Alors qu’on a célébré la Journée de la Famille hier, des cas de violence à l’égard des femmes, d’abus sur les enfants et de suicide d’adolescents ont une fois de plus été enregistrés cette semaine. Une situation qui pousse à la réflexion sur les crises qui secouent la famille mauricienne. Pour ceux engagés dans le soutien aux familles, il est nécessaire de réagir à l’effritement des valeurs et de mettre en place de nouvelles politiques de sensibilisation.
Les observateurs sont unanimes à dire que la famille mauricienne passe par des moments difficiles. Même si certains parents font des efforts conséquents pour subvenir aux besoins et donner une bonne éducation à leurs enfants, beaucoup connaissent la crise et n’arrivent pas à s’en sortir. L’actualité rappelle sans cesse que les plus vulnérables se retrouvent souvent les victimes de la situation. Pourtant, rappelle Mariam Gopaul — qui a été la coordinatrice de l’École des parents pour le compte de la MCB —, la famille devrait être le lieu par excellence pour soutenir, écouter et accompagner les enfants. « Malheureusement, on constate que, de nos jours, les parents sont de moins en moins à l’écoute. Quand il y a un problème, ils le découvrent après. » De même, ajoute-t-elle, les enfants sont souvent perdus et sans repères. Parfois, on ne réalise pas que de simples gestes ont un impact négatif sur eux. « Combien d’enfants sont exposés à la violence verbale ? Un papa au volant de sa voiture qui insulte un autre automobiliste ne se rend pas compte du mauvais exemple qu’il donne à son enfant. Celui-ci grandit avec et va reproduire le modèle ». Selon Mariam Gopaul, les médias occupent aujourd’hui une trop grande place dans les familles. « La télé, Facebook et le téléphone portable, entre autres, privent les familles de dialogue. On mange même devant la télé. Cela peut avoir des conséquences très graves ».
Inculquer le savoir-vivre
Notre interlocutrice estime qu’il est grand temps qu’on se resaisisse. Les parents, dit-elle, doivent être des amis de leurs enfants. « Ils doivent élever leurs enfants de façon à ce qu’ils puissent venir se confier en cas de difficultés. En même temps, il faut une certaine discipline. Certains parents ne savent même pas où sont leurs enfants quand ils ne sont pas à la maison ». De son expérience au sein de l’École des parents, Mariam Gopaul note que certains y participent régulièrement, et d’autres pas. « On a quand même enregistré des résultats très positifs chez ceux qui ont été réguliers. Je me souviens de deux papas qui ont déclaré que cette expérience les avait grandis ». Outre la nécessité d’entretenir le dialogue dans la famille, les parents ont aussi appris des “life skills”, précise Mariam Gopaul. « Ce sont les bases du savoir-vivre que, souvent, ils n’ont pas apprises. Dans certaines familles, on ne se dit même pas bonjour au réveil ». Ce qui la fait insister sur la transmission des valeurs. L’école, ajoute-t-elle, a aussi un rôle à jouer. « L’éducation devrait aussi englober la capacité d’analyser ». De même, l’école devrait pouvoir détecter les problèmes chez les enfants.
Avis que partage la psychologue Véronique Wan Hok Chee. « L’école ne remplace pas les parents, mais elle doit contribuer à former des citoyens responsables ». Selon elle, les crises familiales sont liées à l’évolution de la société. « Aujourd’hui, les deux conjoints travaillent, chacun a ses engagements, son stress et ses aspirations, et il devient parfois difficile de concilier tout cela avec la famille. » À cela, il faut aussi ajouter parfois l’immixtion des belles-familles. « Maurice est une société où les parents ont parfois des difficultés à laisser leurs enfants voler de leurs propres ailes. Par exemple, de plus en plus de parents communiquent avec leurs enfants par Skype même s’ils habitent tous à Maurice. Comment veut-on que les enfants grandissent ? » Les exigences professionnelles, ajoute la psychologue, font qu’aujourd’hui les parents sont plus présents sur le lieu de travail qu’à la maison. « On travaille de plus en plus tard et on doit s’adapter aux horaires des pays étrangers. Il est parfois mal vu de quitter le bureau tôt. En l’absence des parents, qui inculquera les valeurs et la discipline aux enfants ? Nous sommes dans un monde en décalage ».
