DR JIMMY HARMON

L’actualité autour de ces centaines de sinistrés à la suite des inondations du début d’avril qui se sont massées devant le ministère de la Sécurité sociale et d’autres bureaux régionaux réclamant leur allowance démontre les limites des structures d’aide de l’État. Du point de vue organisationnel, un État peut être défini comme une forme d’organisation que toute société utilise pour s’orienter et se gérer. L’État désigne également un ensemble de personnes qui accepte de s’imposer un ordre sous certaines conditions. Dans le cas de la gestion des vrais ou vrais faux sinistrés à Maurice, la machinerie de l’État a fait l’objet d’une catastrophe. Échec total du NDRMCC (National Disaster Risk Reduction and Management Centre), situé au 6e étage du Citadelle Mall, à Port-Louis. Il est l’instance « that acts as the main institution for the State of Mauritius for the planning, organizing, coordinating and monitoring of disaster risk reduction and management activities at all levels […] coordinates with all stakeholders to ensure that risk reduction and preparedness planning is included at all levels of the country, from individuals and communities, to Government policy and strategy”.

Au fait, la prochaine manif devrait se tenir devant ses locaux. Aucun exercice de simulation du NDRRMC souvent à grande couverture médiatique et de la MBC n’avait prévu que de fortes averses auraient pu devenir un sujet politico-social. Nous avons donc à tirer les leçons qui s’imposent. Cependant, nul besoin de faire du blame game continuellement. On a assez entendu et attendu. Le problème est profond.

Les études internationales sur les catastrophes (disaster studies) considèrent que toute catastrophe est avant tout sociale, bien plus que naturelle. Plusieurs travaux montrent qu’elle est le produit d’une longue histoire d’exclusion sociale, de machines économiques de développement urbain aveugles aux périls de la nature et d’ingénieries techniques qui, en tentant de contrôler les risques d’inondation fabriquent de la vulnérabilité. Mes réflexions s’inscrivent justement dans la perspective de « l’école de vulnérabilité », discipline sur les catastrophes au sein des Disaster Studies mais plus branchée sur les pays du Sud et qui dénaturalise les catastrophes. Cette discipline, à l’origine marxisante, a une vision processuelle des choses, explique l’irrationalité des personnes en détresse et observe les interactions entre les acteurs locaux politiques, publics dans des situations post-catastrophes dans des pays post-coloniaux. On y note souvent la charge émotionnelle dont sont empreints la catastrophe et ses témoignages. Cela rend délicate une analyse objective et distanciée. Même si la réponse du ministre Sinatambou à l’Assemblée nationale est claire, chiffres à l’appui, démontrant que toutes les régions affectées ont finalement bénéficié des Rs 182 du food allowance et des Rs 3000 par enfant et Rs 6 000 par adulte pour assistance for severe structural damage à leurs maisons, la question n’est pas là.
Dans le contexte mauricien, quand des centaines de sinistrés de Roche-Bois, Ste-Croix et Bain-des-Dames, entre autres, prennent d’assaut le bureau de la Sécurité sociale à l’Astor Court, Port-Louis, en ce mercredi 24 avril, on peut comprendre toutes les implications sociales que cela soulève. C’est la faillite des dispositifs de gestion des catastrophes et cela entraîne inévitablement les transformations des relations entre l’État et les citoyens. On a affaire à un « État compatissant » qui ne vient que ponctuellement au secours des plus démunis en situation de détresse. Au-delà du drame, ce sont cependant des questions de politique urbaine et de politique tout court qui sont directement posées. L’État se trouve alors confronté à une sous-classe de pauvres (underclass), invisible, oubliée et non répertoriée par les instances de l’État. Ils sont souvent qualifiés de « mauvais pauvres » car ils ne sont pas sur la liste des pauvres et on juge qu’ils tirent avantage de la situation. Or, c’est précisément l’invisibilité sociale de ces « mauvais pauvres » qui produit les catastrophes au sens non-environnementaliste du terme.

Nul besoin de dire qui sont majoritairement à Maurice nos underclass, « mauvais pauvres » ou ce que la sociologie du Sud appelle les « historically disadvantaged group ». Le dernier Country Report des Nations unies sur l’élimination de la discrimination raciale à Maurice en parle et a valu au ministre de la Justice, Honorable Maneesh Gobin l’incapacité à traiter son dossier. Dans le même sillage, quand nos personnes du « historically disadvantaged group » ne sont pas les mêmes que les officiers de l’État, on court le grand risque de tomber dans une catastrophe sociale, une conflagration ethnique. Donc, les sinistrés révoltés doivent nous interpeller. Ce n’est pas une question qu’on résout en délivrant des certificats d’incompétence aux gouvernants du jour. Chaque parti politique à Maurice doit avoir sur son agenda la priorité de s’assurer que nos underclass ou « mauvais pauvres » ne s’amenuisent pas à coup d’aide sociale mais de donner du travail et faire place à leurs enfants dans les instances gouvernementales. C’est la seule voie pour éviter une explosion sociale sur fond ethnique. Comment y parvenir ? Comment faire pour cela ? La responsabilité d’y penser et voir comment cela peut se réaliser revient à chaque lieutenant et sous-lieutenant de nos partis politiques de donner sérieuse réflexion à cette question. Les community workers doivent faire pression et ne pas avoir peur d’appeler un chat un chat. La situation est urgente. Bientôt nous serons tous inondés.