Avant que de tout perdre est un film réglé comme du papier à musique. Efficace comme un bon thriller social, réaliste, poignant et dépourvu de tout atermoiement, ce premier film de Xavier Legrand a été particulièrement remarqué dans les festivals (Grand Prix du festival de Clermont-Ferrand 2013, César du meilleur court-métrage 2014, sélection aux Oscars…). Il était l’objet, vendredi dernier, d’un atelier entre collégiens et lycéens ainsi que d’un débat en soirée, et d’une masterclass samedi matin. En comédien aguerri, et peut-être avec l’anxiété de la première fois, Xavier Legrand a imaginé très précisément et minuté chacune de ses scènes. Il avait évalué la durée de son film à 30 minutes, et bien que ce format ne corresponde pas tout à fait aux standards en vigueur dans les circuits de distribution, il sera diffusé tel quel pour la simple raison qu’il ne recèle rien de superflu…
Avant que de tout perdre raconte quelques heures cruciales de la vie d’une femme ordinaire, une mère de deux enfants, caissière appréciée de ses collègues et de sa hiérarchie dans l’hypermarché de province ou de banlieue française où elle vit. Au cours de ces 30 minutes de film — la demi-journée de la vie de cette femme admirablement incarnée par Léa Drucker —, le spectateur comprend qu’elle est aussi l’épouse d’un homme que l’on devine violent, jusqu’à ne plus avoir aucun doute à ce sujet à la vue des hématomes aperçus au moment où elle enfile sa tenue de caissière. Ce matin-là, elle a compris qu’elle devait cesser de résister en silence et qu’elle devait sauver sa peau tant qu’elle le pouvait encore.
Un des points que souligne ce film est que l’héroïne préfère perdre son travail, et même renoncer à l’avance sur salaire que lui a proposé son patron, pour fuir son mari qui rôde d’ailleurs à sa recherche dans les parages de l’hypermarché où elle vient une dernière fois. Il est tout aussi clair qu’elle reste évasive lorsque le directeur du magasin lui conseille à deux reprises d’aller déposer plainte à la police. Et lorsqu’à la fin nous la voyons se fondre dans le paysage urbain avec la conviction qu’elle a réussi pour cette fois à échapper à la violence avec ses deux enfants, la question demeure de savoir si elle accomplira cet acte indispensable aux yeux de la loi pour faire valoir ce droit parmi les plus fondamentaux, à l’intégrité physique et morale.
Quand son employeur lui prodigue ce conseil, sa préoccupation va à l’urgence d’une situation, la nécessité de fuir le danger et de se mettre à l’abri avec ses enfants. À la manière d’un film d’action, mais sans aucun artifice cinématographique qui risquerait d’entamer la crédibilité de cette reconstitution de la fuite d’une femme qui ne cherche qu’à vivre sereinement, Avant que de tout perdre soulève de nombreux autres aspects de la problématique de la violence domestique. Il nous place d’emblée du point de vue du petit garçon dont on perçoit l’inquiétude, l’espoir, l’adhésion à l’initiative de sa mère et aussi la souffrance.