En une année, le monde a fait du mot révolution un phénomène planétaire. Les trotskistes radicaux eux-mêmes avaient abandonné cette expression pour le terme anticapitaliste. Voilà le mot et la chose qui reviennent en force. Cela ne part pas de l’Europe mais des États arabes. Inquiets pour leur avenir, insatisfaits de leurs dirigeants, des peuples se soulèvent. La révolution mondiale est en marche. Rétrospective des événements.
Le monde s’essouffle et les révoltés ou indignés descendent dans les rues pour dire leurs frustrations, comme en 1968, mais avec plus de réalisme, note le sociologue Heinz Bude. “Le mouvement de 1968 était né d’une utopie; en 2011, les précurseurs du renouveau ont la conviction que tout va désespérément de travers depuis leur venue au monde”, écrit-il dans Courrier International. Même ceux qui, en Tunisie, ont chassé le président Ben Ali, ceux qui ont traduit Hosni Moubarak en justice en Égypte, ceux qui s’opposent à Benyamin Netanyahou en Israël, à Sebastián Piñera au Chili… ne croient pas que le ciel se dégage. Pour une fois, ces révolutions orientales sont des modèles pour l’Occident. L’Europe a ainsi été le théâtre de troubles politiques à Athènes (Grèce), de rassemblements à Madrid (Espagne) et d’émeutes à Londres (Angleterre).
L’étincelle a jailli à Tunis en décembre 2010 avant d’enflammer Le Caire. Le mécontentement gagne les pays arabes l’un après l’autre. Les appels à manifester lancés via Internet se multiplient. Et la presse du Machrek et du Maghreb n’hésite plus à rendre compte de cette colère. Depuis, ce que l’on a appelé le “Printemps arabe” ne faiblit pas.
Révolution du jasmin.
17 décembre 2010, un vendeur ambulant s’immole à Sidi Bouzid (Tunisie) et tout le pays s’embrase. La mobilisation prend place et scande : “Dégage !” à Ben Ali. Début janvier, le dictateur s’enfuit avec son clan en Arabie Saoudite. La “Révolution du jasmin” ouvre la voie et donne de la voix au printemps arabe. Toutefois, à l’approche des élections, le 23 octobre prochain, des tensions sont ravivées en Tunisie.
À la fin de janvier 2011, c’est l’Égypte qui a emboîté le pas à la Tunisie. La contestation contre le pouvoir et la pauvreté enfle dans les rues et sur la toile. La répression, diffusée par la chaîne Al Jazeera, ensanglante le pays. À Place Tahrir, les opposants ne bougent pas jour et nuit. Huit millions de manifestants réclament le départ de Moubarak, au pouvoir depuis plus de 30 ans. Après 18 jours de révolte, le “vieux dictateur Moubarak” démissionne.
Libye, Syrie…
La révolution trouve des échos au Maghreb et dans les États islamistes comme la Syrie, la Libye, le Yémen… Le New York Times titre : “Les activistes dans le monde arabe s’affrontent pour définir un État islamique”. “Il est possible que les luttes entre islamistes puritains et libéraux soient maintenant plus importantes que celles entre les islamistes en général et les laïques”, développe le journal américain. La Libye réclame, mi-janvier, le départ de Khadafi, dictateur depuis 40 ans. Les affrontements entre la police et les opposants éclatent à Benghazi et l’armée libyenne ouvre le feu au cours d’un enterrement. La contestation se poursuit à l’ouest et à Tripoli où elle sera très violente et sanglante. Cette guerre civile fera des milliers de morts. En août, les rebelles prennent la capitale, soutenus par l’Otan. Khadafi, lui, reste introuvable.
En mars en Syrie, des manifestants incendient le siège du parti Bass du dictateur Bachar El-Assad, qui réprime ces révoltes par le sang. La contestation se poursuit malgré les presque 3,000 morts. Le 14 juillet en Israël, 450,000 indignés descendent dans les rues à Tel-Aviv. Une première pour ce pays qui se révolte contre l’injustice fiscale, la corruption et la vie chère et qui met en cause la politique ultralibérale du Premier ministre Benyamin Netanyahou.
