En 2010, 76 procès pour abus sexuels sur mineurs ont eu lieu à la Cour Suprême. Les chiffres pour 2011 n’ont pas encore été rendus publics. Entre temps, le Crime, Justice and Security Statistics, publié en août dernier, note une hausse de 8% dans les agressions sexuelles, dont 59% concernent les mineurs de moins de 16 ans. De janvier à septembre 2012, la police a quant à elle, enregistré 151 cas d’abus sexuels sur mineurs. À la Child Development Unit (CDU), environ 300 cas sont enregistrés chaque année. Tous ces chiffres démontrent que les Mauriciens dénoncent plus facilement. Cependant, des failles subsistent encore dans les procédures. Les enquêtes et les procès se révèlent parfois traumatisants pour les victimes.
Selon le dernier rapport de Statistics Mauritius sur les délits enregistrés en 2011, les agressions sexuelles sont en hausse dans le pays. Des 466 cas, 59% se rapportent aux jeunes de moins de 16 ans. Le rapport précise également : « A higher proportion of victims of sexual assaults were young female students. » 190 agressions ont ainsi eu lieu dans des institutions éducatives. 55% des victimes étaient étudiants au moment des faits. Au total, ces chiffres représentent une hausse de 8% par rapport à l’année 2010.
Pour Mélanie Vigier de Latour-Bérenger, psychosociologue et présidente de l’organisation Pédostop, ces chiffres ne sont pas étonnants. Elle relève que « 45% des violences sexuelles concernent des enfants de moins de 9 ans (Snatem 2001). »
À Maurice, 221 enfants victimes d’abus sexuels de janvier à août 2012, sont rapportés au CDU et il y aurait environ 300 cas rapportés chaque année. Les statistiques ne reflètent qu’une partie de la réalité, malheureusement. Environ 20% des femmes et 5 à 10% des hommes disent avoir subi des violences sexuelles dans leur enfance (OMS, 2010).
Le rapport de Statistics Mauritius précise également que si plus de cas d’agressions sexuelles sont enregistrés de nos jours, c’est parce que les victimes dénoncent plus facilement que par le passé. Toutefois, beaucoup de personnes engagées dans le domaine de l’enfance, ont en plusieurs occasions attiré l’attention sur les failles de notre système. Les enquêtes et les procès peuvent être des expériences traumatisantes.
Mélanie Vigier de Latour-Bérenger met l’accent sur l’importance d’un encadrement approprié. « Il importe qu’un enfant soit accompagné psychologiquement lors d’une plainte au CDU ou lors d’un procès. Et que cet
accompagnement soit assuré par des professionnels compétents qui connaissent cette problématique. Ce qui est rarement le cas à Maurice. »
Malheureusement, souligne la psychosociologue, des faiblesses ont été
notées : « De nombreuses questions inadéquates sont posées à l’enfant
victime, sans confidentialité quand il est interrogé, parfois mettant en doute sa parole, ou voulant absolument avoir des preuves matérielles, ce qui est rarement possible. Il lui est demandé de répéter plusieurs fois ses propos, à des personnes différentes. Cela
est traumatisant ! »
Mélanie Vigier de Latour-Bérenger est d’avis qu’il est devenu urgent d’adopter un système plus approprié pour ce type d’affaire. Elle cite l’exemple de la ‘Salle Mélanie’, mise en place en France en 1999, « l’enfant est interrogé une seule fois dans un cadre approprié et par des professionnels compétents. L’entretien est filmé. »
Les failles du système ne devraient pas décourager les parents à venir de l’avant pour autant. Mélanie Vigier de Latour-Bérenger est catégorique sur la question : « Tous les cas d’agressions sexuelles
doivent être dénoncés ! En amont et en parallèle, un grand travail de formation des psychologues, officiers du CDU, etc. doit être fait pour accompagner au mieux chaque victime. »
La présidente de Pédostop regrette que trop souvent, les victimes « gardent le secret, entre autres, à cause de la pression de leur agresseur qui est dans 70 % des cas, une personne proche, aimée et en qui elles ont confiance ! Et les abus perdurent. »
Elle est d’avis que les enfants mauriciens devraient être davantage informés sur la pédophilie. « On parle très rarement aux enfants de la sexualité de manière générale, ce qui est anormal. Très peu nombreux sont les parents qui parlent aux enfants des agressions sexuelles, des comportements manipulateurs, etc. On a un grand travail d’information et de sensibilisation à faire. Aucun enfant n’est à l’abri. Il faut arrêter de croire que ça n’arrive qu’aux autres ! »
