Au cours d’une première rencontre avec le personnel enseignant de la filière Pre-vocational Education des collèges catholiques vendredi dernier, l’évêque de Port-Louis a livré une analyse détaillée et objective de la situation dans ce secteur. Mgr Maurice Piat, qui reconnaît les réalités difficiles auxquelles sont confrontés quotidiennement les profs, leur a conseillé fortement de prendre des initiatives et de faire preuve de créativité pour rejoindre les besoins des enfants tout en restant dans les paramètres du programme d’études national.
Depuis l’introduction de cette filière “pre-vocational” dans les collèges catholiques, l’évêque de Port-Louis rencontrait pour la première fois vendredi dernier les profs de ce secteur et il y avait beaucoup d’attente dans les milieux. À en juger par leurs réactions, ils ont été satisfaits du message du chef de l’Église catholique et de l’intérêt que porte ce dernier à ce secteur. « Mgr Piat a décortiqué le secteur et a fait son analyse. Il a aussi situé les enjeux et a fait des suggestions. Son message et son soutien sont réconfortants. Je dois dire que l’évêque a été très diplomatique dans sa manière de dire les choses », commente Brian Pitchen, prof à St-Mary’s West. Toutefois, celui-ci ajoute que les problèmes de fond restent entiers et reconnaît que ceux-ci ne sont pas du ressort de l’évêque de Port-Louis.
Mgr Piat s’est basé sur les témoignages des enseignants et des coordonnateurs de ce département dans les collèges pour faire son appréciation de la situation et il a dit à l’assistance vendredi qu’il était profondément touché par leur vécu. « Ce fut pour moi un exercice d’écoute à la fois bouleversant, passionnant et plein d’espérance. Je voudrais vraiment prolonger cette écoute avec vous aujourd’hui. »
Et selon le constat, il « y a des choses à la fois très difficiles et très belles » qui se vivent dans les classes concernées. À souligner que la filière Pre-vocational catholique a une particularité, dans le sens qu’il y a cohabitation de deux programmes d’études, notamment celui du ministère de l’Éducation et celui de l’éducation catholique nommé « PrevokBEK » (un système d’enseignement bilingue anglais-kreol pour toutes les matières). « Le PrevokBEK n’a pas été une expérience au petit bonheur, mais une intuition fondée sur des principes pédagogiques reconnus qui ont été difficilement acceptés par notre système éducatif, voire ignorés » reconnaît Mgr Piat. Selon l’évêque de Port-Louis, PrevokBEK « a été prophétique dans son action » puisque cette initiative a eu une influence sur la décision du ministère d’introduire le Kreol Morisien au primaire. « Le fait que le programme PrevokBEK soit parmi les finalistes du Commonwealth Good Education Practice témoigne de la réussite de cette innovation pédagogique » a ajouté Mgr Piat au sujet du mérite de PrevokBEK.
S’agissant des difficultés qui empêchent l’apprentissage de progresser au rythme souhaité, l’évêque a fait mention de l’attitude agressive de certains élèves et du désarroi des enseignants devant de tels comportements. « La violence et cette agressivité rendent la situation plus compliquée. Un prof de 50 ans témoigne comment il doit subir la vulgarité de ces élèves et les jurons proférés à son égard. Les mesures disciplinaires traditionnelles ne marchent pas. Les profs sont tiraillés entre appliquer la méthode forte, qui n’est plus permise, et l’accompagnement, le counselling qui ne marche pas toujours. À la fin de la journée, le prof est épuisé », a reconnu Mgr Piat.
L’évêque a aussi évoqué dans son message le problème du niveau très faible des élèves dans les notions de base à l’entrée en Pre-voc et admet que le progrès très lent chez beaucoup de jeunes peut être un facteur de découragement parmi les profs. « Les élèves ne sont pas tous du même niveau et n’ont pas tous la même expérience. Ils demandent une attention particulière et prolongée qu’on n’arrive pas à leur offrir. Comment mener une classe avec une si grande hétérogénéité ? C’est une situation de “mixed abilities” poussée à l’extrême où le prof travaille avec des élèves de différents niveaux dans la fourchette des plus faibles académiquement. »
Mgr Maurice Piat a aussi fait état du « manque de soutien » de la part des collègues du “mainstream” et de certaines exigences de l’administration de l’école qui, selon lui, peuvent engendrer un sentiment de défaitisme chez les profs du Pre-voc. « Certains profs sentent qu’ils ne sont pas compris ou soutenus par leurs collègues et des fois même par l’administration. Ils mènent un combat et portent un grand poids qu’ils sont des fois seuls à porter… » a-t-il expliqué.
L’évêque de Port-Louis s’est attardé vendredi dernier sur le souci des enseignants par rapport à l’emploi du temps de la journée et à la gestion du calendrier scolaire. Ces profs doivent jongler avec deux différents programmes d’études, soit le curriculum national et celui du Prevokbek. « Certains subissent des pressions pour suivre le programme du ministère et doivent couper les activités qui rendaient la classe intéressante pour les élèves. Certains profs du Pre-voc disent ne pas vouloir être des sujets d’expérimentation et que cette situation crée incertitude et insatisfaction », a-t-il souligné.
Mgr Piat n’a toutefois pas peint qu’un tableau sombre pour les profs du Pre-voc. Les témoignages reçus, a-t-il ajouté, indiquent qu’un grand nombre parlent d’expérience enrichissante. « La majorité des profs soutiennent que leur expérience d’enseignant au Pre-voc les a transformés. Ils veulent à tout prix continuer et “manz ar li”. Certains disent c’est une manière de montrer qu’ils sont des vrais profs. D’autres racontent qu’ils ont découvert au prevoc certaines réalités auxquelles ils ne prêtaient pas attention. Ils assument désormais ces réalités et cherchent à mieux comprendre les élèves et les portent dans leur prière. »
L’évêque a réaffirmé vendredi la ferme position de l’Église en faveur d’une école de l’inclusion et non de l’exclusion. Il se dit satisfait de l’intégration des élèves de différents niveaux académiques en ne manquant pas de rappeler la résistance de certains dans les milieux éducatifs catholiques au début à la décision d’inclure la filière prevoc. « Ce fut un grand combat au tout début avec la présence du prevoc dans les établissements secondaires. L’intégration du prevoc dans les collèges catholiques reste difficile et continue de causer des problèmes, mais le chemin parcouru jusqu’ici est très beau. Il est le fruit d’un long travail sur soi-même en vue de l’acceptation de l’autre. L’éducation catholique est en train de démontrer que comme toute société est plurielle, l’éducation et surtout le lieu scolaire, doivent être pluriels. Une école de l’inclusion et non de l’exclusion. C’est ce que nous nous évertuons à faire aussi avec le “mixed ability” dans le mainstream », a déclaré Mgr Piat. Il a aussi beaucoup insisté auprès des enseignants sur la nécessité de continuer à faire preuve « de créativité et de souplesse » s’ils veulent continuer leur mission dans ce secteur éducatif. « La créativité ne vient pas du désir de montrer que nous sommes meilleurs que les autres. Elle vient d’une fidélité aux réalités et aux besoins des élèves », a expliqué l’évêque.