L’annonce d’arbitre en fin de partie ne s’applique pas seulement aux rencontres de ce triple médaillé des Jeux des îles, ni à la fin inéluctable de son combat, brutal et subit, le week-end dernier face aux aléas de la santé. Elle marque le terme d’un parcours digne d’éloges. Comme tout champion, Patrick Richard aura connu ses moments de gloire et ses défaites, ses coups de génie et ses faiblesses. Mais l’extrême sobriété de l’homme rend nécessaire la patiente recherche dans son itinéraire des pépites dont il l’a parsemé.
Issu d’une famille passionnée de sport, Patrick en a pratiqué de nombreuses disciplines. Le foot comme tout le monde ou même mieux et à la suite de son frère Vivian, le volley où il excellait au Collège du St. Esprit et fut sélectionné pour l’équipe scolaire mauricienne. Il évoluait au sein d’une bande de copains de classe qui avaient grandi ensemble, faisaient de bonnes études et se retrouvaient sur les terrains de jeu.
Ce, avant que ne se construise le gymnase de l’institution quatre-bornaise. Il se mit donc très tard au bad, hésitant entre une tradition du volley bien établie et ce qui était encore, pour bon nombre, un sport de plage. Je me souviens du moment exact où débouchant de la « colline » bien connue du collège pour nombre « d’activités parascolaires », il est venu à ma rencontre pour me demander : « Je veux essayer sérieusement, tu crois que c’est une bonne décision ? » Il avait choisi le badminton. Je ne savais pas alors que celui qui avait été mon élève de biologie deviendrait mon partenaire de double, un élément essentiel de l’équipe mauricienne dont je serais responsable.  Et surtout un ami.
Cette arrivée tardive de Patrick dans la discipline se situait à la période de transition entre ce qu’on pourrait appeler le sport à l’ancienne dans l’ex-colonie et « les années Glover » dont la principale ambition était de placer Maurice sur l’échiquier international. Le manque de contact avec le haut niveau était quasi-total et l’organisation régionale au niveau de l’Océan Indien larvaire. Pour rappel : si Maurice dominait largement les îles  avoisinantes aux premiers Jeux des îles, les podiums africains étaient loin d’être accessibles.
Son entrée en matière témoigne aussi d’une soif de progresser qui n’est souvent plus de mise ces jours-ci où les jeunes talents restent souvent dans l’attente de sponsors et de voyages. Patrick n’a bénéficié d’aucun déplacement sportif à l’étranger, n’en a nourri aucune amertume et se situe, à ce titre, en exemple d’un « Made in Mauritius » possible. Et ce, avec des solutions de fortune : attraper quasiment « au vol » le rare joueur de niveau international en vacances dans les hôtels, se procurer au bout de pénibles démarches les vidéocassettes qui commençaient à poindre du nez dans les années 80. S’acheter avec son argent de poche et à fort prix des volants à plumes au sortir d’une longue pratique avec des volants synthétiques. Et aussi se creuser les méninges pour improviser des entraînements avec des moyens de bord.
Toujours est-il que Patrick fit son chemin jusqu’au meilleur niveau de son club, et qu’après maintes tentatives, finit par décrocher le titre national de simple pour se maintenir à ce niveau durant quelques années.  L’annonce pour 1985 des Jeux des îles qui avaient été mises au frigo faute de moyens ou de volonté politique fut un déclic. Ainsi commencèrent les mois d’un entraînement systématique physique et technique qui aboutirent à son succès et du maintien de la suprématie mauricienne dans cette discipline.
Que représente le parcours de celui qui devait devenir par la suite triple médaillé d’or (par équipe, puis en simple et en double avec Philippe Lesage)?  Il ne se limite pas au sport car c’est la même cohérence dont il faisait preuve sur le court qui a conduit Patrick tout au long de sa vie. Une extrême discrétion, voire une grande pudeur qui fait partie de la culture familiale avec le résultat que bon nombre ignoraient son décès. Mais aussi une sorte de compartimentage, une vie par étapes, celle de l’adolescent touche à tout, puis de l’adulte champion de son pays et  d’un père de famille proche de ses enfants. Et enfin son côté professionnel attentif à ceux qui se trouvaient sous sa responsabilité.
