De plus en plus de pays à travers le monde ont choisi de mettre en place des villes intelligentes comme une panacée à leurs problèmes, pour attirer des investissements et promouvoir la croissance, ou tout simplement pour s’aligner sur les pays développés. On prévoit que le marché mondial des villes intelligentes va croître, partant de USD 411 milliards en 2014 à USD 1,500 milliards en 2020 et USD 3,300 milliards en 2025.
Les villes ont toujours été et resteront l’épicentre de la civilisation, les endroits où les gens vivent, travaillent, et s’épanouissent. Elles sont aujourd’hui à l’orée d’une transformation, qui sans doute redéfinira la manière dont elles fonctionnent et comment les citoyens vont y habiter. Mais veut-on vraiment que nos villes réfléchissent pour nous?
Derrière la vision séduisante de villes intelligentes se cachent plusieurs questions troublantes. Un exemple : le système intelligent de stationnement qui a été adopté par bon nombre de pays et qui incite les gens à se garer uniquement dans la place qui leur est réservée par le logiciel du système. La liberté de se garer là où nous le voulons et de prendre nos propres décisions quotidiennes ne donne-t-elle pas sens à notre vie? Les défis de la ville ne sont-ils pas ce qui rend la vie urbaine si attirante? Dans une ville où tout est détecté, mesuré, analysé et contrôlé, ne risquons-nous pas de perdre les avantages négligés de ces quelques inconvénients?
Masdar, à Dubaï, est une ville à moitié construite qui émerge du désert. La technologie utilisée dans les moniteurs de la ville régule chaque activité à travers un centre de commandement. Les citadins deviennent donc les consommateurs de choix déterminés par les calculs préalables, où ils peuvent uniquement choisir le menu plutôt que de créer le menu.
Les dispositifs mis en place par la ville intelligente de Songdu en Chine interrogent la place de la technologie, qui rend la ville froide. Des rangées de bâtiments ont été construites avec la même structure uniforme, sans individualité. Derrière l’innovation qui règne au coeur de cette ville intelligente, on ne trouve pas de véritable intégration sociale.
Les risques liés à la construction de villes intelligentes n’ont jusqu’ici pas vraiment été jaugés. La mise en oeuvre de nouvelles technologies, par exemple, exige qu’un énorme volume de données soit recueilli auprès des citoyens. Le système de Smart Grid, qui recueille et transmet des informations détaillées sur la consommation d’énergie, peut également révéler les habitudes des consommateurs. Souhaitons-nous que nos vies soient ainsi codifiées au gré d’un logiciel? Où s’arrête la surveillance s’agissant des radars et autres capteurs ?
Il n’y a jusqu’à présent, à travers le monde, aucune tendance perceptible dans le choix des villes existantes d’être transformées en villes intelligentes. Mais une chose est sûre, les ressources sont aujourd’hui détournées des problèmes d’un autre ordre – la pauvreté persistante, l’injustice sociale, la ghettoïsation, la sécurité, la désaffection démocratique, la vie culturelle, le maintien des commerces dans les quartiers, l’enseignement public… Le plus d’énergie que ces villes investissent dans la gestion selon les principes ‘intelligents’, le plus facile il devient de négliger les aspects de nos problèmes qui n’ont pas de solution ‘smart’.
Le vieillissement de la population globale est un autre phénomène que l’on ignore aujourd’hui quand on évoque la question des villes intelligentes. En 2030, plus d’un milliard de personnes auront 65 ans ou plus. L’espérance de vie moyenne augmentera de 74.6 à 81 en 2050. Les personnes âgées seront donc parties prenantes des villes intelligentes du futur. Ces personnes âgées bénéficieront-elles du même droit d’intimité? Ou irons-nous jusqu’à demander à ces personnes âgées de renoncer à leur intimité? Alors que les promoteurs des villes intelligentes évaluent l’impact social, les besoins sociaux et l’incidence environnementale de ces développements, la question qui se pose est: une étude de faisabilité ou une évaluation collective a-t-elle été faite au niveau national? Comment évalue-t-on aujourd’hui l’impact, les risques et les dangers de l’ensemble de ces villes intelligentes? Y a-t-il vraiment une demande pour autant de villes intelligentes?
Ce qui nous pousse à opérer une distinction entre un système fermé et un système ouvert. Dans un système fermé, d’une part, l’activité imprévue est soit intégrée dans les règles existantes ou expulsée comme non pertinente (‘bruit’). Les systèmes fermés s’efforcent donc de toujours maintenir leur équilibre. Dans un système ouvert, d’autre part, l’équilibre n’est pas le but: le système est programmé pour évoluer, être ouvert à l’imprévu et à changer de structure constamment avec de nouvelles données. Le ‘bruit’ est valorisé.
Les villes sont destinées à être des systèmes ouverts et non-linéaires. Elles se développent de façon imprévisible. Par exemple, l’augmentation de la densité de la population dans les villes suit une trajectoire non-linéaire erratique, qui est plus prononcée dans les mégapoles d’Asie et d’Amérique latine d’aujourd’hui. Essayer de modéliser cette croissance en utilisant des concepts comme dans un système fermé serait de la mauvaise science. Plutôt que de traiter les villes comme des noeuds qui peuvent être ajoutés pour passer de petites à grandes comme à Masdar et à Songdo, nous devrions permettre aux villes d’accomplir leur expansion et leur densité requise à travers une évolution naturelle.
Si nous avions le choix, préférerions-nous un endroit pré-organisé, déjà planifié? La perspective de la ville ordonnée n’a pas été un leurre pour la migration volontaire, ni dans le passé dans les villes européennes, ni aujourd’hui dans les villes d’Amérique du Sud et d’Asie. Aujourd’hui, les gens veulent une ville plus ouverte, dans laquelle ils peuvent faire leur chemin. Des citoyens qui s’engagent activement pour améliorer leur ville, n’est-ce pas là, la vraie finalité d’une ville intelligente?
Construire une nouvelle infrastructure urbaine intelligente pourrait définir le modèle de développement pour les décennies à venir. Bien qu’il y ait beaucoup d’enthousiasme quant à ce qu’une ville intelligente pourrait faire, celle-ci – sans l’intégration  et l’usage du citoyen – pourrait nous mettre sur ??la piste d’un avenir urbain qui est prédéterminé et qui restreint l’évolution naturelle. Les processus sociaux informels sont la source d’innovation économique, le fondement d’une vie sociale excitante et le génie d’une ville.