Pour nous parler de son album, Sébastien Margéot nous conduit dans un karo kann à Mapou. Histoire de mieux nous expliquer comment ce neveu d’Ernest Wiehe est devenu l’un des dignes héritiers spirituels de Ti-Frer. Entre sega tipik, jazz, rock et pop, Terre, son album, parle de ses différentes influences et de sa profonde admiration pour le pays.

Ça y est, Terre est enfin à l’horizon ! Quelques pas encore et l’album de Sébastien Margéot sera lancé lors d’un concert le 19 octobre à l’IFM. Annoncé depuis quelques années, il aura pris son temps pour se matérialiser. La méticulosité de l’artiste n’étant pas étrangère au contretemps. Mais rien de grave, il n’y avait aucune urgence, et l’écoute de ce dix-titres suffira à rendre la bonne humeur aux impatients et à conserver la zénitude des plus compréhensifs.

Terre est un album joyeux. Une œuvre baignée d’une belle lumière naturelle, tel ce soleil d’été qui fait oublier la grisaille de l’hiver et les nuages de la période des pluies. Terre est un album chaleureux. Un opus joué entre amis pour être partagé sans autre cérémonial à d’autres potes qui voudront bien se retrouver autour du même feu de camp pour célébrer ces choses élémentaires qui nous rassemblent en tapant la ravanne. Terre est un album profond, sincère, une belle déclaration d’amour faite à ce qui nous entoure et à ce qui fait de nous ce que nous sommes. Sébastien Margéot y chante la terre, les Mauriciens, la vie, l’amitié, alors que la chanson En l’air rend hommage aux enfants victimes d’abus sexuel et que Kriye dénonce “bann kamwad proteze”.

Gastronomes et gro fey à la même table.

Si Terre a pris autant de temps avant d’arriver à destination, c’est qu’il fallait avant tout à ce boulimique de musique de tout déguster pour pouvoir enfin proposer quelque chose de son propre cru. Formé à la musique classique, nourri au jazz et plus tard au rock de Nirvana, il place le séga à la base de ses principales compositions dans un genre réadapté qui plaira aux palais des gastronomes comme à ceux des gro fey qui se revendiquent en tant que tels. À travers Terre, Sébastien Margéot trouve un très beau terrain d’entente à ses différentes personnalités musicales, qui s’y réunissent en bonne intelligence. Un métissage réussi sans que la musique ne soit rendue complexe ou curieuse.

Pourtant, ce ne sont pas des curiosités qui manquent dans cet album où, accompagné de Vincent Nombro, Jean-Jacques Valéry, Christophe “E.T” Joseph, Sébastien Margéot s’adonne à des expériences vocales et musicales. Guitares, beatbox, ravanne, clavier, maravanne, bass, shakers, cajon, djembe, bongo, sifflements, etc. sont parmi les instruments et bruitages utilisés sur cet opus. Il y rend aussi hommage à Ti-Frer en reprenant Roseda et Caiambo. On y entend aussi bien le tchoule des tcholo que le groove des jazzmen et les envolées de guitares électriques. Le sega tipik des champs de cannes retrouve ses affiliations avec le jazz des champs de coton alors que la gratte rock confère du tonus au mélange.

Dan karo kann.

D’où la question qui nous taraudait après l’écoute de Terre : comment le neveu d’Ernest Wiehe est-il devenu un des héritiers spirituels de Ti-Frer ? “Hein ! Comment tu dis ça ? Celle-là, on ne me l’a jamais posée !” nous répond Sébastien Margéot. Assis sur un rebord en béton, adossé à une vieille cheminée en pierre à l’ombre d’un arbre sans doute plusieurs fois centenaire, il laissera la réponse apparaître d’elle-même au milieu de ce grand karo kann de Mapou. “J’ai grandi ici. Avec mes cousins, nous avons parcouru tous les petits chemins à pied et à vélo. Mo ti zwe dan kann kan mo ti tipti. Mo konn sa karo-la par ker.” Son grand-père fut l’un des premiers à s’y être installé, avant que la famille ne s’agrandisse. D’aucuns connaissent aussi les lieux puisque c’est là qu’Ernest Wiehe avait son studio. Évoquant ce dernier, Sébastien Margéot raconte : “Une fois, je lui ai fait écouter quelques frappes de ma ravanne. Il m’a répondu : Ça groove !”

