JOSEPH CARDELLA

Religion et spiritualité

Il est difficile de distinguer la religion de la spiritualité. Disons déjà que si toute religion a sa spiritualité, toute spiritualité n’est pas forcément religieuse. Et c’est là un point très important. Il s’agit donc, ici, de dire ce qu’on entend par religion : toute institution sociale organisée reposant sur des croyances en une ou des divinités, qui amène aussi la reconnaissance d’une transcendance, et qui regroupe des individus par l’établissement de rites plus ou moins codifiés et l’affirmation d’éléments sacrés. Dans ce sens, la spiritualité n’apparaît pas. Elle apparaît justement lorsqu’elle touche le domaine de l’esprit, cette réalité qui caractérise sans doute les hommes et qui n’est ni détachée, ni séparée du corps. Car sans le corps (cerveau), pas d’esprit, et sans esprit, pas de moyens de penser le monde et la matière, de penser le cerveau et la spiritualité. La spiritualité est, justement, ce qui est le plus élevé dans l’activité de la pensée ou de l’esprit. Dès qu’il s’agit de se centrer sur soi-même, de voir et de chercher en nous ce qui nous empêche d’être sereins, d’aimer autant les autres que soi-même, de chercher l’apaisement dans un environnement qui, à un moment ou un autre, est anxiogène ou vecteur de souffrance, dès que l’on se met en quête de l’amour, on est dans la spiritualité. Et pour ce faire, les religions s’y sont consacrées, et l’aspect le plus élevé des religions, la mystique, a mis et met toujours en avant l’idée que le changement du monde commence par le changement de soi-même par soi-même.

Une spiritualité sans divin

Se recueillir, tenter d’y voir plus clair dans sa propre obscurité, trouver les moyens d’entrer en soi pour être mieux lié aux autres, c’est ici une démarche spirituelle, dans le sens où l’on se sert de son esprit, de sa pensée et de sa recherche pour tenter ce qui semble parfois difficile, voire impossible : aimer les autres, aimer l’humanité, aimer les instants qui font notre quotidien, qui font notre vie. Car un des thèmes qui caractérisent la spiritualité et la plupart de ceux que l’on appelle mystiques, c’est l’amour. Non pas l’amour magnifié, déifié, platonique ou idéaliste, mais l’amour dans les actes, dans les propos, dans le quotidien et dans ce qui motive notre recherche. Comme disait Platon au sujet de Socrate, aimer le savoir pour en faire une sagesse, c’est cela la philosophie (du grec philia, amour, amitié, et sophía, savoir et sagesse). Et l’amour dont il est question ici, c’est l’amour de l’autre inconditionné, c’est aimer l’autre sans frontière, sans barrière, c’est oser dire et faire ce que peu font : faire tomber les barrières que nous construisons socialement, car nous sommes tous des hommes, sans exception. Pour reprendre le célèbre mot de Montaigne : « Sur le plus haut trône du monde, on n’est jamais assis que sur son cul ». L’amour cher aux mystiques peut faire référence à des religions, mais il peut aussi être l’attitude de celles et ceux qui ne se rangent pas dans une croyance religieuse. Et on pourrait aller plus loin en disant que la spiritualité mystique divinise plus l’amour que le divin lui-même.