Doublement victimes
Le Centre d’Éducation et de Développement des Enfants Mauriciens (CEDEM) accueille des victimes d’abus sexuels placées dans son shelter par la CDU. Selon Shehenaz Hossainsaeb, co-directrice du CEDEM, les enfants arrivant chez elles sont complètement bouleversés. « Celles qui viennent ici, ont été retirées de leurs familles par la CDU, car elles n’y étaient pas en sécurité. En quelque sorte elles sont doublement victimes. »
Cette dernière précise que les enfants bénéficient d’un suivi par les psychologues de la CDU. Mais elles sont tout de même bousculées par les événements. « Elles sont tout effrayées et perturbées moralement. Souvent, elles demandent : pourquoi moi ?’ »
Dans de telles situations, poursuit Shehenaz Hossainsaeb la première chose est de rassurer la victime qu’elle est en sécurité au shelter. « Nous lui donnons le temps de faire son adaptation sans poser de questions. Nous demandons également aux autres résidentes de respecter son intimité et de ne pas la forcer à parler. »
Cette période d’adaptation rime également avec cauchemars, pleurs et pipi au lit. « Nous organisons des activités thérapeutiques pour aider l’enfant à sortir de cette période difficile. Il faut surtout la revaloriser. En parallèle, elle est toujours suivie par les psychologues de la CDU. »
Le moment le plus difficile pour les victimes, témoigne Shehenaz Hossainsaeb, est celui du procès. « Les filles ont peur d’aller en cour. Elles ne veulent pas revivre ces événements et revoir leur agresseur. » Une préparation psychologique s’avère alors nécessaire. C’est pour cela, ajoute la co-directrice du CEDEM, que le centre demande à la CDU de le tenir informé à l’avance, afin de prendre les dispositions nécessaires. « Lorsque la victime va en cour, elle est accompagnée des officiers de la CDU seulement. Nous devons donc la préparer à l’avance. Notre psychologue se charge de cet aspect. »
Malheureusement, ajoute Shehenaz Hossainsaeb, un procès comporte beaucoup d’imprévus. « Il y a souvent des renvois et l’enfant en revient découragé. » Lorsque les procédures sont lentes, les victimes ne veulent plus aller de l’avant. Elle cite l’exemple d’un cas survenu il y a quelques années où le procès avait eu lieu après neuf ans. « La victime avait 9 ans au moment des faits et à 18 ans, le procès était toujours en cours. À un certain moment, elle ne voulait plus y aller et avait même oublié certains détails. »
Même si de nos jours les choses se sont améliorées, Shehenaz Hossainsaeb est d’avis que les procédures auraient dû être moins longues. Même si les procès se tiennent en chambre, il faudrait rendre l’endroit plus child friendly, ajoute-t-elle.
Nouveau protocole
Au niveau de la police, un nouveau protocole a été mis en place pour gérer les cas d’agressions sur mineurs. « Dès qu’un cas est reçu dans une station, nous alertons la CDU. L’enfant est par la suite examiné par le médecin de la police, avant d’être envoyé à l’hôpital pour des soins préventifs par rapport au VIH. Si l’enfant doit être admis, il y a un ward spécial prévu pour ce genre de cas », explique le service de communication de la police.
Selon ce même protocole, la victime doit donner sa déposition dans une “private room” en présence d’une policière et d’un officier de la CDU. À partir de là, l’enquête suit son cours normalement, alors que l’enfant est toujours encadré par les psychologues de la CDU.
Parallèlement, précise le service de communication de la police, des campagnes de sensibilisation sont organisées dans les écoles et centres communautaires. « Depuis février 2010, il y a un neighbourhood officer dans chaque station qui est en contact avec la communauté. S’il y a un problème quelconque, les cas sont référés vers les services respectifs. »
Il faut aussi savoir que tous les cas d’abus sexuels sur mineurs ne sont pas dénoncés à la police. Certains le sont directement à la CDU. Ce qui explique pourquoi cet organisme enregistre un plus grand nombre de cas. Selon nos sources, environ 300 cas sont enregistrés chaque année. Ce qui démontre qu’il reste encore un gros travail à faire pour protéger les enfants.