Pour sortir de la crise, Véronique Wan Hok Chee suggère une mûre réflexion avant de s’engager ou de fonder une famille. « Il faut non seulement se préparer psychologiquement, mais il faut aussi réunir les ressources nécessaires. On ne fait pas un enfant pour faire comme les autres. Il faut se demander quel temps l’on consacrera à cet enfant et quelles valeurs on veut lui transmettre. Si un couple est focalisé sur sa carrière, aura-t-il le temps nécessaire pour se consacrer à son enfant ? » De même, la psychologue dit observer que certaines séries télévisées participent à une érosion des valeurs. « Certaines mamans regardent ces séries en compagnie de leurs enfants. Quels messages donne-t-on à ces enfants ? »
Efficacité des formations
Malheureusement, constate Véronique Wan Hok Chee, les initiatives en vue d’aider les familles à progresser n’attirent pas grand monde. « Quand je travaillais au ministère de la Femme, j’animais l’École des parents. Au départ, il y a eu beaucoup de personnes, mais, par la suite, on s’est retrouvé avec seulement un ou deux parents. Non seulement ils ne sont pas intéressés, mais, lorsque ceux qui travaillent toute la journée rentrent du boulot, ils ont d’autres priorités ». Le meilleur moyen d’atteindre les parents, selon la psychologue, serait de mener une campagne de sensibilisation efficace. « On pourrait faire des affiches et des spots publicitaires qui interpellent. J’ai particulièrement apprécié les campagnes faites pour la lutte contre le sida. Je pense qu’on a pu ainsi sensibiliser beaucoup de personnes ».
Pouba Essoo, mère de trois adultes âgés de 28, 24 et 20 ans et épouse d’Hedley Essoo, pense qu’il est grand temps que les parents réajustent leur mode de vie par rapport aux réalités où évoluent les enfants. « Il faut arrêter les comparaisons du genre “mo lepok mo ti fer sa, to ousi to bizin fer parey”. Il faut que nous nous ajustions au changement de la société sans pour autant démissionner de nos responsabilités. Les parents doivent accepter d’opérer dans un nouvel environnement avec les nouveaux challenges de la vie. Avan mo ti zwe lamarel dan bor larivyer, zordi mo zanfan pou lor komputer e sorti ek kamarad. Si nous, parents, n’arrivons pas à comprendre nos enfants, qui va les comprendre ? » Elle a pris conscience de ces nouvelles réalités quand son fils lui a un jour que « pou nou bann zen lavi pa arete kan fer nwar deor ». Elle ajoute : « J’ai réalisé qu’il avait besoin d’être avec ses amis et d’avoir son temps de loisir sans que je fasse à chaque fois des commentaires ».
Pour qu’il y ait un juste retour des valeurs, il faut que les parents écoutent et dialoguent. « Il faut aussi faire comprendre à l’enfant, dès son jeune âge, qu’il doit accepter les qui existent à Maurice, comme le respect de l’autre en tant qu’être humain et ne pas se laisser tenter par la drogue, la prostitution ». Il faut aussi permettre à un enfant de poursuivre son développement qui, dit-elle, commence par la confiance qu’on place en lui. « La meilleure façon de renforcer les liens avec son enfant est de croire en lui, d’établir une confiance mutuelle et surtout lui donner sa chance de s’épanouir en dehors du cadre familial ».
