Chaque citoyen a des droits, mais il n’incombe finalement qu’à lui-même de se battre afin de les faire respecter. Le monde se souviendra longtemps des images des révolutions arabes, qui ont vu des citoyens indignés déboulonner des dictateurs longtemps indécrottables, ou fait trembler des monarques qui ont, subitement, semblé découvrir les vertus du dialogue avec leurs sujets. Dans la République de Maurice, également, l’année 2011 aura été plutôt favorable à ces insoumis – assez rares ici – qui ont su résister à l’arbitraire et à la domination. Et, bien dans l’ère du temps, ce sont des citoyennes mauriciennes qui ont donné les plus beaux exemples
Week-End a identifié quatre personnes, toutes des femmes, qui, selon le choix du journal, mériteraient bien le titre de Résistantes de l’année. Ces quatre femmes sont Sheila Touche, Rehana Ameer, Jyoti Jeetun et Molly Arlandoo. Quatre femmes qui ont subi répression, brimades et sanctions, mais qui n’ont jamais cédé face à l’adversité, et soutenues, certes, par des syndicats et des militants de la société civile, elles ont vaincu
Le combat a duré près de trois mois pour Sheila Touche, cuisinière et animatrice du syndicat du personnel de l’hôtel La Plantation, un établissement du groupe Apavou. Initialement, elle avait été mise à la porte le 18 août, « pour des raisons économiques » avait indiqué le groupe hôtelier. Avec des lois du travail tendancieusement en faveur de l’employeur, le prétexte invoqué pour son renvoi s’annonçait difficilement contestable. Mais son syndicat, affilié à la Fédération des Travailleurs Unis (FTU), devait très vite se rendre à l’évidence du fait que ces raisons ne tenaient pas la route, puisque dès que Mme Touche a quitté ses fourneaux, le groupe hôtelier l’a remplacée par de nouveaux employés. Le syndicat devait surtout réaliser que la véritable intention de l’employeur était de se débarrasser d’une de ses plus importante animatrices.
Avec la solidarité syndicale, Mme Touche a manifesté presque quotidiennement devant l’établissement hôtelier, jusqu’à ce que le ministre du Travail soit forcé à intervenir. La détermination de Sheila Touche s’est avérée payante à la fin, et le groupe Apavou a dû la réintégrer et restaurer tous ses privilèges. Un démenti flagrant à ceux qui prétendent que la réintégration d’un employé à son poste, après un renvoi injustifié, ne dépend que de la volonté de l’employeur !
Indemnisation record
Licenciée de manière péremptoire comme Chief Executive Officer du Sugar Investment Trust (SIT) à l’instigation du gouvernement de l’Alliance de l’Avenir (Ptr-PMSD), dès son installation au pouvoir en 2005, Jyoti Jeetun a galéré pendant cinq longues années avant d’obtenir réparation auprès de la Cour suprême. Employée du SIT depuis 1994, à son renvoi, elle n’avait obtenu que l’équivalent de trois mois de salaires par année de service. À l’issue du procès qu’elle devait par la suite intenter à son employeur devant la Cour industrielle, Mme Jeetun avait été déboutée. Mais, nullement découragée, elle a fait appel devant la Cour suprême et, le 2 avril 2010, les juges Saheeda Peeroo et Ah Foon Chui Yew Cheong lui ont octroyé des indemnités d’un montant de Rs 8 017 624.12, en dommages et intérêts – ce qui, dans les annales mauriciennes, représenterait une des plus importantes indemnisations jamais accordées pour un licenciement injustifié.
Malgré ce verdict, Jyoti Jeetun, entretemps exilée à Londres, aura eu à patienter une année supplémentaire pour voir, enfin, le Judicial Committe du Privy Council confirmer le jugement de la Cour suprême.
La direction du SIT et, certainement, les mauvais génies qui avaient exigé la tête de l’ancienne CEO sans aucune raison valable (comme l’avaient fait remarquer avec justesse les deux juges mauriciens depuis l’an dernier) ne s’attendaient probablement pas à ce que Mme Jeetun leur oppose une telle résistance, jusqu’à aller devant les Law Lords londoniens. Et ils ont reçu cette semaine une leçon qu’ils ne sont, sans doute, pas prêts d’oublier.
