Sheila Bappoo

Dans une interview accordée cette semaine au Mauricien, l’ex-ministre Sheila Bappoo plaide pour une meilleure représentativité des femmes, non seulement comme candidates de partis politiques pour les élections générales mais également à l’Assemblée nationale et au Conseil des ministres. « Je ne dis pas qu’il faut faire des miracles du jour au lendemain, mais il faut montrer l’engagement à la prise de position en faveur des femmes légalement et constitutionnellement, de même que démontrer que la femme est bien placée afin de participer au développement de la société aux côtés des hommes », affirme-t-elle.

Maintenant que vous avez pris du recul par rapport à la politique, quel regard avez-vous sur la société mauricienne aujourd’hui ?

La réponse à cette question a plusieurs facettes. Où allons-nous ? Dès le départ, on constate qu’il y a un manque de direction. Chaque semaine, matin et soir, des scandales surgissent. Les uns dénoncent les autres. Une ambiance malsaine prévaut au niveau du gouvernement au pouvoir. Le rôle d’un gouvernement est de montrer un sens de leadership, de discipline, de façon de faire et de comportement. Comme on le sait, ce gouvernement était arrivé au pouvoir avec la promesse de dire non à la corruption, non au favoritisme, non à la démagogie et à une politique propre. Mais lorsqu’on regarde les choses de près, on constate que la réalité est bien différente des discours. Ce qui fait que la population de Maurice se trouve dans une grande confusion, une déception. Elle ne s’attendait pas à voir le contraire que ce qui avait été promis. Prenons le cas du métro. J’habite rue Père Laval, à Rose-Hill, et je peux témoigner du drame dans lequel vivent les habitants de cette localité et des environs. Cela ne figurait pas au programme de l’Alliance Lepep, au contraire ce projet avait été critiqué par les leaders de cette formation politique. Toutefois, à leur arrivée au pouvoir, c’est tout le contraire qui s’est produit. Il y a eu également la passation de pouvoir “papa-piti”. Dans quel pays a-t-on vu un élu occuper les fonctions du Premier ministre sans avoir été présenté comme tel durant la campagne électorale ? On n’a jamais vu ça. Où est donc passée la démocratie ? Dans n’importe quelle société progressiste, on évolue vers plus de progrès, pour le meilleur dans le respect des autres, surtout que nous vivons dans une société multireligieuse et multiculturelle. Il faut savoir respecter cela. Malheureusement, ce n’est pas le cas. Quatre ans après l’arrivée au pouvoir de ce gouvernement, la liste des scandales continue à augmenter. Ajouter à cela, le rapport de la commission d’enquête sur la drogue, le comportement des ministres, des députés, des PPS, de même que le langage de certains députés qui sont pourtant des légistes. Cela suffit pour saper la confiance d’une population.

Vous êtes très amère par rapport à la classe politique…

Ce sont des critiques basées sur des faits que déplore tout le monde. Malheureusement, je ne suis plus dans la politique active bien que j’avais participé activement à l’élection d’Arvin Boolell dans la circonscription No 18. Je voulais que le PTr remporte cette élection où, d’ailleurs, le gouvernement n’avait pas de candidat alors que l’opposition était très divisée. Je continue toutefois à observer tout ce qui se passe dans l’arène politique. Comme vous savez, j’ai eu une carrière de 46 ans comme politicienne, dont 22 ans comme ministre. J’ai travaillé pendant quelque 13 ans dans le gouvernement de sir Anerood Jugnauth de 1983 à 1995. Ensuite, dans le gouvernement de Navin Ramgoolam de 2005 à 2014. Vraiment, je n’ai jamais vu des ministres d’un gouvernement se comporter comme ils le font aujourd’hui. Maintenant, qu’on peut suivre les travaux parlementaires à la télévision et les médias sociaux, on voit en direct le bazar dans lequel évolue cette institution respectable. Je note le manque de respect que certains parlementaires ont envers la Speaker, et ce même si c’est une femme. Cette dernière semble avoir pour seul agenda l’expulsion des parlementaires. « I order you out. » On a vu ce qui s’est passé au niveau de la plus haute institution du pays, où une femme avait été nommée. Je suis triste de dire que les deux femmes à la tête des institutions par excellence du pays, que le gouvernement avait cité en exemple, n’ont pas fait preuve d’exemplarité. Je dois reconnaître que, comme fonctionnaire, la Speaker était très professionnelle. J’ai eu l’occasion de travailler avec elle comme secrétaire permanente. Nous avons travaillé sur plusieurs projets de loi et avions projeté une nouvelle image de la femme mauricienne. Cependant, comme Speaker, elle ne fait pas le poids. Il m’est difficile de dire sur quelle base ces deux femmes ont été nommées à la tête de ces institutions nationales.

