasse. Celle-ci est utilisée pour produire de l’électricité et devrait être rémunérée à sa juste valeur, ce qui accorderait un revenu additionnel aux planteurs et les encouragerait à continuer à produire de la canne. Nous avons déjà eu plusieurs discussions à ce sujet et soumis des propositions en ce sens au gouvernement. Il leur incombe désormais de mettre en place des mesures incitatives pour les planteurs.

Comment attirer les jeunes vers la production agricole maraîchère ou cannière?
La mécanisation et l’utilisation d’outils plus modernes aideraient à casser l’image que beaucoup de jeunes se font du secteur agricole. L’agriculture d’aujourd’hui fait appel à des compétences extrêmement pointues et, si plus de jeunes en étaient conscients, cela les intéresserait certainement. En outre, avec l’introduction de l’agriculture de précision, de nouveaux métiers agricoles sont appelés à voir le jour. Néanmoins, tant que le secteur ne sera pas rentable, il ne sera pas considéré comme un fournisseur d’emploi sur le long terme. Il est donc indispensable d’améliorer sa rentabilité pour assurer sa pérennité. Du point de vue de la culture maraîchère, le besoin d’une production saine couplé à des programmes de formation diplômants devrait aussi attirer les jeunes vers une production qui a du sens pour le pays.

La mécanisation est-elle une solution ?
C’est inévitable, l’avenir de la canne à Maurice passe par une mécanisation à 100% de nos activités. C’est le seul moyen de réduire nos coûts sur le long terme et c’est une approche déjà adoptée par plusieurs pays producteurs, notamment l’Australie. Certes, toutes les terres ne sont pas mécanisables et il faudrait donc concentrer les activités sur celles qui le seront, ce qui aura un impact non-négligeable sur la superficie sous canne. Mais la mécanisation n’est pas la seule solution, car l’agriculture de précision et l’utilisation de l’intelligence artificielle sont aussi des avenues à ne pas négliger et qui ramèneront de nouveaux métiers, surtout pour les jeunes.

La production alimentaire dans les pays de la région ou en Afrique n’affectera-t-elle pas la production agricole dans l’île?
Au contraire ! Avec la stratégie africaine du pays, nous pourrions produire dans les pays de la région et valoriser cette production à Maurice. Nous avons les connaissances pour développer un secteur agro-industriel, mais pas assez de matière première. Créons ce partenariat et cette collaboration pour la sécurité alimentaire de tous.

Comment peut-on assurer la sécurité alimentaire?
Nous ne pourrons pas être 100% autonomes, mais nous pouvons nous assurer d’un environnement adéquat, localement et avec les pays de la région, pour que nous puissions avoir les denrées nécessaires pour une alimentation saine et variée.

Qu’est-ce que vous attendez du budget 2019/2020?
Des mesures fortes et structurelles pour toute l’industrie cannière et des aides pour toutes ses parties prenantes. Nos attentes concernent principalement la révision des anomalies liées aux lois du travail régissant le secteur cannier ainsi qu’une meilleure valorisation des sous-produits de la canne, surtout la bagasse. Ces deux points devraient nous aider à réduire les coûts de production et à augmenter les revenus, et par conséquent améliorer retour sur investissement pour tous les acteurs de la filière sucre. Nous en avons d’ailleurs déjà parlé avec les autorités et nous espérons qu’ils seront sensibles à notre appel.