L’arrivée prochaine de la période des grosses pluies est attendue avec autant d’impatience que celle de la soumission du rapport des consultants singapouriens sur la gestion des ressources du pays en eau. Entretemps, il n’est pas inutile de rappeler que la loi confère au ministre concerné le pouvoir de convoquer le Water Advisory Council, en vertu d’un amendement, l’article 50 ajouté à la CWA Act 20/1971 et votée au Parlement en 1985. Près de trois décennies plus tard, force est de constater que tous les gouvernements qui se sont succédé à ce jour n’ont jamais eu recours à cette instance censée réunir les meilleures compétences du pays ainsi que des représentants des abonnés de la CWA pour réfléchir sur la gestion et la distribution d’eau. Alors que, parallèlement, les syndicats UECWA et CWAMRU sont montés au créneau récemment pour exprimer leurs vives inquiétudes sur l’érosion des compétences techniques en la matière.
La cellule de crise mise en place l’année dernière par le ministère de l’Énergie et des Services publics, toujours active, étant par définition une instance qui ne peut siéger en permanence, il reviendrait de fait au Water Advisory Council d’apporter les solutions qui s’imposent. La loi y relative, l’article 50 (1) (a) de la CWA Act 20/1971, stipule que « the Council shall consider such matters affecting the distribution of water and the interests of water consumers in general as may be referred to it by the Minister, by the Board or by water consumers ». Ce Conseil doit être constitué d’un Chairman, d’un représentant de chacune des cinq municipalités, d’un représentant de chaque Conseil de district, d’un représentant de la Chambre d’Agriculture, de deux employés de la CWA dûment élus et choisis par le ministre, de cinq autres personnes au maximum « as the Minister thinks fit to appoint to represent other areas and interests », comme par exemple la zone franche industrielle ou encore les consommateurs.
Latitude légale
La loi donne au ministre de tutelle le pouvoir de convoquer ce Conseil. Cependant, le libellé précisant que le ministre « may appoint an advisory council » (au lieu de « shall appoint ») implique que celui-ci n’a aucune obligation de le faire. Une latitude légale interprétée dans certains secteurs comme une porte de sortie facile, des observateurs estimant qu’il est impératif en ces temps de sécheresse d’avoir recours à une telle instance.
Les syndicats Union of Employees of the Central Water Authority (UECWA) et Central Water Authority Meter Readers Union (CWAMRU) déplorent en effet que le Water Advisory Council n’ait jamais pu se réunir faute d’avoir été constitué. Pourtant en mai 2001, un léger dépoussiérage par le ministre d’alors avait vu la tenue d’élections de deux employés de la CWA pour siéger sur ce conseil. Toutefois, pour des raisons que l’on ignore, aucune suite n’a été donnée à cet exercice. Ce scénario se répète cette fois encore avec la grave sécheresse de l’année dernière.
Des élections tenues le 12 décembre 2011 en vue de choisir deux représentants de la CWA pour siéger sur ce board laissaient entrevoir l’éventualité d’une convocation du Conseil. Anand Kumar Sumputh et Tangavelu Ramasawmy furent élus mais, à ce jour, soit neuf mois plus tard, ils n’ont toujours pas pu apporter leur contribution au Conseil, celui-ci n’ayant pas été constitué. Outre le gaspillage des fonds publics et celui des ressources humaines mobilisées pour l’exercice d’élection mené par l’Electoral Supervisory Commission, les deux syndicats soulignent que « cela démontre le manque de sérieux des autorités ». « En dépit de la grave sécheresse qui a sévi ces derniers mois, le ministre et ses cadres n’ont pas jugé utile de profiter de la clause prévue par l’article 50 de la CWA Act pour bénéficier de l’apport des forces vives. Une gestion participative qui inclurait les collectivités locales, les secteurs clés du pays et les consommateurs est plus que d’actualité », déplore Ayle Duval, le porte-parole de CWAMRU.
Pour sa part, Iswarduth Gunness, président de l’UECWA, attire l’attention sur « l’érosion à une vitesse vertigineuse des compétences techniques au sein de la CWA ». Citant le dernier Annual Report en date, il dit son inquiétude de voir que des 102 professionnels dont disposait l’organisme en 2008-09, « il ne reste à ce jour que 31 cadres. Cela sans compter que d’autres départs sont prévus, certains employés préférant attendre la publication du prochain rapport PRB, d’autres encore celle des experts singapouriens ».
« Strings attached »
Au niveau des représentants des abonnés de la CWA, Jayen Chellum, secrétaire général de l’ACIM critique « l’absence, de manière générale, de représentation des consommateurs sur les Advisory Councils de corps para-étatiques, notamment dans le secteur des services. Le pouvoir donné au ministre n’aurait pas dû être discrétionnaire car c’est un moyen pour les politiciens au pouvoir de contourner la voix de la population sur des sujets qui les touchent de près ». Jayen Chellum fustige, lui, les « strings attached » aux accords bilatéraux avec d’autres pays et comportant des clauses inconnues du public et dont le gouvernement est tenu de respecter. Il se réfère à ce propos à des appels d’offres et au choix de recourir à l’expertise singapourienne pour tout ce qui touche au développement des infrastructures du pays, cela au détriment des professionnels mauriciens.
Les compétences pour siéger sur un éventuel Water Advisory Council ne manqueraient pas à Maurice, s’accorde-t-on à dire dans le secteur de la gestion de l’eau, précisant qu’il n’y a nul besoin d’aller chercher l’avis d’experts singapouriens à grands frais. « Devrait-on attendre que nos ingénieurs en la matière aillent offrir leurs compétences sous d’autres cieux pour se rendre compte que nous disposons de gens capables chez nous ? », se demande un employé de la CWA.
L’expérience de cet ancien haut cadre de la Water Resources Unit (voir ci-contre) est souvent citée comme un exemple concret de connaissances auxquelles gagnerait à recourir le ministère. Mais il y a aussi celles des cadres de la Chambre d’Agriculture, de l’ex-Mauritius Sugar Industry Research Institute (MSIRI), d’anciens directeurs et hauts cadres techniques à la retraite des Services météorologiques, à l’instar de cet ancien professionnel aujourd’hui actif au sein de Think Mauritius, une ONG qui a d’ailleurs publié un document de réflexion l’année dernière sur les ressources en eau et leur gestion.