Shailend Hurry, directeur artistique de Karne Vwayaz : “Enn nouvel ki fer mwa revinn a la sirfas”

Jonathan Andy parmi les dix finalistes du Prix Découvertes RFI 2019

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Avec son premier album, Karne Vwayaz, sorti en juillet 2018, Jonathan Andy figure parmi les dix finalistes du Prix Découvertes RFI 2019. Une belle récompense pour le chanteur mais aussi pour Shailend Hurry. Ce dernier a cru en ce projet musical et n’a pas hésité à s’y consacrer corps et âme. C’est un ingénieur du son très discret que Scope a rencontré chez lui à Vacoas. Malgré les dettes et les nombreux obstacles, il nous confie que son amour et sa passion musicale lui ont toujours appris à remonter à la surface.

Qu’avez-vous ressenti à l’annonce de la sélection de Jonathan Andy pour le Prix Découvertes RFI 2019 ?

J’étais comme une personne qui se noie et qui voit toute sa vie défiler devant elle. Mo ti pre pou mor. Sa nouvel-la inn fer mwa revinn a la sirfas. Je suis très heureux et fier, mais encore un peu sous le choc. J’ai revu chaque étape qui a mené à l’aboutissement de cet album. Croyez-moi, cela n’a pas été de tout repos. Surtout ki mo finn bien soufer kan mo pei pa finn rekonet sa travay la. À ce jour, aucune radio ne joue les morceaux de cet album. J’avoue que cela ne m’étonne guère car, dès le départ, avec Jonathan Andy, nous avons travaillé ce projet pour toucher le marché world music. Aujourd’hui, le fait que cet album ait été choisi par RFI constitue une grande victoire. Surtout pour ce jeune chanteur qui sortait son premier album. J’ai une pensée aussi pour ceux qui ont cru comme nous dans ce projet et qui ont été là quand nous étions vraiment au plus bas. Parmi les choses inoubliables, je citerai ce jour où j’ai dû faire appel à un ami, le bassiste Steven Bernon, pour lui demander de l’argent afin de pouvoir rentrer chez moi. Il y a d’autres jours où je n’avais pas les moyens d’acheter des couches pour mon enfant.

Tout cela pour dire que ce projet d’album n’a pas été un long fleuve tranquille et qu’il a été parsemé d’embûches et de difficultés. Ce fut un énorme sacrifice en termes d’énergie, de ressources et d’argent, mais cela valait vraiment la peine d’y croire. Avec Jonathan Andy, on avait un but et on a réussi. Mem si zordi nou ena ankor boukou det pou ranbourse. J’espère que cette sélection dans ce concours de RFI nous permettra de vendre un peu plus d’albums et de toucher davantage de monde.

Comment vous êtes-vous retrouvé dans ce projet ?

J’avais déjà travaillé sur Marye mwa mo kontan li de Yoan Catherine, Pompe de Gary Victor, Agatha de Warren Permal, où j’ai été impliqué au-delà du processus d’enregistrement. Culture Events m’a approché pour le projet d’album de Jonathan Andy. Dès ma rencontre avec ce dernier, sa voix m’a impressionné. Mo ti fini santi ki sete enn lavwa ki kapav fer boukou zafer. Quand il m’a fait parvenir sa maquette, les textes me semblaient un peu trop babygirl et je lui ai conseillé de les revoir et de contacter d’autres auteurs. Très vite, j’ai su qu’il nous fallait aussi trouver des musiciens costauds et d’expérience. J’ai fait appel, entre autres, à Momo Manancourt et Didier Baniaux. Lorsque Culture Events a souhaité se retirer du projet, Jonathan Andy et moi avons décidé de prendre le risque d’aller de l’avant. Lerla mem ki sa lavantir la pou amenn nou viv bann zafer inkrwayab pandan preske 3 an. Nous sommes partis de rien. Nous avons passé environ 150 jours dans plusieurs studios et nous avons vu défiler pas mal de gens et de collaborations.

En tant qu’ingénieur du son, quelle a été votre contribution à Karne Vwayaz ?

Je ne sais pas si j’entends différemment, mais ma recherche de perfection musicale m’a toujours attiré pas mal de problèmes. J’avoue que je suis même un brin perfectionniste. Dans un studio, j’aime m’entourer de musiciens et de professionnels qui travaillent vite et qui sont capables de me comprendre pour aboutir au résultat recherché. C’est dans cet esprit que j’ai travaillé sur ce projet avec Jonathan Andy. Ce n’est pas juste une question de son. C’est un travail de coordination qui dépasse la simple activité de session recording engineer. Mo pa zis vann dal-pouri. Mo sa kalite dimounn ki pou verifie tou ek gout tou kari, vey tou prosesis kwison avan mo met prodwi la lor marse. J’aime prendre du plaisir quand on me confie un travail.

À quel âge avez-vous commencé votre carrière ?

Vers 16 ans. Je n’avais pas en tête de devenir ingénieur du son. A la baz, mo ti enn pasione voleborl. Un jour, j’ai repéré une guitare sous en arbre, à côté d’une boulangerie. Je savais que c’était un instrument mais j’ignorais comment on en jouait. À cette époque, il n’y avait pas Facebook, YouTube ou Google. Dans ma famille, il n’y avait aucun instrumentiste. Mo papa ti vann gato pima ek li ti anvi mo vinn dokter ou avoka. C’était un hindou traditionnel, mais j’ai découvert après sa mort qu’il écoutait Santana, Bonny M, Stevie Wonder, Julio Iglesias…

J’ai ramassé cette guitare et j’ai économisé mon argent de poche pour la réparer. Mo’nn pran difil lapes pou met lor la. J’ai commencé à prendre des leçons. J’ai rencontré Yannick Nanette, puis la chanteuse Rouhangez, et Nabil, avec qui j’ai découvert l’univers du son. C’est vers l’âge de 18 ans que j’ai fait mes premiers pas de musicien dans les hôtels comme guitariste. J’étais attiré par l’univers du son et des voix. Lerla ki mo mama aste enn la gitar ek enn anpli-gitar pou mwa. Autodidacte, j’ai commencé à travailler, avec la ferme intention de réussir.

