Nouvelle réunion de presse, vendredi dernier, du chef d’État, quelques jours avant de prendre l’avion pour New York où il doit assister à la prochaine assemblée générale des Nations unies. Rompant avec le silence long de plusieurs semaines sur les graves problèmes auxquels il a dû faire face tant au niveau de son parti qu’au sein de son gouvernement, sir Seewoosagur Ramgoolam a voulu faire le point sur les grands problèmes de l’heure: allégations de corruption dans son gouvernement, gaspillage, absence de diversification agricole, allégations de favoritisme, aéroport du Nord, sans oublier le mouvement de contestataires qui gagne en hardiesse. Visiblement préoccupé par tout cela, le Premier ministre a voulu tenter de ramener le débat dans le public. Pour s’expliquer.

L’impression générale après la réunion de presse était que, si SSR n’a rien dit de très nouveau, son dialogue avec la nation a servi à dissiper de nombreux malentendus. “Gaëtan Duval content fouette so cheval; moi, mo content cause avec mo cheval”. Dans cette boutade du Premier ministre, vendredi dernier, en réponse à une question relative aux accusations aux d’immobilisme et d’indécisions lancées par le leader du PMSD à l’adresse du gouvernement, il y a tout Ramgoolam. Ou, du moins, l’une des caractéristiques principales du personnage. C’est à l’usure, c’est-à-dire, par le dialogue permanent, qu’il “aura”, du moins le croit-il, les contestataires de son parti.

Acculé, le Premier ministre est quand même bien décidé à poursuivre le dialogue à l’intérieur de sa formation. Et peu importe que les contestataires aient laissé entendre que, pour eux, le dialogue est interrompu. Qu’à cela tienne, SSR s’adressera directement à eux, à travers les mass-medias. C’est ce qu’il a choisi de faire vendredi après-midi, rompant un silence long de plusieurs semaines, alors que les conjonctures les plus folles vont bon train.

Sa réunion de presse avait, en effet, un double but. Le premier, communiquer avec les contestataires, officiels et inofficiels, déclarés ou pas. Ainsi, quand il déclare « Si ou enan kiksose pou dire, ou vine dire li dans réunion parti », c’est essentiellement ces derniers qu’il entend toucher.

Le second but est également clair: excédé des attaques répétées et de plus en plus violentes formulées contre lui et le gouvernement, sir Seewoosagur a choisi de passer par dessus la tête des contestataires pour porter le débat devant l’opinion publique, au niveau des partisans travaillistes du pays tout entier. Essentiellement pour se justifier.

Les accusations de corruption dans le gouvernement ? « Où est le dossier, où sont les preuves ? » répond le Premier ministre. Qu’on établisse un prima facie case, et action sera prise. La loi actuelle permet d’ailleurs à quiconque de jurer un affidavit devant un magistrat relativement à des cas allégués de corruption. Pourquoi personne ne se prévaut-il pas de cette disposition de la loi ? Le gaspillage? Quel est le pays qui en est épargné ? « Ene ti pé gaspillage pas capave évité ». L’absence de diversification agricole ? « Pé faire gros efforts, mais li prend di temps et nous bizin produire en priorité ce qui rapporte casse! » Les allégations de favoritisme ? « Pas fine crée poste, Ti bizin méme mette diminue là pou remplace étrangers ». L’aéroport du Nord: « Plaisance pas ‘safe’. Bizin ène aéroport pou dan 20-30 ans, pour Tourisme ».

Et quand la raison ne saurait l’emporter, c’était le recours à l’émotion. « Pourquoi aurions-nous honte de l’indépendance ? C’est le plus grand événement de l’histoire de ce pays. Il faut fêter l’indépendance avec dignité, éclat, sans avoir honte! » Ou encore, le rappel des origines ouvrières de tous les “camarades de lutte”, et de communion d’esprit, des dirigeants actuels avec la grande masse.

