Nombre de citoyens semblent découvrir,non sans un certain effroi, ces jours-ci, que la corruption a contaminé jusqu’au sommet de notre système judiciaire. Soit jusqu’à la Cour suprême! C’est un sentiment qui peut parfaitement se comprendre. Dans la République de Maurice des bien-pensants, les magistrats, les juges, la Cour suprême (la plus haute instance de justice de notre pays après le Conseil Privé de la reine) ont été bien trop longtemps idéalisés au point que le respect qui leur est dû a priori a fini par en faire des institutions au-dessus de tout soupçon. Le même respect a, de tout temps, été observé envers tous les auxiliaires de la justice, y compris les précieux secrétaires de juge. Ce corps de métier précis qu’est le secrétariat des juges a produit, depuis plus de deux siècles, des fonctionnaires majoritairement honnêtes et compétents. D’où le choc du public en prenant connaissance de l’horreur des agissements allégués de deux individus parmi les derniers nommés dans l’affaire dite de Gamblingate. Et, reconnaissons-le, il y a de quoi s’en inquiéter.
Certes, selon le principe de la présomption d’innocence, les secrétaires des juges Caunhye et Hamuth à qui sont attribués des échanges d’e-mails compromettants en vue de manipuler des décisions de justice contre paiements doivent encore être considérés comme innocents jusqu’à ce qu’ils soient trouvés coupables par une Cour. Mais entre-temps, cette affaire de Gamblingate a déjà fait son effet: celui de rappeler la société mauricienne à la réalité qu’aucune institution – surtout celle qui se veut garante de la Constitution du pays – n’est à l’abri d’actes malveillants.
Arrêtez avec la sanctification unanime !
Ainsi, il est tout à fait vain d’essayer – comme l’entreprend actuellement le no. 3 du judiciaire, le juge Eddy Balancy, dont nous n’avons eu de cesse, ici, de louer l’indépendance d’esprit – de faire accroire que “les secrétaires de juge ne font pas, par définition, partie du judiciaire et seuls les magistrats et juges le sont.” En mettant en garde contre un amalgame, selon lui, inapproprié, indirectement le juge Balancy semblerait concéder qu’il est très difficile pour le commun des mortels de faire la distinction. Il existe, effectivement, entre eux une trop grande proximité pour que puisse s’effacer dans le subconscient populaire la tenace perception que les juges et leurs secrétaires font partie d’un même système.
Mais même si on devrait ne s’en tenir uniquement qu’à la précision du juge Balancy, il y aurait toujours lieu aussi, comme dirait l’Anglais, “to set records straight” dans tout ce qui se dit en ce moment autour du scandale. Ne devrait-on pas, surtout à la presse, dire aux responsables politiques de ce pays d’arrêter un peu avec cette espèce de sanctification unanime du judiciaire? Il paraît pour le Premier ministre Navin Ramgoolam et le leader de l’opposition, Alan Ganoo, qu’il s’imposerait comme une absolue nécessité d’exprimer une totale confiance dans la justice à l’île Maurice uniquement parce que, ô sacrilège, le nom de deux juges ont été mêlés à l’affaire Gamblingate! 
Vraiment loin de nous la démarche de moindrement supputer que les deux juges dont les noms ont été liés au scandale – par e-mails interposés – se seraient rendus coupables de quoi que ce soit.  Nous n’en savons, d’ailleurs, rien et n’en saurons rien tant que l’enquête policière en cours n’aura pas été bouclée. Toutefois, dans le pire des cas, soit s’il devait être établi qu’un de ces juges a véritablement mis la main là où il ne faudrait pas, il serait également du devoir d’une presse libre – pas nécessairement subversive – de rappeler qu’il y a eu d’autres cas dans les annales.
Dans notre page consacrée aux événements passés dans notre pays, notre collaborateur Gona Soopramania évoque une sale affaire judiciaire qui remonte à 1848 impliquant un magistrat et un Substitut au Procureur Général dans l’altération d’un affidavit et d’un jugement (voir page 68-69). Ce fut une affaire qui fit grand bruit dans la colonie britannique de l’île Maurice. Il n’y a pas besoin, non plus, de se souvenir que, vers la fin du 18e siècle, l’intégrité d’un magistrat de la Cour de Pamplemousses fut mise à rude épreuve par un téméraire membre du barreau. Celui-ci, Me Savy, avait rassemblé contre ce magistrat suffisamment d’éléments pour l’obliger à rendre compte de ses pratiques douteuses dans l’exercice de ses fonctions. Ce magistrat eut un mal fou à se disculper, mais à la fin, il s’en sortit à bon compte. Il réussit même, avec un coup de pouce de législateurs tous gagnés à sa cause, à pousser son détracteur à l’exil aux Seychelles.
S’il ne fallait prendre en considération que des événements 1968 à nos jours, soit depuis que l’administration de la justice à Maurice est passée sous la responsabilité directe de juges et magistrats locaux, il faudrait rappeler qu’au moins un juge et quatre magistrats ont dû démissionner de leurs postes après des allégations portées contre eux. La seule différence dans le traitement que ces membres du judiciaire peu scrupuleux ont eu par la suite et celui généralement réservé au citoyen lambda, c’est que la plupart d’entre eux ont pu se retirer sur la pointe des pieds…