Le rapport présenté par le directeur général de la FAO, José Graziano da Silva, le 11 septembre dernier sur le gaspillage de la nourriture dans le monde donne froid dans le dos. Alors que 900 millions de personnes sont aujourd’hui victimes de la faim et de sous-alimentation – chiffre qui, selon les projections de l’Organisation, devrait encore augmenter –, plus d’un milliard de tonnes de nourriture, soit un tiers de la production mondiale, représentant environ 750 milliards de dollars, sont gaspillées annuellement, dû à la négligence humaine ou des pratiques inadéquates. Publié  une semaine après le sommet du G8 à Saint Pétersbourg où le problème de la sécurité alimentaire qui constitue pourtant une priorité planétaire, n’était pas à l’agenda, ce rapport tombe à un moment où les pays riches sont plus préoccupés à défendre leurs intérêts géopolitiques en Syrie en alimentant en armes une guerre qui a déjà fait plus de 110,000 morts en deux ans. Il convient de constater que si l’industrie militaire et tous ses appendices nuisibles représentent une des plus sérieuses sources de pollution et de réchauffement climatique, la perte massive des produits agricoles n’en est pas moins concernée car elle est responsable justement du rejet dans l’atmosphère  de pas moins de 3 milliards de tonnes de gaz à effet de serre.
  D’autre part, prenant en compte  que 70% de toute l’eau consommée sur la planète est destinée à l’agriculture, à l’irrigation notamment – la production de 1 kg de blé requérant, par exemple, 1000 litres d’eau –, le gaspillage de la nourriture entraîne également un gaspillage d’eau considérable et le problème est d’autant plus percutant dans les zones arides de cultivation, comme dans de nombreux pays d’Afrique subsaharienne. Et selon les chiffres de l’OMS, 40% de la population mondiale, dont la grande majorité dans les pays du sud, n’ont qu’un accès très restreint à l’eau – une des causes les plus importantes des problèmes de santé publique dans ces pays.
 Par ailleurs, alors que la situation alimentaire est déjà préoccupante, les superficies destinées à la production de la nourriture se rétrécissent au fur et à mesure que se développe la filière des biocarburants. De 2003 à 2010, la production mondiale du biodiésel a été multipliée par 6 et celle du bioéthanol par 8, utilisant, entre autres, 30% de canne à sucre au Brésil, 30% du maïs aux États-Unis et 50% du colza en Europe. Certes, un intérêt grandissant s’est dessiné ces dernières années pour les biocarburants de nouvelles générations obtenus à partir des végétaux non alimentaires (déchets végétaux, algues, etc) mais dont la production n’est pas encore totalement au point.
 Selon les experts, à l’échelle mondiale, 54% du gaspillage de nourriture se produit en amont, c’est-à-dire, pendant les phases de production, de récolte, de manutention et de stockage et il va sans dire que ce sont les pays en développement qui sont les plus gravement concernés. Cependant, un autre phénomène tout aussi inquiétant et pernicieux qui, dans ces mêmes pays, exacerbe considérablement la problématique de la sécurité alimentaire, est la dégradation des sols. Provoqué par des activités humaines insouciantes – déboisement, surpâturage, pratiques agricoles inadaptées, surexploitation, etc –, ce phénomène touche environ 70% des terres sèches sur le continent africain, entraînant des pertes annuelles estimées à plus de 15 milliards de dollars.
 Le sol se forme sur des milliers voire des millions d’années mais peut irrémédiablement se dégrader en moins d’un ou de deux ans. Les zones les plus affectées sont, bien évidemment, les régions arides qui constituent 47% de la superficie terrestre. Dans ces cas, la dégradation porte le nom de la désertification, un terme utilisé non pas pour décrire l’avancée des déserts mais leur création. Et des sécheresses prolongées confèrent une dimension encore plus catastrophique à ce phénomène. Des millions de petits agriculteurs dans le monde ont vu ainsi disparaître leurs moyens d’existence du jour au lendemain.
 Il faut reconnaître que des sols d’un bon nombre de pays d’Afrique subsaharienne, dont l’écosystème fait partie des plus fragiles, démontrent une faible capacité d’absorption. Et en même temps que les populations se sont densifiées, il est devenu impossible de poursuivre dans la voie de la culture extensive assortie des périodes de jachère. Car condamnés à produire toujours plus pour une population qui aura doublé  d’ici 2050, les agriculteurs ont accéléré les cycles culturaux, avec pour conséquence que les jachères sont devenues de moins en moins longues. Toutefois, la mise en valeur permenente des terres n’est pas la seule responsable de cet état des choses. Même si l’épuisement des sols est plus accentué dans les pays les plus fortement soumis à la pression démographique comme le Nigéria ou la RDC, l’exploitation inconsidérée des ressources forestières participe également au processus de la dégradation. Couverture naturelle des sols, les forêts africaines sont en effet trop frénétiquement dégarnies. En Ethiopie, par exemple, au début du siècle dernier, 40% de la superficie du pays étaient recouverts de forêt. Ce chiffe, tombé à 16% dans les années 50, n’est plus que de 4% aujourd’hui.  Et l’érosion qui s’ensuit provoque des pertes énormes de terres arables. Au déboisement, s’ajoutent aussi le surpâturage et, dans les zones de montagne, les pratiques culturales inadaptées. Notamment, la culture en pente sans terrasses.
 Bref, si l’homme est le principal responsable de la dégradation des terres et de la désertification, il en est également la première victime. Les pratiques traditionnelles sont devenues désuètes mais, dans les circonstances actuelles, les moyens pour un changement sont quasi inexistants. Cependant, si le risque de l’aggravation du problème de la sécurité alimentaire s’avère être le facteur qui contraindrait la communauté internationale à agir dans un esprit de solidarité, nous renforcerons alors notre volonté de lutter contre l’injustice qui est la cause et le résultat d’un monde à deux vitesses et nous relèverons inévitablement le défi de doubler la production alimentaire – en menant une lutte acharnée contre le gaspillage mais aussi en octroyant à ceux qui ont  grandement besoin les moyens d’améliorer leurs méthodes agricoles – pour nourrir 9 milliards de personnes d’ici 2050.