Le secteur de la fabrication des chaussures passe par des moments pénibles. Cette industrie est présentée comme moribonde par un manque d’encadrement nécessaire. D’un côté, le marché est inondé de produits importées et de l’autre, l’absence de matières premières à Maurice et la main-d’oeuvre qualifiée est inexistante. Certaines entreprises ont mis la clef sous le paillasson à cause de la rude concurrence qui vient de l’étranger. Pour d’autres, on hésite sur l’investissement et on essaie d’innover à travers les moyens disponibles. Le risque est la disparition complète de ce secteur.
Dans l’atelier rose-hillien de Dev Santchurn, directeur de Manisa Co. Ltd, qui a repris la marque Julien R en 1988, sa petite équipe assure les opérations. « 2015 a été une année morose. Depuis le mois de janvier à ce jour, la situation est toujours la même. La demande chute continuellement. C’est une industrie mourante », déplore-t-il, citant différents facteurs qui amènent à cette situation. L’une des principales raisons concerne l’abolition de la taxe sur l’importation des chaussures. De ce fait, il soutient que les importateurs font le plein.
Le dumping de grands pays à Maurice est pointé du doigt par le directeur de l’entreprise. « Nous avons perdu de nombreux clients à cause de cela », dit-t-il, en accusant le faible prix que pratiquent ceux qui importent. Si l’absence de la taxe est un facteur qui menace cette industrie locale, les matières premières sont difficiles à obtenir. « Nous n’obtenons rien à Maurice. Cela est un gros handicap pour nos activités ».
Pour se procurer des matériaux qui répondent aux exigences du client, Dev Santchurn fait ressortir qu’il doit payer une somme assez élevée. Selon lui, il faut compter au moins Rs 300 pour une paire de semelles. « C’est presque impossible d’offrir des produits à un prix moins cher », ajoute l’entrepreneur, qui travaille uniquement avec le cuir. À ce jour, selon Dev Santchurn, très peu d’entreprises fabriquent des chaussures de manière industrielle.
Pour ce directeur, trouver de la main-d’oeuvre dans ce secteur est très difficile. « Auparavant, certaines personnes choisissaient comme métier la fabrication de chaussures. Mais au fil des années, nous avons noté une forte chute dans leur nombre. À cause du problème de dumping, de nombreux travailleurs se sont retrouvés au chômage et se sont recyclés dans d’autres métiers. Aujourd’hui, nous avons un manque de travailleurs qualifiés ».
D’où la raison pour lui de chercher la main-d’oeuvre étrangère. Toutefois, faire venir ces travailleurs est un réel problème. Il fait ressortir que ses employés étrangers qui travaillent pour lui ne sont pas suffisants. Dev Santchurn note un paradoxe s’agissant de l’emploi pour ce secteur. Si pour lui, d’une part il est difficile de trouver des personnes, d’autre part, les Mauriciens ne sont pas intéressés par ce secteur. Prenant l’exemple d’autres pays qui ont recours à des étrangers, il considère que Maurice doit également emboîter le pas. « Quel tort cela nous fera-t-il si on fait appel à la main-d’oeuvre étrangère ? ».
À ce jour, il doit compter sur cinq étrangers pour assurer la continuité de ses activités. Mais s’il doit trouver des Mauriciens, Dev Santchurn soutient que c’est compliqué. Il est ainsi d’avis qu’il faut l’encadrement nécessaire, notamment, les financements, les écoles techniques et des politiques qui favorisent l’entrepreneuriat. Ces éléments, selon lui, permettront au secteur de se redynamiser.
L’une des lacunes qui ne favorisent pas la survie du secteur est l’absence de formation. De ce fait, il faut apprendre sur le tas. Au niveau du design, il regrette que sa situation financière ne permet pas d’envoyer ses créateurs à l’étranger pour se former. Il concède que son entreprise n’est pas à l’avant-garde à cause de ces facteurs. Si pour lui le secteur de la chaussure connaît des jours difficiles, deux principaux facteurs lui permettent de continuer ses opérations. « La passion et le défi résument notre esprit d’entreprise », dit-il.
Depuis maintenant 28 ans qu’existe l’entreprise, Dev Santchurn croit avoir fait sa notoriété à travers ses services offerts. Pour lui, il faut conserver son competitive edge pour survivre. « Nous continuons à exister grâce à nos atouts », dit-t-il. L’exportation est la planche de salut à cause du marché mauricien qui est petit. Il soutient que ses produits connaissent une percée en Afrique, car il constate un désir des continentaux d’acheter des produits de bonne qualité.
Pour Clovis Guillemin, fabricant de chaussures, la situation était devenue intenable, d’où la raison de fermer son entreprise C.J. S Guillemin il y a cinq ans. Ayant fait des investissements de Rs 2 millions à une époque où cette industrie fleurissait, ses machines ne sont plus en marche depuis quelque temps. « Aujourd’hui, les commerçants importent des chaussures qu’ils auraient pu se procurer sur le marché », explique celui qui a ouvert une petite usine de fabrication de savates après la fermeture de son entreprise.
L’élimination de la taxe sur les chaussures a été l’une des principales raisons de la fermeture du département de la fabrication de chaussures de Young Bros. « Nous avons cessé nos activités il y a trois ans à cause de la l’abolition de la taxe », soutient pour sa part Clifford Young, ajoutant que les importations venant de Chine ont aussi contribué à fermer cette unité. Selon lui, le dumping des chaussures venant de Chine est partout et se vendent à un prix inférieur. « Certaines de ces chaussures ne sont pas de bonne qualité et s’abîment vite », note-t-il.
Enterprise Mauritius, organisme responsable à redynamiser le secteur de la chaussures, a commencé des actions en ce sens. Toutefois, l’instance ne cache pas que l’élimination des taxes sur l’importation des chaussures en 2012 a affecté le secteur local.