Pendant un temps, le neveu croyait qu’il devait suivre les traces de cet oncle dont il avait pris pour habitude “de looker” les séances de travail quand il était gamin. Entre la sirène de l’usine, le chant des oiseaux, le bruit des machines, la voix des travailleurs, le jazz s’est intégré dans son environnement, et sa passion pour cette musique n’a cessé de grandir. Puis est venue sa rencontre avec le sega tipik en France alors qu’il y étudiait la guitare classique en écoutant du Nirvana et du Radiohead. Une amie de sa sœur lui fit écouter la CD de Ti-Frer produit par Ocora. L’exploration se poursuivit auprès de Fanfan ou encore de Menwar.

Est-ce que cela avait été une révélation ? Peut-être. Au loin, alors qu’au-dessus des champs de cannes les îlots du nord flottent dans la mer bleue, il replonge dans ses souvenirs pour raconter : “Le sega tipik de Ti-Frer a été la musique qui m’a le plus parlé de mon pays et de l’âme de la musique mauricienne. Il me parle de Maurice, de ma terre de mon pays. Aujourd’hui, je me retrouve davantage dans le sega tipik. C’est la musique qui me fait vibrer et qui me rend le plus expressif. J’ai toujours aimé le jazz, mais il ne m’a jamais autant touché.”

Mo kontan mo later.

Cette rencontre sera cruciale à plus d’un titre. Sébastien Margéot réalise que sa route ne sera pas celle qu’a empruntée son oncle. Après mûre réflexion, il décide de rentrer au pays, alors qu’il avait le choix de garder ses valises ailleurs. “Mo leker ti isi. Mo ti bizin retourne.” Ses différentes expériences musicales, ses nombreuses influences, puis le silence qu’il s’imposera permettront à son style d’éclore et de s’épanouir.

“Dan sime kann mo ape marse / Mo gagn labou dan mo lipie / Mo de lebra mo pe leve / Isi mem mo leker ape bate”, chante-t-il sur Mo kontan mo later, un des principaux titres de son album. Sébastien Margéot ne s’impose aucun filtre pour dire son amour pour le pays, pour sa culture, pour son peuple. Là où d’autres tendent à tout peindre en noir, lui voit le panorama en couleurs, prend le temps d’apprécier les grandes et petites choses et rappelle que le bonheur est toujours à portée de main. Demandez-lui ce qu’est un Mauricien et il vous chantera : “Kouman enn parfin lamer dan so keker / Kouma enn soley kousan dan so lavwa / Kouman enn douser mama kan li get twa / Tou sa la ki nou apel enn Morisien.”

À Scope, il parle encore des connexions qu’autorisent les échanges de regards entre Mauriciens, sans que l’un ou l’autre ne se sente agressé. “Il y a aussi la pureté, la simplicité, la profondeur. Nous n’avons pas encore la tête souillée, comme c’est le cas ailleurs. Ici, les gens sont encore enracinés à la terre et les choses sont nettement plus posées.”

La belle traversée.

Son retour dans les champs de cannes de son enfance lui a permis de sortir de son cocon et de s’épanouir. Le hasard des rencontres l’a ensuite mis en contact avec ceux qui deviendront plus tard ses compagnons de route dans ce projet. C’est ainsi que Sébastien Margéot s’est retrouvé encadré de musiciens partageant les mêmes sensibilités que lui, d’où la symbiose qui émane de cet album. Ceux qui ont eu l’occasion de les voir sur scène savent que les live de Sébastien Margéot et des siens sont habités de cette belle énergie qui captive rapidement l’attention. Si le jeu paraît parfois décontracté, il demeure quand même sérieux et promet une belle traversée vers Terre.

Une petite brise de fin d’après-midi nous contraint à trouver une place au soleil pour terminer la conversation. Dans ces champs de cannes, Sébastien Margéot se reconnecte avec la nature et laisse parler la mélodie du pays. “Saab theek ?” demande-t-il à un des gardiens des champs sur le chemin du retour, avant d’engager une conversation en bhojpuri avec ce dernier. Connaissant un peu mieux le personnage, on veut bien croire Sébastien Margéot lorsqu’il confie : “Dans tout cela, l’important, ce n’est pas moi. J’espère simplement que chacun prenne conscience que nous vivons dans un beau pays et que chacun réalise qu’il est unique est irremplaçable. Nous sommes un peuple magnifique. Chaque couleur, chaque religion, chaque culture rend le pays merveilleux.

À Maurice, nous avons tout cela. Nous avons de grandes richesses, de grands talents. Qu’en faisons-nous ? Où allons-nous avec ?”


Le concert

Avec le soutien de l’IFM, Sébastien Margéot et ses musiciens procéderont au lancement de Terre dans l’amphithéâtre de l’institut, le 19 octobre à partir de 20h.
Les billets pour le concert sont déjà en vente à Rs 50, Rs 100 et Rs 250. Réservations et infos : 467-4222.