Ses oeuvres ornent les bureaux des invités de marque qui ont foulé le sol mauricien dans un contexte diplomatique. Le pyrograveur Vishal Magraja est un artiste de Mahébourg, connu pour l’originalité de ses créations, dont des gravures sur cuir. Le jeune homme, père de famille, est en train de perdre son oeil droit, alors la rétine de de son oeil gauche, opéré en mars dernier, s’est décollée. Le temps que le service hospitalier mauricien a pris pour traiter son cas a malheureusement joué en faveur du diabète qui pourrait lui coûter la vue. La famille, les amis de Vishal Magraja ainsi que des artistes se mobilisent pour récolter les Rs 500 000 qui financeront l’opération de la dernière chance en Afrique du Sud. Il a moins de six mois pour éviter la cécité.
Ne plus voir le visage de Natacha, son épouse, de ses fils Krsna, bientôt 10 ans, et Jais, 16 ans, tous les matins au réveil, lui est insupportable. Chaque jour qui passe son monde s’assombrit. Mais Vishal Magraja ne veut pas laisser le tableau de sa vie s’effacer sans réagir. Il ne laissera pas non plus mourir sa passion, la pyrogravure, son métier depuis des années. Poser ses mains sur une table sans tenir une plume lui est inconcevable. « Quand je suis assis à une table, c’est la plupart du temps pour dessiner», confie l’artiste de 38 ans. Ne plus transformer le bois, est un calvaire pour lui. Vishal Magraja a moins de six mois pour sauver ses yeux. Passé ce délai, il perdra la vue.
Il y a quelques mois encore, lorsqu’il a la confirmation qu’il pourrait perdre la vue, Vishal Magraja s’en remet au destin. «Après réflexion, je suis parvenu à la conclusion que la vie a décidé que je devrais être aveugle. Qu’il en sera ainsi. Peut-être que j’en avais assez vu… Je connaissais déjà le visage de mes enfants, de ma femme, mes proches et amis, des personnes qui comptent pour moi. Alors, si je ne devais plus voir, cela importait peu », confie ce dernier. D’ailleurs, lorsqu’il apprend également qu’une intervention en Afrique du Sud lui coûterait entre Rs 500 000 et Rs 600 000, il se dit: « Si j’avais cet argent, je l’aurais mis de côté pour mes enfants et non pour mes yeux. » Mais l’entourage de Vishal Magraja, lui, ne conçoit pas l’idée que le jeune homme s’avoue déjà vaincu. Il lui insuffle la force nécessaire pour l’encourager à sauver ses yeux.
« Je me dis que ça ira »
Un matin d’octobre 2015, comme chaque joour, Vishal Magraja s’apprête à faire les mêmes rituels après le réveil. A Mahébourg où il est connu pour le métier qu’il exerce, Vishal Magraja opère dans un local situé au coeur du village. Quand on est le seul pyrograveur à travailler sur du cuir, quand on est celui qui réalise des tableaux exceptionnels qui sont offerts à des personnalités invitées par l’État et qui a pour clients des Mauriciens de toutes les régions, des étrangers d’horizons divers… il est normal d’être populaire. Vishal Magraja doit se préparer pour aller à son atelier. Mais ce matin-là, en ouvrant les yeux, quelque chose va mal avec l’oeil gauche. Il voit flou. « Au début, je frotte l’oeil. Rien à faire, ma vision devient même de plus en plus trouble. Je me dis que ça ira », s’en souvient-il. Il attendra même le lendemain avant de se rendre à l’hôpital de Rose-Belle. Là-bas, le médecin qui le reçoit lui conseille de se rendre à l’hôpital ophtalmologique de Souillac, lequel le renvoie à Moka. Pendant trois semaines, Vishal Magraja fait le va-et-vient entre les hôpitaux. Il apprendra, entre-temps, que le diabète commence à avoir raison de sa vue. « D’abord, je ne me doutais pas que je pouvais être, comme mon père, diabétique. Les petits vaisseaux nerveux avaient commencé à bien proliférer dans l’oeil gauche allant jusqu’à provoquer le décollement de la rétine. » A l’hôpital de Moka, il apprendra que son oeil gauche est sévèrement touché et que l’oeil droit est en passe de connaître le même sort. Une intervention chirurgicale, possible à Maurice, s’avère urgente. L’oeil droit traité au laser se met à saigner. Inquiet, le père de famille consulte un médecin du privé. « C’est à ce moment-là que j’ai eu un vrai bilan précis sur l’état de mes yeux, ainsi que les soins qu’il fallait pour ne pas devenir aveugle. Il m’a conseillé de me rendre en Afrique du Sud au plus vite. Pendant tout ce temps, l’hôpital ne m’avait donné aucune information détaillée. Et pire, on m’a même conseillé de continuer à travailler. Il ne faut pas oublier que je suis pyrograveur, je travaille avec le feu ! Et on me déconseille de me rendre en Afrique du Sud. Le problème est que malgré l’urgence de mon cas, je suis loin d’être le seul patient sur une très longue liste d’attente. »
Face à la situation, Vishal Magraja est contraint de laisser la maladie lui ruiner la vue… Jusqu’au moment où notre confrère Scope relate son cas. Quelques jours plus tard, l’hôpital contacte Vishal Magraja et l’opère. Toutefois, suivant cette intervention, un spécialiste étranger de passage à l’hôpital constate que la rétine de l’oeil opéré commence à se décoller. « Ce qui, apparemment, peut survenir après une opération. » Et que l’oeil droit doit être opéré  urgence.
Revoir le visage de ceux qu’il aime
Malgré l’assurance donnée par le service hospitalier pour une prochaine opération, Vishal Magraja préfère se tourner vers l’Afrique du Sud. « J’ai été traumatisé par l’absence d’information dont j’ai été victime depuis le début. A cause de cela, le temps joue contre moi », confie Vishal Magraja. Ce dernier n’est pas éligible à une aide financière de l’État puisque l’opération est faisable à Maurice. Grâce à l’aide de ses proches, il se rend à La Réunion le 12 dernier où il rencontre une spécialiste de la rétine. « Elle me confirme que l’opération de l’oeil gauche a été bien effectuée. Mais que mon oeil droit est à un stade avancé. Cependant, comme j’ai été opéré en mars, il faudra attendre encore trois mois avant de subir une autre intervention chirurgicale. » Rendez-vous est pris avec un spécialiste sud-africain à Johannesburg. « L’opération côute environ Rs 250 000, sans compter les frais médicaux post-opératoires et d’hébergement, il me faut trouver beaucoup plus pour me rendre en Afrique du Sud », confie le pyrograveur.
Aujourd’hui, Vishal Magraj  voudrait non seulement revoir le visage de ceux qu’il aime, mais recommencer sa passion, découverte alors qu’il devenait adulte. Le dessin est un héritage de son père. L’homme aimait reproduire des paysages sur les planches qui consolidaient leur petite maison en tôle dans le village de Bananes. La pyrogravure est née après une rencontre avec un artiste. Mais Vishal Magraja, lui, s’est approprié cette technique. Du métal chauffé au réchaud lui sert d’outils. « Aujourd’hui j’ai du temps, je dors… », ironise celui qui avait quasiment toujours le regard sur des esquisses qui prenaient forme sur le bois ou le cuir. Vishal Magraja ne dort pas, en fait. Il vient d’élaborer un projet — une plate-forme appelée « I love Mahébourg », pour des artisans de son village, un endroit qu’il aime passionnément.