Pour le principe
Le calvaire de Rehana Ameer, la présidente de la Mauritius Broadcasting Service Staff Association (MBSSA), a, lui, duré douze bons mois. Soit, depuis son licenciement comme Transport Officer, sur la conclusion d’un comité disciplinaire à la fois « juge et partie », à la suite d’une sombre affaire d’allégation de manipulation d’un tract diffamatoire à l’égard du directeur-général, Dan Callikan. Mais, au fur et à mesure qu’on prenait la mesure du conflit entre Rehana Ameer et la direction de la MBC, il devenait évident qu’elle avait été la cible désignée d’un autocrate bien protégé en haut lieu, et surtout bien décidé à mettre son personnel au pas
Disculpée d’abord par la Commission de Médiation et de Réconciliation, puis par le Fact Finding Committee présidé par l’ancien magistrat Denis Vellien, Rehana Ameer a dû, néanmoins, aller jusqu’à menacer de recourir à une grève de la faim – qui devait commencer le 9 décembre, mais qui a été finalement rendue caduque par la capitulation du conseil d’administration de la MBC – pour enfin retrouver son poste. Pour Mme Ameer, le combat continue et, ces jours-ci, elle doit encore lutter pour récupérer la totalité de ses salaires, de ses bénéfices et de son boni de fin d’année, déduits durant sa période de suspension arbitraire.
Le grand mérite de cette battante est que, par l’exemple qu’elle a donné, elle a aidé à redonner ses lettres de noblesse à une classe de dirigeants engluée dans la bureaucratie et passablement dé-crédibilisée. Rehana Ameer, par ailleurs complètement abandonnée par son propre syndicat à la station de radio-télévision nationale, aurait bien pu se soumettre et accepter d’être mutée dans un autre secteur de travail, et débarrasser le plancher. Mais pour le principe, elle a tenu à rester à la MBC, avec tout les risques que cela comporte pour la suite de sa carrière
Vingt ans d’opposition
Cela faisait quarante ans qu’une loi dénommée Tenant’s Tax (taxe locative) ajoutait au fardeau des petits commerçants qui louent les locaux où ils opèrent. Cette taxe frappait doublement les commerçants-locataires (des milliers à travers le pays) parce que, après avoir réglé leur loyer auprès du propriétaire de leur emplacement – ce dernier ne manquant évidemment pas d’y inclure le montant de la taxe immobilière que lui-même se doit de payer – ils avaient encore à s’acquitter de cette taxe locative.
Molly Arlandoo, qui gère une petite bijouterie à la rue Meldrum à Beau-Bassin, avait estimé l’imposition de cette Tenant’s Tax injuste et, pendant plus d’une vingtaine d’années, elle n’a eu de cesse d’exploiter toutes les failles possibles de la loi des Administrations régionales pour ne pas avoir à la payer. Elles inondait les boîtes aux lettres des ministres de ses doléances. Maintes fois, elle a été trainée devant la Cour de district de Rose-Hill, où elle a tenu tête aux inspecteurs de la section des Finances de la municipalité. La corporation municipale lui a fait servir des avis de saisie sur ses biens et, en pleine bataille judiciaire, Mme Arlandoo s’est même retrouvée lâchée par un avoué qui, au mépris de l’éthique, était carrément passé dans le camp des autorités. Mais jamais l’opposition de cette dame à la loi n’a fléchi et ses objections, qui sont parvenues aux oreilles du nouveau ministre des Finances, Xavier- Luc Duval, ont fini par convaincre ce dernier à abolir la Tenant’s Tax dans le cadre de la présentation de son tout premier budget national.
L’ Association des commerçants de Beau-Bassin/Rose-Hill qui, elle aussi, réclamait l’abolition de la taxe – mais dans un cadre revendicatif plus institutionnel – a, très honnêtement, reconnu que le combat personnel de Molly Arlandoo a fait positivement avancer le dossier.