Dans la désertification intellectuelle (et morale souvent) du monde sportif – sinon du monde tout court – l’intelligence et le sens des valeurs de Patrick représentaient de véritables oasis. L’idée qu’il avait de l’amitié pouvait le conduire au renoncement, sa rectitude résistait à toute tentative de contourner les règlements. Son sens de l’humour et son ironie pimentaient la monotonie des entraînements.
À ses yeux chaque chose avait sa propre importance, sa valeur intrinsèque; l’instant présent se devait d’être vécu pleinement. Patrick pratiquait le sport pour le sport : une finale de niveau national avait dans sa tête le même statut que le défi donné à un copain de bureau jusqu’au sommet de la colline Candos (gravie si souvent !), qu’un parcours cycliste un dimanche matin ou une partie de ping-pong avec son fils. Il s’agissait simplement de donner le meilleur de soi dans l’immédiateté, de mettre chaque fibre de son corps au service de l’épreuve du moment, d’aller jusqu’au bout. C’est ce qui a donné les résultats de 1985, et caractérisait également la carrière nationale et internationale de cet informaticien, achevée avec le plus grand professionnalisme au sortir de journées trop longues la semaine dernière.
Au moment du bilan, le parcours de Patrick invite à quelques réflexions de fond. Sur le rôle du sport tout d’abord. Sa nécessité dans des vies modernes trop encombrées. La façon de le concevoir, en y mettant la manière, mais en le gardant à sa place dans une société déjà ultracompétitive. Le rôle du sport et de l’action associative au sein d’une société mauricienne toujours à l’affut de luttes intestines. Dans le cas de Patrick, le sport ou plus généralement l’activité ludique, avaient une fonction équilibrante essentielle. L’équilibre encore et toujours, entre les ambitions nationales élitistes – certes légitimes car il va de soi que notre société a besoin de meneurs et de figures de proue – et la nécessité de rendre la pratique régulière du sport accessible à tout citoyen, doué ou pas, tout au long de la vie.
Sur le rôle des clubs : le transfert des intérêts sportifs à la scène nationale ou internationale a aussi eu pour conséquence de faire évacuer les clubs de ce qu’ils avaient de meilleur. Lui croyait à la vie de son club des « Sparks », formation de nombreuses fois au sommet du championnat national et dont les portes étaient ouvertes avant l’heure à toutes les communautés. Qu’il avait aidé à mener – malgré des résistances – à un renouvellement par de jeunes talents. Dont les membres se retrouvaient en dehors des courts pour des dîners, des sorties, du camping… Bref, ce qui constitue la fibre de la vie.
Sur la valeur d’exemplarité. Autant savait-il détecter dans la diversité de ses adversaires ou camarades d’entraînement les points forts (afin d’en faire siens) et les faiblesses (pour s’en prévenir !), autant il en a inspiré d’autres, souvent sans le savoir. Lors de la veillée mortuaire, une ancienne étoile du badminton mauricien racontait que lors des Jeux de 1985, n’ayant pas obtenu de billets pour le tennis de table, la mort dans l’âme, « mo ti pé desann Belle-Rose » quand l’idée lui vint de s’arrêter au Collège Régis Chaperon où se déroulait, pour la médaille d’or, la fameuse finale. Celle entre le Mauricien Patrick Richard et le numéro un de La Réunion, bientôt multiple champion d’Afrique du Sud – pour dire le niveau !  Subjugué, ce spectateur impromptu ne quitta plus les courts de badminton, s’appropria quelques années après le titre junior national, puis le titre senior. Devint à son tour médaillé d’or et fut élu sportif de l’année. Comme quoi la contamination fonctionne toujours davantage que les grands sermons.
Cette semaine, le monde perdait sans doute le plus grand sportif du 20e siècle. Le flamboyant Muhammad Ali connu pour son bagout, son sens du show, son implication socio-politique, ses qualités physiques extraordinaires.  Durant ces mêmes heures, une discrète comète dont nous pouvons encore nous souvenir des lueurs à un moment où il n’y en avait pas tant, quittait notre ciel mauricien.