Manifs occidentales.
Le 4 août dernier, Londres fait face à des émeutes à la suite d’une fusillade entre Mark Duggan et la police. Le jeune homme meurt et la capitale s’enflamme. De Birmingham à Liverpool, Manchester, Bristol, les émeutes gagnent du terrain. Le gouvernement parle de “crise de classe ou crise des valeurs” pour justifier ces actes, alors que David Cameron, Premier ministre, pointe “l’effondrement de la famille et l’assistanat”.
Ailleurs en Europe, le Portugal a manifesté, le 12 mars, à l’appel du collectif Geração á rasca (“génération dans la dèche”). Les manifestants dénoncent les difficultés financières, le fort taux de chômage (plus de 620,000 chômeurs) et la précarité. Les Espagnols, eux, protestent contre les mesures d’austérité du gouvernement et dénoncent le chômage ainsi que les conditions de travail de la jeunesse. En Grèce, depuis mai, sur l’exemple espagnol et à la suite d’appels sur Facebook, la “génération à 600 Euros” envahit la place Syntagma en face du parlement et plante ses tentes. Les manifestations contre l’austérité sont quasi quotidiennes. En Italie, le front anti-Berlusconi n’a jamais été aussi vaste. Le pays est au bord de la crise de nerfs avec la révolte des étudiants, les mouvements d’indignation face “aux partouzes du Premier ministre et à la corruption”.
Révolte latine.
Au Chili, les étudiants manifestent contre le coût des études. Du jamais vu depuis le retour de la démocratie en 1990. Camilla Vallejo, leader du mouvement, parle du “printemps du peuple chilien”. Le mouvement des indignés demande au président Sebastián Piñera la réforme d’une organisation sociale et politique en partie héritée de Pinochet. Au Brésil, le ras-le-bol face aux scandales de corruption qui caractérisent la vie politique du pays a été le détonateur de manifestations, le 7 septembre dernier. Mais la mobilisation demeure encore “timide et brouillonne”. À Sao Paulo, il reste à créer “une culture de la manifestation. Un mode apolitique de faire de la politique. Le mouvement n’est pas défini politiquement; il est contre la corruption. Il n’y a aucun parti qui se situe au-dessus du bien et du mal”, dit le résistant Saulo Reseden. Le pays d’à côté, l’Argentine, surveille de près l’évolution de cette crise.
Liberté.
En Inde, au Brésil comme en Chine, la contestation est portée par des citadins, qui aspirent à la liberté. “Malgré leurs résultats économiques, la Chine, l’Inde, l’Indonésie ?sans parler du Moyen-Orient ?doivent faire face à un mécontentement presque aussi profond qu’en Occident”,lit-on dans le journal The Economist (Londres). L’onde de choc du printemps arabe a été ressentie jusque dans les rédactions chinoises. Face à l’ampleur des soulèvements, les médias d’État, habitués à ne pas faire ombrage aux intérêts diplomatiques de la Chine, ne pouvaient pas demeurer silencieux. “Inégalités, brutalité du pouvoir, droits de l’homme bafoués, corruption, modèle de croissance insoutenable, Pékin est un éternel cauchemar”, dit l’artiste/activiste Ai Weiwei. En Inde, Anna Hazare lutte contre la corruption. Depuis avril, ce militant de 73 ans est entré en conflit avec le pouvoir, et est soutenu par un vaste mouvement populaire. Mais la nouvelle star de l’Inde ne fait pas l’unanimité, même s’il se réclame de l’héritage du Mahatma Gandhi.
Il est tentant de voir dans tous ces mouvements une réaction au processus de mondialisation. On saura, avec le temps, si l’année 2011 figure aux côtés de 1968 et de 1989 comme un accès de fièvre révolutionnaire, écrit Courrier International.