La non-tolérance, source de conflits
Pouba Essoo maintient que, sans vouloir forcément le reconnaître, beaucoup de parents apprennent de leurs enfants. « La non-tolérance génère les conflits. Un parent ne peut imposer sa loi dans tous les cas de figure. On doit aussi croire dans la jeune génération et leur donner leur espace en les rappelant que les valeurs qu’on leur a transmises sont des atouts pour devenir des hommes et des femmes responsables et autonomes ». Revenant sur la crainte de ne pas être à la hauteur en tant que parent ou du “qu’en dira-t-on”, Pouba Essoo est d’avis que ce sont des éléments déstabilisants dans la relation enfant-parent. « Chaque famille a ses repères et son identité. Laisser le doute s’infiltrer dans les relations parents-enfants est une solution de non-retour. La manière qu’un parent conditionne ses enfants détermine si celui-ci pourra devenir un adulte responsable. Il faut un certain lâcher-prise, mais dans le respect. Informer ses parents sur l’heure à laquelle il compte rentrer et où il se rend rassure le parent. Chacun y trouve son espace et respecte son mode de vie ». Elle soutient que l’éducation gratuite a beaucoup aidé à mettre parents et enfants face à leurs responsabilités. « Il faut savoir faire des compromis de temps à autre et évoluer avec son temps. »
Revenant sur ce week-end organisé par le ministère de l’Égalité des Genres, du Développement de l’Enfance et du Bien-être de la Famille pour renforcer les liens entre les familles, Pouba Essoo trouve qu’il est important de créer des activités de loisirs pour la famille, mais que cela ne doit pas s’arrêter sur un jour. Il faudrait un travail en profondeur tout au long de l’année qui aboutirait sur la célébration de la famille. Comme il n’existe aucun encadrement pour les familles, notre interlocutrice suggère que le ministère de tutelle explicite la politique gouvernementale par rapport à l’épanouissement et le développement autour de la famille mauricienne. « Cela peut se refléter à travers une “national policy” sur la famille pour entreprendre des actions concrètes et ensuite évaluer son impact sur la cellule familiale mauricienne ». Au sujet de la réussite familiale, cette mère s’interroge sur la définition même du terme “réussite”. « Les couples se sont marient-ils “pou montre figir” ou pour avancer à deux ? Un couple doit d’abord se construire sur le plan moral et émotionnel avant de songer à créer une famille pour éviter que les enfants ne soient des victimes de la société. »
« Gard li, mo pou fer enn lot »
Engagé dans l’encadrement des enfants en détresse, Roger Rabemananjara dit noter un débalancement de l’échelle des valeurs. D’origine malgache et marié à Annick, une Mauricienne, il travaille au “shelter” de l’Association des amis de Don Bosco. Il considère les enfants qui lui sont confiés comme les siens. « Je m’occupe d’une trentaine d’enfants, 16 filles et 14 garçons, qui nous sont envoyés par la CDU. Ce sont des enfants maltraités et abandonnés par des parents ont fui leurs responsabilités. » C‘est le dysfonctionnement de la cellule familiale amène ces enfants dans ces “shelters”. Selon lui, dans les familles à problèmes, il n’y a plus de relations parents-enfants. « Le sens des responsabilités et les valeurs de base s’étiolent, car les parents démissionnent de leurs responsabilités. Parfois, quand la CDU veut garder leur enfant, on entend la mère dire “gard li, mo pou fer enn lot”. On reste dans un carcan de procréation, mais après ces enfants sont livrés à eux-mêmes, à la merci du au froid et de la faim ».
Roger Rabemananjara estime qu’il faut une structure appropriée pour un accompagnement des parents. « Un parent qui n’a pas reçu de base de valeurs et d’amour est dès le départ incapable d’élever seul son enfant. Le travail doit commencer au sein de chaque famille ». Selon lui, il faudrait commencer par encourager les femmes qui ne travaillent pas à l’entreprenariat. Les revenus engendrés permettraient d’améliorer les conditions de vie de la famille. « Il faut aussi s’adapter à la réalité, certaines maisons ne sont pourvues ni d’eau potable, ni d’électricité et parfois ces enfants n’ont pas de quoi manger. Un parent doit réaliser qu’il est d’abord le gardien de sa famille. Il a des devoirs envers la société et c’est son rôle d’assumer le bien-être de ses propres enfants ».
Roger Rabemananjara fait ressortir que l’enfant doit être placé au centre des préoccupations familiales. « La famille est le berceau de la vie, premier lien d’humanisation d’une société qui fonctionne. Il y a un débalancement au niveau de l’échelle des valeurs, car au lieu de se concentrer sur l’être, on s’arrête sur le paraître. L’ignorance envers les enfants engendre la violence. Il faut satisfaire le développement intégral de l’enfant par rapport à son environnement. Il faut d’abord qu’il y ait un accompagnement des familles. On doit aussi revoir l’adoption et les familles d’accueil. Si un parent n’est pas capable d’élever son enfant, il vaut mieux qu’il soit placé dans un foyer où il recevra de l’amour. »
Alors que le ministère de l’Égalité des Genres veut faire de ce week-end un moment de retrouvailles pour les familles, nos interlocuteurs invitent à réfléchir au-delà des réjouissances. Réinstaurer les valeurs au sein des familles reste, selon eux, le plus grand défi auquel chaque citoyen devrait apporter sa contribution.