Les règles de l’amour

Dans son magnifique ouvrage The Forty Rules of Love (titre français, Soufi, mon amour, 2010), l’auteure turque Elif Shafak raconte l’histoire d’un des plus grands poètes et mystiques musulmans, Rûmî, né dans l’Afghanistan actuel, et de la rencontre avec son maître et ami Shams de Tabriz (né dans l’Azerbaïdjan actuel) qui vécurent au 13ème siècle. Shams est un derviche errant, mendiant qui voyage de ville en ville avec comme seule richesse sa connaissance et sa pratique soufi. Son amour des hommes est presque infini, et la manière dont il est perçu par la société de manière très stigmatisée. Les gens se méfient des mendiants, et qui plus est des mendiants qui semblent être des blasphémateurs aux yeux de l’orthodoxie et des conservateurs. Défendant les ivrognes, les écorchés de la vie, les sans domicile et sans foi fixes, les prostitués, bref tous ceux que la société rejette et dont elle se méfie, ceux qui semblent être en marge de l’humanité ou perçus comme des sous-hommes. C’est de cet amour dont il est question dans le soufisme, cette merveilleuse spiritualité et infinie sagesse issue de la lecture particulière, voire aussi ésotérique, du Coran. C’est dans la ville de Konya, capitale de l’empire des Turcs seldjoukides, que Shams va faire la rencontre de Rûmî, déjà connu comme grand érudit (Mawlana) dans cette grande ville cosmopolite. C’est d’ailleurs Djalâl ad-Dîn Rûmî qui créera l’ordre soufi Mevleni, et c’est son fils qui établira les célèbres derviches tourneurs, qui, lorsqu’ils dansent, tournent à la manière d’une toupie. Musique, chant et danse tournoyante, et malgré cela le silence de ceux qui tournent, le silence intérieur, comme s’ils arrivaient à se détacher de la musique et de leur tournoiement. Et à force de tourner, à force de musique et de danse rythmées et incessantes, les derviches deviennent ivres, ivres d’absolu, ivres de l’Un, mais cette ivresse est comme contrôlée par le danseur et sa spiritualité corporelle qui ne font qu’un. Silence, on tourne.

Shams de Tabriz-DjalÁl et Rīmë

Tout est dans tout

Une spiritualité sans Dieu, c’est penser et envisager que tout ce qui existe est immanent au monde, et qu’il n’existe rien d’autre qui dépasse le monde ou qui soit hors du monde : pas de transcendance, rien que de l’immanence. On a tendance à penser qu’il y a quelque chose au-delà du monde, une entité qui n’obéit à aucun principe de ce monde, car cette divinité est transcendante au monde, et c’est parce qu’elle n’a rien à voir avec lui qu’elle a pu le créer imparfait, temporel, changeant, corruptible, limité, fini, etc., tout ce que Dieu n’est pas, en fait. L’immanence, au contraire, affirme que rien n’existe, à part le monde lui-même, tel qu’il est, tel qu’il apparaît. Ce qui veut dire que la spiritualité peut exclure la transcendance, elle se cantonne à élever tout ce qui nous entoure, et nous-mêmes aussi, et rien d’autre. La spiritualité envisage des niveaux d’approche, de recherche et de pratique, et tout ce qui se pratique dans ce sens nous pousse vers la spiritualité, vers le mieux-être, le mieux-faire et le mieux-penser. L’immanence aussi nous amène du côté de l’existence humaine qui n’est, en définitive, rien d’autre que notre vie dans le monde. Avant la naissance et après la mort, toute spéculation est inutile. L’utile est donc à chercher dans l’existence, et ce qui est utile dans l’existence, c’est, entre autres, la spiritualité ou la recherche de l’amélioration du sort des autres et du sien propre. Rien au-delà, tout dans l’ici et le maintenant. Rien ailleurs, tout dans notre vie. La spiritualité immanente, si l’on peut oser ces termes, c’est la quête de soi dans la requête de l’autre, se chercher et se trouver dans l’autre, cherche l’autre et se retrouver soi-même. Va-et-vient incessant qui définit toute spiritualité, toute mystique. Mais soyons clairs avec ce mot de mystique qui a une connotation de mystère, et qui semble vouloir dire que le mystère est consubstantiel à toute quête. Au contraire, rien de mystérieux dans la recherche spirituelle, si ce n’est que tout n’est pas dans le contrôle rationnel et l’explication logique, mais que certains moments ou certaines expériences se passent de mots et d’analyse. L’expérience spirituelle réside dans le fait que quelque chose se passe, tout simplement, et ce qui se passe se vit, et s’expérimente intensément, se ressent, profondément.