SSR donc, a voulu, vendredi dernier, “parler à son cheval”, de manière un peu plus approfondie. Mais le cheval est, ces jours-ci, particulièrement récalcitrant. Ils sont désormais 14 à se dire officiellement contestataires, plus deux autres qui préfèrent demeurer à l’ombre du cabinet ministériel, pour des raisons évidentes. Sur le plan strictement numérique, le mouvement contestataire compte aujourd’hui un député travailliste sur deux. À mesure que croît ce nombre, le mouvement gagne en hardiesse. Les attaques se font de plus en plus virulentes, les dossiers sont préparés et seront soumis au cours des prochaines semaines à l’opinion publique, le ton se durcit, à mesure qu’augmente l’assistance aux réunions publiques des contestataires. C’est désormais contre la personne du PM, lui-même que se retournent la plupart des accusations. Le dialogue est rompu. Et on parle déjà de la formation d’un nouveau parti, le Parti national populaire (PNP).

SSR a-t-il pris peur de l’ampleur de ce mouvement ? On le pense. Il était visiblement préoccupé, vendredi après-midi, à sa réunion de presse. Préoccupé et fatigué. Comment ? La légendaire discipline travailliste ne jouerait plus? On oserait porter atteinte à son intégrité personnelle et à son autorité au point de la menacer ? “La contestation oui, la menace non !”, répondait-il vendredi.

Pourquoi cette angoisse nouvelle ? Essentiellement, parce que, pour la première fois depuis le début de la contestation ouverte, le groupe Boodhoo refuse de s’engager formellement et à l’avance, à soutenir le gouvernement au Parlement à la rentrée. Harish Boodhoo l’a déclaré, cette semaine, dans une interview au Mauricien: « Nous ne cautionnerons pas la politique scandaleuse du gouvernement à la rentrée et nous ne garantirons pas sa survie si cette politique continue ».

D’une certaine manière, le groupe franchit donc son Rubicon. Cette attitude s’explique aisément: le groupe a perdu beaucoup de sa crédibilité au cours des derniers mois, en voyant systématiquement avec le gouvernement sur des points où il s’était ouvertement opposé au cabinet. Le MMM avait sévèrement condamné cette attitude et les partisans ne comprenaient pas pourquoi la contestation n’était pas menée jusqu’au bout. C’est-à-dire, le refus d’entériner des mesures gouvernementales. Le groupe haussa le ton d’un cran.

Une opération en trois temps

Cette fois, SSR a pris peur. Sans l’assurance d’une cohésion parfaite de son groupe parlementaire, comment présenter en octobre-novembre l’inévitable budget supplémentaire requis pour éponger les récentes augmentations des salaires ? Comment mener l’action gouvernementale si chaque mesure, chaque législation, devait faire l’objet de pénibles tractations et de patientes mises au point ? Comment rendre au pays la confiance qu’il recherche par-dessus tout face à l’incertitude actuelle ?

En avril dernier, pour la première fois, le gouvernement était mis en minorité sur une proposition de loi mineure. L’expérience fut traumatisante, rapporte-t-on. La renouveler, surtout au moment du budget supplémentaire, aurait des effets catastrophiques pour le régime, face à une opposition qui semble se remuscler.

Acculé, sir Seewoosagur Ramgoolam a alors mis au point une opération en trois temps, pour remettre de l’ordre dans le parti. Le premier volet: sir Satcam Boolell, qu’on dit très proche des contestataires, dans le public, profite d’une réunion d’agents du parti, pour se dissocier du groupe. « Oui, c’est vrai, dit-il, je veux être Premier ministre, mais pas à n’importe quel prix, et surtout pas en donnant à quiconque (entendez SSR) un coup poignard politique dans le dos. Je suis pour la réforme, mais aussi pour la discipline et l’unité du parti ».

