Depuis le 12 juillet dernier, Nageem, 43 ans, habitant la périphérie de Port-Louis, ancien toxicomane et atteint du sida, est en détresse. Ce mardi-là, il a dormi à la belle étoile, ses proches l’ayant chassé de la maison familiale. « Ki crim monn fer ? Zot inn zett tou mo bann zafer deor ek dir mwa mo enn “cosson”… Pourtan mo pann fer zot narien ! » déplore-t-il, la gorge nouée par la tristesse. À ce jour, l’homme est sans emploi et survit dans une modeste maison délabrée où il n’y a ni eau courante ni électricité.
« Dans le courant de la semaine, j’ai ramassé des restes d’un dholl pourri dans les ordures. Oui, j’ai fait les poubelles… Je n’ai pas honte de le dire. Je n’avais rien à manger et j’avais faim. » Frêle comme si ses os étaient prêts à se briser en deux, surtout par ces temps venteux, Nageem, cependant, tel le roseau, plie mais ne se rompt pas. Les déboires, il en a eu pour son compte. Et il croyait sciemment qu’il avait payé la lourde facture des erreurs du passé, à savoir sa jeunesse de toxicomane, le fait qu’il ait perdu boulot, femme et enfants, le respect et l’amour de ses proches, parce qu’il en était arrivé à voler chez lui pour « tracer ». Comme tout toxicomane. Sans compter que depuis un peu plus de 10 ans, Nageem vit avec le sida.
Sa vie, dit-il, a basculé totalement à ce moment-là, ce qui aura provoqué chez lui le déclic pour arrêter de se droguer. « La méthadone a fait des merveilles ! J’ai eu le soutien et l’aide des membres du Centre Idrice Goomany et je les remercie pour ce qu’ils font toujours, surtout maintenant, pour moi », soutient-il.
Entre le moment où il décroche des drogues, fait un dernier séjour derrière les barreaux et apprend qu’il est séropositif, les choses s’étaient quelque peu arrangées avec ses proches. Nageem, benjamin d’une fratrie de 12, se propose de s’occuper de leur vieux père, leur mère étant décédée depuis plusieurs années. « Mais j’ai toujours ressenti une certaine méfiance et un peu de rejet envers moi », explique-t-il.
Le 11 juillet dernier, « un simple petit incident s’est produit avec mon père qui, à 89 ans, perd par moments la mémoire ». Et la vie de Nageem vire alors au cauchemar. « Mes proches se sont servis de ce malheureux incident pour me traiter de voleur, impliquant que je volais mon père, confie-t-il. Je sentais que, depuis quelque temps, on cherchait à m’éjecter, mais comme personne ne pouvait rien me reprocher, ce n’était pas facile. Il fallait donc un prétexte et ce malentendu a servi à cela. »
Le mardi 12 a été « un calvaire sans fin pour moi », dit notre interlocuteur. Ses yeux se remplissent de larmes et sa gorge se noue lorsqu’il explique comment « après avoir jeté mes affaires hors de la chambre que j’occupais sous le toit familial, je me suis entendu traiter de tous les noms ». Ses proches lui lancent alors : « To ene cosson ! Twa ek to maladi sida to ena la, bann droger kuma twa, zot tou bann cosson… To fer nou gayn honte. Pena to plas dan sa lakaz-la. Bez to sime ale ! »
Même si la violence « n’a jamais été physique », admet Nageem, reprenant ses esprits et calmant sa peine, « j’ai été profondément blessé et humilié », ajoutant : « Je ne pensais pas que mes proches, des personnes instruites, religieuses et que j’aime de tout mon coeur, pouvaient me traiter de la sorte. » Dormant à la belle étoile la nuit du 12, Nageem se souvient alors d’une bicoque dans la banlieue de la capitale. « J’y ai habité auparavant, dit-il. Quand ma femme m’a quitté, des personnes l’ont incendiée. Résultat : il n’y a ni électricité ni eau courante. » Pire encore : « Kan mo ti pe craze dan prison, dimun inn kokin tou seki ti ena ladan,  ziska raccord delo ek vase dan twalet. »
N’écoutant que son courage, et parce qu’il est un battant de nature, Nageem se résigne à frapper aux portes des institutions pour trouver de l’aide. « J’ai sollicité l’aide d’un centre socioculturel très connu de la capitale, mais on m’a renvoyé… Seul le centre Idrice Goomany, où j’étais patient quand j’étais toxicomane, me soutient à ce jour. »
Notre interlocuteur souhaiterait que « personne d’autre ne connaisse l’enfer que je vis » ces jours-ci. « Je demande aux jeunes de réfléchir à deux fois avant de prendre des drogues. Et aux parents de ne pas rejeter leurs enfants s’ils se droguent ou sont atteints du sida. Aidez-nous ! Aimez-nous ! Nous méritons votre respect malgré nos erreurs passées. »