À vous entendre, on constate que, malgré les développements des infrastructures, la population reste pessimiste…

Tout à fait. Les gens se demandent où nous allons. Tout cela est indicateur d’un manque de leadership.

Que dire des partis politiques en général ? Sont-ils à la hauteur de la situation ?

Je ne vois pas. Prenons le MSM, c’est un parti qui ne se soucie que des intérêts de ses proches, de “lakwizinn”, comme on dit. Ces personnes s’approprient de tout, obtiennent de grands contrats même si elles n’ont pas les compétences requises. À l’intérieur de ce parti, il y a diverses tendances et divers clans qui s’opposent entre eux. Pravind Jugnauth ne peut diriger le pays seul. Il a besoin d’une équipe. Malheureusement, celle-ci ne lui fait pas honneur. Le PMSD a montré sa capacité lors de la campagne au No 18. Le MMM continue à régler ses problèmes internes. Le parti est divisé en morceau. Je me demande s’il pourra régler ses problèmes avant les prochaines élections. Maintenant, quelles sont les alliances qui se présenteront aux prochaines élections ? Certains affirment qu’il faudra attendre que le Privy Council se prononce dans le cas de MedPoint. Si les uns et les autres affirment que « pou al tou sel », c’est parce que personne ne peut définir une alliance. Or, la “real politic” mauricienne fait qu’il faut toujours qu’il y ait une alliance. Regardons le PTr. J’ai travaillé pendant dix ans dans l’équipe de Navin Ramgoolam. Je suis travailliste. Mais je dois reconnaître que tous les problèmes n’ont pas encore été réglés. Tout le monde pense qu’il sera candidat alors qu’on ne sait pas s’il y aura une réforme électorale. De plus, il est triste de voir comment le gouvernement Jugnauth traîne Navin Ramgoolam devant la justice comme s’il ne dispose pas de coffres-forts lui-même. On demande un rajeunissement et plus de femmes en politique. Pour cela, il faut que les leaders puissent faire le bon choix. Pas comme l’a fait le gouvernement Lepep qui est un regroupement de personnes sans expérience et qui se comporte aujourd’hui de façon grotesque, vulgaire, inélégante et irrespectueuse et qui n’a pas de valeurs humaines. On peut citer des quantités d’exemples. À la lumière du rapport de la Commission d’enquête sur la drogue, on constate que ce n’est pas seulement les hommes qui ont fauté, mais également les femmes.

Pourquoi est-il si difficile de voir l’émergence de nouveaux leaders ?

D’abord, à Maurice il faut jusqu’ici prendre en considération les mœurs, les différences ethniques et culturelles. Les leaders du passé ont fait croire qu’ils doivent être leaders à vie. Cela a été le cas pour Seewoosagur Ramgoolam, Gaëtan Duval et Anerood Jugnauth. C’est dommage. Ce n’est pas possible. Rien ne changera cela si la Constitution n’est pas amendée. Moi, je suis en faveur d’une limitation de mandat pour le Premier ministre. Cela existe dans les grandes démocraties, comme les États-Unis. Sinon Obama, qui travaillait bien, serait resté à la présidence de son pays. Or, à Maurice, les leaders savent que rien ne pourra les bouger. Ainsi, les autres talents sont étouffés. Ils savent qu’il y a une barrière qu’ils ne pourront traverser. Et c’est le leader qui décide. Beaucoup de femmes souhaitent faire de la politique. Le rôle se limite malheureusement à servir le parti à la base. Les femmes sont bloquées par la façon de faire des grands partis, où ce sont les leaders qui tranchent. Or, ces derniers sont confrontés à une série de lobbies autour d’eux qu’ils doivent obligatoirement satisfaire. Une des raisons pour lesquelles Maurice est cassée en petits morceaux, c’est que les leaders doivent plaire. Avec pour résultat que les quatre communautés, qui figurent dans la Constitution, n’existent plus en tant que telles. Elles ont été brisées en morceaux. Les petits groupes ethniques, castéistes, etc, ont proliféré. Aujourd’hui, au lieu de parler de “Ene sel nasion”, on devrait parler de “nation mosaïque”. Sakenn rod so bout et dans ce jeu, dans lequel intervient toute sorte de lobbies dominés par des hommes, les femmes sont les plus grandes perdantes parce qu’en fin de compte c’est le nombre de votes qui compte.

