Siddique Khodabocus

Quelques représentants du secteur pharmaceutique privé étaient présents hier après-midi à Vacoas pour une réunion d’urgence suivant le circulaire émis par le ministère de la Santé concernant l’”Issue of Dangerous Drugs Schedules III (ex-psychotropic drugs) to retail pharmacies.” Ce mouvement de contestation est-il représentatif de l’ensemble des pharmacies du privé?

Nous avons eu à Vacoas la présence des membres de l’Union des pharmaciens, ceux de Small and Medium Pharmaceutical Manufacturers et un groupement des Retail Pharmacies, entre autres. Nous voulions voir quelle marche suivre après ces nouveaux réglements qui nous pénalisent. Nous ne sommes pas contre qu’il y ait un contrôle sur les Dangerous Drugs. Au contraire, nous voulons aider le gouvernement dans cette lutte. Mais nous déplorons la façon que les autorités veulent mener cette lutte. Nous pensons que c’est au détriment de la profession des pharmaciens.

Quels sont les principaux points d’opposition?
Il y a quatre points majeurs que nous contestons. D’abord, le fait qu’il faut faire estampiller les réquisitions au ministère. C’est un inconvénient pour les pharmaciens. Le ministère aurait dû émettre lui-même ses requisitions avec leur numéro de série et nous, nous aurions ensuite acheté avec lui. Ce serait un meilleur moyen de contrôle.

Deuxièmement, nous estimons injuste et peu pratique d’imposer que les pharmaciens soient là pour réceptionner eux-mêmes les commandes. Les pharmaciens ont deux heures de pause. S’ils ne sont pas là au moment où arrive le colis, que fait-on? Le livreur prend le colis non livré et part. C’est une nouvelle perte de temps. Autre point injuste : alors qu’on exige que le pharmacien soit là pour réceptionner le colis, le grossiste, lui, n’a pas cette contrainte. Et un grossiste peut avoir recours à un livreur pour une commande à un pharmacien. Où est le contrôle? Et si le livreur n’a pas livré le colis, est-ce qu’il doit le retourner au grossiste ou peut-il le ramener à la maison ou ailleurs et attendre le lendemain? Là encore, où est le contrôle? Il faut aussi savoir qu’il a des pharmaciens qui sont propriétaires de leur pharmacie, et d’autres qui sont employés. 70% des pharmacies ne sont pas la propriété des pharmaciens. L’un de nos principaux griefs est qu’à aucun moment, le ministère n’a pris en compte l’aspect industriel du métier de pharmacien qui travaille de 9h à 16h officiellement. Qu’arrive-t-il après 16h? Est-ce que le pharmacien doit rester et attendre que le livreur arrive? Cela crée des inconvénients.

Autre point ambigu : celui de ne commander des psychotropes que deux fois seulement par mois révisé aujourd’hui à quatre fois.  Les pharmaciens ne connaissent pas combien de psychotropes ils vont vendre aujourd’hui ou demain. Comment peut-on prévoir un stock d’un produit aussi spécifique dont on peut vendre dix boîtes aujourd’hui, rien demain, ou deux après-demain… Après une négociation, il nous est permis de commander deux fois par semaine. Mais toujours est-il que nous ne pouvons prévoir le stock qui nous sera nécessaire.

Il faut savoir qu’il n’y a aucune condition rattachée à la licence qu’on nous a octroyée pour opérer. Pourquoi établir aujourd’hui qu’il faut passer ses commandes une fois par semaine? Qu’arrive-t-il lorsque nous sommes en rupture de stock après un jour? Devrait-on pénaliser le client de son droit d’avoir son traitement à cause d’une bévue du ministère?

Certains pharmaciens, notamment de la Pharmaceutical Association of Mauritius (PAM), ont tout de même été partie prenante des discussions avec le ministère…
Et c’est injuste. Car l’Union des Pharmaciens a aussi fait des doléances et a écrit aux autorités pour demander une rencontre avec tous les stakeholders. Mais le ministère n’a invité que la PAM. Et il n’est pas vrai de dire que le Pharmacy Council était aussi présent lors des discussions. Le Pharmacy Council n’est pas constitué encore. C’est misguiding. Pour revenir à la PAM, certes, elle a participé aux discussions, mais avant qu’une association ne rencontre les autorités, elle doit consulter ses membres et prendre les suggestions. Je suis aussi membre de la PAM et cela n’a pas été fait. Tous les stakeholders auraient dû avoir été conviés pour discuter avec le ministère.

Vous êtes vous-même pharmacien et propriétaire d’un wholesale pharmacy, donc grossiste. Quel chapeau portez-vous dans ce combat?
Je suis  aussi membre du Pharmacy Council. Mais aujourd’hui, pour défendre nos droits, je porte le chapeau de président de l’union des pharmaciens. Je suis en train de défendre l’aspect pratique, l’aspect de responsabilité et l’aspect industriel des pharmaciens qui sont des employés.

Quelles sont vos propositions?
Nous souhaitons que tous les stakeholders s’asseyent ensemble et voient ce qu’on peut faire pour avancer sereinement. Par exemple, tenir compte que le pharmacien est un employé et non propriétaire de la pharmacie dans la plupart des cas. Or, le Licensee c’est le propriétaire de la pharmacie. Mais aujourd’hui, il revient au pharmacien de signer la réquisition à soumettre au ministère. Pourquoi ne pas mettre les deux, et le pharmacien et le propriétaire de pharmacie, devant leurs responsabilités?