J’ai fait la rencontre de Didier Baniaux, qui a habité chez moi pendant un an. Lui apprenait la guitare et moi le son. Nous avons croisé la route de George Corette, qui m’a alors conseillé de faire un choix entre être guitariste et ingénieur du son. J’ai choisi la seconde voie. Je me souviens encore que George Corette m’a demandé : Eski ou finn pare pou lavantir ? Il m’a pris sous son aile et m’a mis dans le circuit. Je l’ai aidé pendant quatre ans sur les albums de Rodoman, de Berty Fleury, de Ras Ninin, entre autres. George Corette n’était pas qu’un musicien, il était doté d’une oreille d’ingénieur du son. Il m’a beaucoup appris, et c’est grâce à lui que j’ai entamé ma carrière d’ingénieur live avec Eric Triton, Linley Marthe, les frères Thomas, Dany Louison, Shakti Ramchurn…

Quelles sont les qualités pour être un bon ingénieur du son ?

Beaucoup d’expériences et une maîtrise technique. Il faut apprendre de ses erreurs et surtout avoir de l’amour et de l’audace. Quand un artiste vient vers moi, mon rôle consiste à lui proposer et trouver les meilleurs musiciens, le guider dans le style de musique qui lui convient le mieux. Même si vous faites ce travail sans être payé, continuer à le faire et à apprendre. Un jour, vous finirez par trouver la lumière au bout du tunnel.

Pourquoi avoir persévéré dans cette voie ?

La musique, c’est quelque chose que l’on ressent. Le son et la musique ne sont jamais faciles à faire. Mais lorsque quelqu’un prend la décision d’emprunter ce chemin, il doit lutter pour arriver à ses fins. Peu importe le domaine, que ce soit l’art, la musique, le sport, ou bizin trase. Et surtout être bien préparé à se retrouver face à des situations bien délicates. Zordi, enn labank pou plis akord enn loan a enn marsan gato me pa a enn inzenier son. Mais j’aime cet univers du son, et je ne me verrai pas exercer un autre métier. Tou inn fini ekrir pou mwa. Ma motivation, c’est le talent de mon fils Ez. Je travaille pour lui. On verra bien ce que l’avenir nous réserve.

Avec votre expérience dans le domaine musical, avez-vous un conseil à donner ?

D’abord, de toujours transmettre ce que l’on a appris des autres. C’est ainsi que nous pouvons avoir plusieurs maillons et construire l’avenir musical. Il faut aussi se décoincer et garder un esprit ouvert. La musique est en domaine en perpétuel mouvement. Il ne suffit pas de s’adapter, il faut aussi apprendre à créer et relever des défis. Il faut savoir viser plus haut et plus loin. Et ne pas penser aux obstacles. Il est grand temps d’arrêter avec cette mentalité qui consiste à dire que nous avons besoin d’aide. Certes, cela peut faciliter certaines choses, me si ou anvi galoupe, ou met ou tenis ou galoupe. Si vous êtes bon, les gens vont finir par reconnaître votre talent.

Depuis Karne Vwayaz, qu’avez-vous fait ?

J’ai été à la bonne école ces quinze dernières années, et même si Karne Vwayaz inn pran boukou de mo lenerzi, je n’ai jamais hésité à relever les défis. À 36 ans, j’ai choisi de prendre une pause pour me consacrer un peu plus à ma famille, à me stabiliser et ne plus trop m’embarquer dans les “folies”. J’ai réalisé le concept de Protez Nou Lagon en 2018 à Grand-Gaube, puis celui de Noulesa Festival cette année. Actuellement, je me sens un peu vide. Je me ressource avant de m’attaquer à d’autres projets.

Et s’il n’avait pas ramassé cette guitare, Shailend Hurry aurait fait quoi dans la vie ?

Kitfwa mo ti pou ankor dan laboutik. Mais j’ai eu heureusement l’occasion de faire le tour de presque tous les studios à Maurice, de faire de très belles rencontres. Je suis un fonceur avec un mauvais caractère (rires). Je viens d’une famille hindoue mais j’ai toujours côtoyé les “créoles”. Ma maman ne m’a jamais appris ce que le racisme voulait dire. Dans l’univers de la musique, je me suis souvent retrouvé victime de racisme. Dimounn souvan dir : kouma enn Shailend Hurry kapav konpran enn reggae, enn sega ? Je me suis toujours senti très motivé face à ce genre de remarques. Zordi mo kapav zwe de tou et je me considère avant tout rouge, bleu, jaune et vert.

“J’ai une pensée aussi pour ceux qui ont cru comme nous dans ce projet et qui ont été là quand nous étions vraiment au plus bas”

Jonathan Andy :

“Fier d’être parmi les finalistes”

“C’est une agréable surprise. Karne Vwayaz a traversé des océans et y a trouvé des oreilles amicales. Je suis fier d’être parmi les finalistes mais je suis conscient que ce n’est qu’un début et qu’il reste du chemin à parcourir. Trouver une reconnaissance si loin de chez soi est particulièrement agréable. Mais il est triste que Karne Vwayaz n’ait pas trouvé autant d’échos parmi les professionnels à Maurice. Espérons que cette sélection au concours Découvertes RFI les fera changer d’avis.

En attendant, on travaille de nouvelles chansons. J’espère avoir d’autres occasions de bercer le cœur des gens.”