Vous avez vous-mêmes été élue en 1983…

Tout à fait. Mais lorsque j’ai regardé autour de moi dans le gouvernement, il n’y avait aucune femme. Je me suis rendu compte que la femme était simplement un symbole. Ce n’est pas ça notre rôle. Cela a été le cas pour Shirin Aumeeruddy-Cziffra, pour Vidula Nababsing, etc. Les leaders pouvaient se flatter de la présence de femmes comme député ou ministre, mais celles-ci n’étaient que des symboles. On n’avait pas l’impression qu’elles avaient été élues pour servir le pays en leur capacité de femme qui travaillait sur un pied d’égalité avec leurs collègues masculins. Par la suite, les institutions internationales ont commencé à mener le combat contre la discrimination à l’égard des femmes à l’agenda. Discrimination ne voulait pas dire violence physique ou verbale, mais représentativité dans les instances décisionnelles et la liberté de parler, entre autres.

Pensez-vous que le travail initié par Shirin Aumeeruddy-Cziffra, Vidula Nababsing et vous pour l’autonomisation des femmes est encore incomplet ?

Je vous rappelle que lorsqu’on avait créé le ministère de la Femme, Shirin, qui a été ministre avant moi, le sait très bien… On a dû commencer à zéro. Il n’y avait rien, ni budget, ni personnel. Je dois ici rendre hommage à Lilianne Dubois, avec qui j’ai travaillé jusqu’en 1995. Nous avons commencé avec un budget de Rs 860 000. J’ai dû intervenir auprès du Premier ministre d’alors, sir Anerood Jugnauth, pour avoir un budget adéquat et pour redéfinir le rôle du ministère. À cette époque, les hommes pensaient que les femmes voulaient “kraz partou”. Beaucoup m’ont écrit lorsqu’on a commencé à créer les mouvements et les associations féminines. J’ai mis sur pied le National Women Council, en 1985, qui doit aujourd’hui être consolidé. En 2010, lorsque j’ai été élu, Navin Ramgoolam m’a à nouveau proposé le ministère des Droits de la femme alors que je voulais m’occuper de la Sécurité sociale. Ce qui n’était pas possible en raison de l’alliance électorale. J’ai finalement accepté sa proposition, et ce à condition que le ministère des Droits de la femme devienne le ministère de l’Égalité des genres. On a beaucoup fait, mais politiquement, on a toujours été sous-représenté tant au gouvernement qu’à l’assemblée.

Ce n’est que dans le cadre d’une réforme électorale qu’on pourra insister davantage sur la représentativité des femmes. Que ce soit dans le choix des candidats pour les élections, pour la représentativité au parlement, pour la composition du cabinet ministériel ou pour les secrétaires parlementaires, il faut qu’il y ait une représentativité honorable de 30%. Si l’on décide de mettre un pourcentage plus élevé, ce sera encore mieux. Mettre une femme par circonscription ou imposer un quota donné ne suffit pas. Après, les femmes se contenteront d’être des vases à fleurs au parlement alors que, dans le gouvernement, il y a une seule ministre des femmes. Non. Ce serait une démarche passéiste. Les femmes sont éduquées. Elles sont même meilleures que les garçons au niveau de l’éducation primaire, secondaire ou tertiaire. Elles sont des professionnelles respectées dans tous les domaines. Au niveau politique, on se demande quel examen il faudrait faire pour pouvoir exercer nos compétences.

Vous réclamez donc que le principe d’un tiers de femmes soit appliqué pour le Conseil des ministres ?

Je ne dis pas qu’il faut faire un miracle du jour au lendemain, mais il faut montrer l’engagement de la prise de position légalement et constitutionnellement pour démontrer que la femme est bien placée afin de mener la lutte et le combat aux côtés des hommes. Je reconnais que les femmes doivent également faire leurs preuves, travailler et ne pas se contenter d’occuper leurs fonctions. Elles doivent s’appliquer avec la même ardeur au sein du parlement ou du gouvernement que dans sa famille. Elles doivent également faire honneur à l’image de la femme en évitant de se tremper dans toute sorte de scandales au point de voir son nom être cité dans des commissions d’enquête ou des “facts finding committees”.

Voulez-vous dire que les femmes qui sont nommées à des postes décisionnelles ont de grosses responsabilités ?