Vous revendiquez ainsi une table ronde pour discuter de ces règlements qui entreront en vigueur le 1er juin.
Nous pensons qu’il y a encore du temps pour trouver des solutions. Ce n’est pas pratique que seul le pharmacien doit être responsabilisé alors que la licence est octroyée à un non-pharmacien. Le propriétaire aussi doit être responsabilisé. Nous pharmaciens, nous avons une licence pour dispenser des médicaments mais on est en train d’entraver notre travail en nous limitant dans nos commandes.

Des pharmacies auront tendance à faire du overstock. Et si les commandes ne s’écoulent pas, que se passera-t-il lorsque la date d’expiration de ces médicaments est proche? Outre du gâchis et du surstockage, cela peut être la voie à des abus. Au lieu de résoudre le problème, on vient tout compliquer. Il faut discuter de tout cela.

Peut-on dire que les pharmaciens sont au-dessus de tout soupçon alors que le ministère parle de “alledged fraudulent practices” impliquant des pharmacies et des grossistes?
C’est là où nous ne sommes pas d’accord. Sous la Dangerous Drugs Act, il est stipulé “Authorised person can supply, prescribe or dispense.” Authorised person veut dire un médecin, un pharmacien, un vétérinaire ou un dentiste. Mais lorsqu’on contrôle, on contrôle uniquement le pharmacien alors que la loi dit que comme on contrôle la réquisition du pharmacien, il faut contrôler le prescription book du médecin. Nous, nous disons qu’il faut contrôler par le haut, c’est-à-dire le médecin qui émet les prescriptions car le pharmacien lui est un simple exécutant.

Aussi, il est évident qu’il y a des abus, mais est-ce que la répression résoudra le problème? Il ne faut pas se voiler les yeux qu’il y a un problème d’intoxication dans le pays. C’est à ce problème que le gouvernement doit trouver la source et donner des solutions. Nous avons vu que donner la méthadone seulement ne marche pas. Il faut la rééducation et la réinsertion. Il y a tout un accompagnement à faire. Le Pm, qui a à cœur le problème de drogue, doit instituer un comité des sages et ensemble, éducateurs, médecins, pharmaciens, Ong, etc., essayons de trouver une solution.

Est-ce que ce sont les pharmacies qui sont visées ou l’ensemble du corps pharmaceutique car des pharmaciens préfèrent rester chez eux au lieu d’être dans les pharmacies. C’est un problème qui en soulève d’autres?
Quand le ministère donne un permis, il doit savoir qu’un pharmacien travaille 40h. Or, certaines pharmacies restent ouvertes jusqu’à 23h. Qui est là après le départ du pharmacien? De même, si le propriétaire d’une pharmacie poste un pharmacien dans ses locaux, il doit savoir à quelle heure ouvrir pour couvrir l’aspect industriel des 40 heures par semaine d’un pharmacien. Il faut aussi reconnaître qu’aujourd’hui, pour qu’un propriétaire ouvre une pharmacie, il doit détenir une licence d’un pharmacien. Licence pour laquelle il paye une retention fee. Depuis plus de 10 ans, les propriétaires ne payent que cette retention fee qui représente un salaire dérisoire d’un pharmacien de Rs 20,000 à Rs 30,000 pour des études de 5 ans. Les propriétaires s’acquittent de ce retention fee mais ne payent pas le pharmacien pour ses services professionnels. On doit penser à un professionnal fee sur le dispensing.

Mais là, les autorités semblent taper fort sur les pharmaciens?
Le problème ce ne sont pas les pharmaciens. Ce n’est pas nous qui émettons les prescriptions. Il faut des prescriptions pour vendre des psychotropes. Pourquoi les autorités ne vont-elles pas à la source, vers ceux qui émettent les prescriptions? Pourquoi ne demande-t-on pas au médecin de faire des returns? Pourquoi n’y a-t-il pas de contrôle sur les prescription books des médecins? Pourquoi ne demande-t-on pas aux médecins de numéroter leurs prescriptions? Ou encore, comme cela se fait dans plusieurs pays, pourquoi lorsqu’il s’agit de psychotropes, on n’a pas recours à une prescription spéciale?

N’y a-t-il pas lieu de mettre de l’ordre dans ce secteur pointé du doigt par différents rapports où l’abus des psychotropes est déploré?
Certainement. Mais il faudra d’abord voir quels sont les psychotropes les plus demandés et établir une liste. Dans ce secteur, iI y a l’offre et la demande. Il faut comprendre pourquoi il y a autant de demande. Nous pharmaciens, lorsque nous avons une prescription, nous exécutons le droit sacré du détenteur de la  prescription d’avoir son traitement. Comment allons-nous pouvoir vérifier que la prescription est genuine ou fausse? C’est assez compliqué. Il faut un contrôle vers le haut, un contrôle d’abord de l’importation et de l’utilisation des psychotropes. Aujourd’hui, personne ne sait quel volume de psychotropes est importé ou quelle est la consommation annuelle de chaque référence de psychotropes, etc. De même, on donne aussi des psychotropes dans les hôpitaux, mais qui a fait des études concernant le dispensing dans les hôpitaux? Dans certaines pharmacies dans les dispensaires du public, il n’y a même pas de pharmaciens. On ne peut pas régler un bout du problème.

Si on met de l’ordre, il faut commencer par le haut. D’abord l’importation, puis les médecins et ensuite le reste. Tous les acteurs doivent être concernés.