Sheila Bunwaree

Les Arts et La Culture dans l’Île Maurice Contemporaine. L’épanouissement de l’Être et de La Société. C’est la troisième rencontre dans la série « Forum/débat/ consultations », organisée par le « Policy Council du MMM » sur différents thèmes d`intérêt national. Après les SMEs, la communauté des pêcheurs, ce sont les acteurs du secteur des arts et de la culture qui auront la parole et auront été à l’écoute lors de ce débat prévu le vendredi 14 juin à la salle du Plaza en vue d’une vraie politique culturelle après 50 ans d’indépendance du pays. Le professeur Sheila Bunwaree (à la tête du Policy Council) répond à nos questions en amont de son intervention sur le thème « Maurice à la croisée des chemins – La nécessite d’être à l’écoute de nos artistes. »

Sheila Bunwaree, a-t-on besoin des artistes en politique ?
Plus que jamais ! On ne peut plus continuer avec un système dominé par des avocats, des médecins, et des hommes d’affaires. La politique ne devrait pas être réservée à une catégorie professionnelle ni à une classe sociale. Elle doit être imprégnée d’une pluralité d’idées et de perspectives différentes. Les arts et la culture représentent l’essence même d’une nation et sans les artistes, c’est l’âme et la conscience de la nation qu’on perd peu à peu. 50 ans d’indépendance et on peine à avoir une vraie politique culturelle. On n’a qu’à examiner le Budget 2019/20 : les arts et la culture restent les parents pauvres et pourtant ce secteur forme partie de l’industrie de la créativité et peut devenir un pilier économique très important. Ceci dit, il faut éviter d’instrumentaliser les arts et la culture pour la croissance économique uniquement, sans prendre en considération son potentiel social et écologique.

Les idées des artistes, leur vision du monde, leur perspective sur notre société sont-elles indispensables au développement de la société ?
On a certainement besoin de leurs idées, de leurs visions et de leurs perspectives, car c’est à travers une telle diversité qu’on peut bâtir une société plus innovante, conviviale et paisible. On ne peut pas avoir une approche réductionniste et continuer à croire que la culture se résume à la religion tout simplement. C’est triste de voir que certains de nos dirigeants et certaines forces vives pensent, par exemple, qu’une réflexion sur les routes vers les lieux de culte et l’investissement de milliers de roupies pour encourager les gens à participer à de grands événements, ça équivaut à promouvoir la culture. S’enrichir de notre diversité, unir au lieu de diviser et permettre les mosaïques culturelles de notre société de briller nous guidera vers un meilleur avenir.

Vous entendez par la « définition de l’art » l’idée que l’artiste joue un rôle créatif et participatif dans l’élaboration de la société et de la politique ?
L’artiste joue bien sûr un rôle important. Prenons comme exemple les chanteurs « engagés » dans les années 1970, ils ont fait prendre conscience à la population de l’exploitation du petit peuple. A travers leurs créations, chansons engagées et pièces de théâtre, entre autres, ils ont participé à l’élaboration d’une nouvelle société. On a fait pas mal de progrès au cours des dernières années avec plus d’opportunités pour les artistes, mais beaucoup reste à faire. On a besoin d’une politique cohérente, basée sur la valorisation de notre patrimoine culturel.

Vous pensez que les artistes sont des acteurs de la vie publique insérée dans le tissu social et politique de leur société, et qui ont conçu l’art comme un phénomène de la vie communautaire ?
Il y a un lien intrinsèque entre les artistes, la société et la politique. Certains artistes aiment la musique populaire, d’autres la musique classique, d’autres encore le théâtre, la danse, la peinture, la sculpture, etc. Les artistes s’inspirent de ce qui se passe dans la société pour écrire un texte, composer une chanson, écrire un poème, peindre des tableaux ou créer des sculptures. Toute œuvre créée est politique. L’art devient un phénomène de vie communautaire dans la mesure où il a un impact sur la façon de voir et d’interpréter les choses et ainsi façonne la vie des gens.

Comment les artistes contemporains insèrent un esprit critique tant du point de vue esthétique que de la nature de leur prise de parole ?
Je dirai que les artistes, quelle que soit l’époque, sont souvent conscients des implications de leurs travaux. Ils veulent que leurs créations touchent les gens et il n’y a pas d’autre moyen que de mettre l’accent sur l’esthétique. Un texte ou une peinture réussis peuvent avoir une portée incroyable. Prenons l’exemple des caricatures. Une bonne caricature peut croquer une actualité mordante plus que des paroles. Le caricaturiste fait preuve d’esprit critique en puisant dans la vie de tous les jours. Une bonne caricature peut dire beaucoup plus que de longs discours.

Quel est le rôle de l’enseignement de l’art ?
L’enseignement de l’art peut aider à développer l’esprit critique, favoriser l’épanouissement de l’être et l’émergence d’une conscience sociale, voire écologique. Or, qu’est-ce qu’on constate à l’école ? On enseigne uniquement le dessin, un peu de musique et c’est tout. Pas de théâtre, pas de musique populaire, pas d’atelier d’écriture, pas de cinéma, pas de bande dessinée. Les jeunes qui peuvent se le permettre vont faire cet apprentissage ailleurs. Notre système éducatif devrait donner la chance à tous nos jeunes d’exploiter et développer leur potentiel créatif de nos enfants. Mais vous serez d’accord avec moi qu`il y a peu d`actions dans cette direction.

Ecouter les artistes, accepter leurs différences, c’est dire que sans cela une société démocratique n’est pas possible ?
Il faut absolument écouter nos artistes. On a besoin non seulement d’écouter, d’accepter, mais aussi d’apprécier leurs différences. Ce sont justement ces différences qu’on devrait célébrer. Nos artistes évoquent différentes thématiques et traitent différents sujets. Ils ont la liberté de puiser dans nos cultures ancestrales et d’autres sources et tout cela apporte une richesse exceptionnelle avec ces fusions spécifiques de notre petite île Maurice. Il est important de se rappeler qu’il n’y a pas de culture supérieure à une autre. Toute culture et toute forme d’art doivent être valorisées. On ne doit pas rester dans un schéma ou un paradigme dominé. La culture bourgeoisie comme la culture populaire ont leur place dans notre société. Aussi longtemps qu’on n’acceptera pas la notion de différence, il y aura des obstacles pour ce qui est de l’approfondissement de la démocratie. C’est la consolidation de cette dernière, à travers les arts et la culture, qui nous fera évoluer vers une société moderne, plus juste et inclusive.