Absolument. Kan ou eli, ou pa eli pou ou lakaz sa. Vous êtes élus pour servir le pays. C’est pourquoi il est important de nommer des femmes de conviction qui comprennent la politique. Elle doit comprendre sa responsabilité. Ce qui implique une formation avant de s’engager. On peut être très intelligente dans son domaine sans qu’on ait aucune formation politique. Cela a été le cas pour l’ex-présidente de la République. Prenons le cas de Shirin ou Vidula, qui ont été formées politiquement. Les hommes comme les femmes ont appris comment servir le pays et à travailler pour la justice sociale et non travailler pour sa famille et pour ses enfants uniquement.

Vous suivez donc de près les débats sur la réforme électorale ?

Écoutez, cela fait des années qu’on parle de réforme électorale. Il y a eu des “select committees” et des rapports d’experts qui ont fait des propositions. Maintenant, à la veille des élections générales, on ne sait ce que seront les réformes électorales. Je donne raison à Sithanen, qui a fait un travail formidable en tant qu’expert. Le projet de réforme semble avoir été préparé sans aucune consultation. Cette fois, si le texte de loi n’obtient pas le soutien de 3/4 du parlement, le tort sera mis sur le dos sur les détracteurs. Or, il y a des changements profonds qui doivent être apportés pour que chaque Mauricien ait sa chance. Si on va aux prochaines élections avec le même système électoral, on aura éternellement les mêmes résultats et ce sont les femmes qui seront les principales victimes de cet ancien système. Les leaders continueront à décider et rien ne changera. Lorsqu’on voit les gaffes commises matins et soirs et que la population est confuse, c’est en raison de l’absence de fermeté au niveau du leadership avec pour résultat que la gestion du pays se fait par “trial and error”. On ne peut opérer de cette façon au XXIe siècle.

Vous avez également été ministre de la Famille, n’est-ce pas ?

La famille, comme l’a toujours prêché le cardinal Maurice Piat, est la base de la société. S’il n’y a pas de respect entre les enfants et les parents et les grands-parents, si la cellule familiale n’est pas solide, la société est fragilisée. Cela provoque toute sorte de problèmes comme l’alcoolisme ou la drogue synthétique. Les menaces sur la famille et sur l’harmonie de la famille sont énormes. À l’époque, lorsqu’on parlait de la répercussion de la violence à l’égard des femmes sur la famille et la société, on avait créé un comité de sages au sein duquel toutes les religions étaient représentées. On l’avait créé en raison des menaces graves qui pèsent sur la famille. Je voudrais tirer la sonnette d’alarme sur les menaces qui pèsent également sur les personnes âgées qui sont victimes de violences et dont la place se trouve dans la famille. La protection des personnes âgées doit être un sujet qui intéresse toute la société.

Quid du Childen’s Bill ?

La naissance du Children’s Bill date du gouvernement de 2005 à 2010. On avait parlé de la femme, de la famille, des grands-parents et on est arrivé à la protection des enfants. L’idée était d’établir une législation globale qui concerne tous les enfants. Beaucoup de travaux avaient été accomplis à travers une série d’ateliers de travail. Mireille Martin, qui occupait la fonction de ministre de l’Égalité des genres dans le gouvernement de Navin Ramgoolam, avait déjà préparé un texte de loi et s’apprêtait à le présenter au Conseil des ministres pour l’approuver, lorsque l’assemblée a été dissoute. Aujourd’hui, nous sommes à la quatrième année du gouvernement et le texte de loi n’a toujours pas été présenté. On en parle à nouveau maintenant. Il semble qu’un point délicat concerne l’âge légal de consentement pour le mariage. Ce qui donne lieu à différents lobbies avec pour résultat que l’enfant continue à être une victime. Le gouvernement doit trancher la question une fois pour toutes. En parlant des jeunes, je voudrais attirer l’attention sur un problème qui menace ceux de Rose-Hill. Que n’a-t-on pas dit contre le “zougader” ? Aujourd’hui, on a le loto deux fois la semaine. Le centre de la ville de Rose-Hill est connu comme une zone résidentielle, un carrefour d’étudiants avec la présence de plusieurs collèges et écoles primaires, qui accueillent des garçons et des filles, un centre religieux avec la présence des églises. Voilà qu’au milieu de tout cela, un grand casino ou Gambling House s’apprête à ouvrir bientôt ses portes rue Malartic. La municipalité avait rejeté le projet, mais les promoteurs ont finalement eu l’aval de la cour. Pensez-vous que c’est le moment d’ouvrir un casino à cet endroit à Rose-Hill ? Il y a des raisons d’être inquiète.