Cette prise de position publique de sir Satcam, cette semaine, dissipait certains malentendus. Deuxième opération, la conférence de presse: SSR passe sur la tête des contestataires et va directement à l’opinion publique pour présenter son case à lui. Troisièmement mouvement, il emmène avec lui, à l’ONU, Gaëtan Duval pour discuter de la politique intérieure à tête reposée et mettre au point l’offensive de la rentrée, le PMSD étant jugé un peu trop remuant à son goût ces jours-ci.

Enfin, tout en renouvelant son offre de dialogue, SSR l’équilibre aussi avec une manifestation de fermeté : “Pas de menaces !” avertit-il. Discutons, mais sans menaces ! « Je n’aime pas certaines méthodes des contestataires ». Et il leur décroche la même flèche qu’il lançait au MMM, il y a quelques mois: « La politique n’est pas une affaire d’enfants. Il faut bien réfléchir aux conséquences de ses actes ». Et comme si cela ne suffisait pas, sir Seewoosagur Ramgoolam déclare que si jamais il fallait de nouvelles élections, il n’hésiterait pas. Il avertit : « Je ne permettrai pas que le principe de la responsabilité collective soit mis en puéril », sous-entendant qu’il limogerait les ministres trop contestataires.

Il va même jusqu’au défi: non, il ne révélerait pas les détails du budget gouvernemental pour les réceptions et l’hospitalité, pour ne pas “insulter ses invités” , en rendant compte du moindre sou dépensé pour les recevoir. Non, il ne réduira pas les dépenses prévues pour l’anniversaire de l’indépendance.

Virage à gauche

Ceci dit, pour l’unité de son parti, sir Seewoosagur tente alors de répondre aux critiques formulées contre son régime par la population : immobilisme, conservatisme, etc. Et il a deux annonces en réserve sous ce chapitre:

1. Le Parti travailliste, le gouvernement et même le PMSD, dit-il, doivent tous virer à gauche. « Nous sommes déjà à gauche », prend-il soin de préciser « mais il faut aller encore plus à gauche ».

2. Une des manifestations de ce virage sera, dit-il, l’instauration d’un début de démocratie industrielle. Le gouvernement, annonce-t-il, modifiera les statuts de Rose-Belle afin que les planteurs qui livrent des cannes à la sucrerie gouvernementale puissent obtenir des actions d’une proportion égale à celle de cannes qu’ils livrent à l’usine. Deuxièmement, les travailleurs devront bénéficier d’une tranche des profits allant de 10 à 20%.

Et SSR avertit également que la mesure sera généralisée, c’est-à-dire, touchera même les entreprises privées. C’est la réponse du Parti travailliste, croit-on comprendre, aux demandes persistantes visant à introduire une forme de participation ou une autre dans l’entreprise. Jusqu’ici, la participation s’effectuait seulement au niveau des décisions, par la représentation au board de directeurs.

Désormais, elle touchera à la participation au capital même de la sucrerie et la participation aux profits annuels. L’intention avait été affichée dans plusieurs discours du trône : elle se matérialisera dès la rentrée, croit-on savoir.

Ce tour d’horizon général semblait être bien accueilli dans certains rangs travaillistes. Le Nation, quotidien boolelliste, qui n’avait pas ménagé ses critiques contre le Premier ministre ces derniers mois, se déclarait, hier matin, satisfait, estimant que SSR avait été “rassurant, conciliant, et offrant une vision lucide de la conjoncture, surprenant par le ton résolument porté au réalisme”.

Le Cernéen, autre quotidien gouvernemental, se disait “étonné” par la “verdeur” du Premier ministre. Et l’impression générale après la réunion de presse était que si sir Seewoosagur n’avait rien dit de très nouveau, son dialogue avec la nation avait servi à dissiper de nombreux malentendus.

Performance réussie ? On ne le saura qu’à la rentrée parlementaire. C’est à ce moment, en effet, que se jouera sans doute l’avenir du Parti travailliste.