L’acte tragique commis par une jeune collégienne de la région nord, il y a à peine quelques semaines suscite de nouvelles inquiétudes. Cette fois, de la part des autres parents dont les filles ont été des amies proches des deux disparues, qui craignent le pire… Le phénomène de contagion chez les ados « doit absolument être pris au sérieux, surtout chez ceux qui sont déjà fragiles », explique Émilie Duval, membre de la Société des Professionnels en Psychologie. La contagion, en effet, pourrait entraîner dans son sillage, comme le terme l’indique, d’autres suicides…
« La contagion affecte, de prime abord, les jeunes déjà fragiles », explique Émilie Duval, docteur en psychologie clinique et directrice du département de psychologie et de counselling à l’Institut Cardinal Jean Margéot (ICJM). « Dans un premier temps, le phénomène touche ceux et celles qui ont composé l’entourage du défunt. Ces personnes sont les parents, les proches, les voisins et les amis de classe, quand il s’agit d’un jeune. Il en va de même pour ceux qui sont des membres du personnel enseignant ou pas. » Dans le sillage d’un suicide, poursuit notre interlocutrice, il y a immédiatement un travail d’accompagnement et d’encadrement à instiguer auprès de ces personnes gravitant autour de la victime. « Quand les jeunes, par exemple, découvrent dans les médias ou via d’autres moyens, comment leur ami (e) s’est donné (e) la mort, ceux de son entourage direct sont alors davantage fragilisés et peuvent trouver là une source d’inspiration pour commettre, à leur tour, un acte aussi désespéré. » Mme Duval ajoute que « ces temps-ci, on a tendance à banaliser le suicide ou en faire un phénomène de mode. Comme véhiculer des croyances que l’on n’a pas mal quand on se tue, entre autres. »
« Lorsqu’un élève meurt par suicide, il se peut que d’autres adolescents envisagent le suicide comme une option valable, poursuit notre interlocutrice. Le fait qu’un suicide semble provoquer un risque plus élevé pour que d’autres suicides se produisent dans le même milieu est ce qu’on appelle la “contagion”. Les adolescents semblent être particulièrement sensibles à ces effets de contagion, et il est donc essentiel que les institutions scolaires en soient conscientes et sachent la meilleure façon de gérer ce phénomène. »
« Il est souvent très difficile pour les directeurs des institutions scolaires de savoir comment gérer et quoi faire après le suicide d’un élève, poursuit Émilie Duval. La plupart du temps, il n’y a pas eu de formation concernant la prévention du suicide en milieu scolaire, et surtout quoi faire après un suicide. » La directrice du département psy et counselling de l’ICJM ajoute : « La stratégie la plus fréquente consiste souvent à faire comme si le suicide n’avait pas eu lieu, en espérant qu’il n’y aura pas d’autres cas. Devant cette situation, il est essentiel que les professionnels de la santé mentale puissent aider à développer et mettre sur pied des procédures claires et précises pour tous les membres du personnel et les élèves dans l’éventualité où un suicide surviendrait. »
D’où ce que les professionnels de ce domaine appellent la « postvention ». « La postvention en milieu scolaire cherche à inclure la prévention du suicide, les théories du deuil et les symptômes associés au stress post traumatique, explique Mme Duval. L’objectif principal de la postvention ici est de pouvoir aider les autres élèves et les membres du personnel à exprimer et gérer les divers sentiments qui accompagnent le suicide d’un élève, comme, le choc, la tristesse, la confusion, la colère, la culpabilité… »
Prévenir d’autres suicides, mettre en place une écoute et un accompagnement pour les élèves à risque, aider au développement de stratégies appropriées pour s’adapter à la perte, prévenir le recours à des stratégies d’adaptation autodestructrice, identifier, exprimer et gérer les sentiments associés au traumatisme et prévenir les complications du deuil : tels sont les objectifs principaux de la postvention.
Dans un deuxième temps, il importe aussi d’avoir un travail régulier et continu auprès de ces mêmes personnes, tout en ouvrant le dialogue, et d’offrir un espace de discussion aux élèves et aux membres du personnel de l’établissement.
Éviter, ou tout au moins diminuer les risques de contagion du suicide, c’est possible, insiste Émilie Duval. « Cela implique, en différentes étapes, de démystifier le suicide, éviter, à tout prix, de “glorifier” l’acte commis par cet ami, par le biais de commémorations en hommage au disparu, par exemple », explique le docteur en psychologie clinique. « Les jeunes ont tendance à voir le défunt comme un “héros-martyre”. Il faut donc éviter ce côté “tragédie romantique” du suicide qui pourrait inciter les autres jeunes à vouloir suivre le même tracé. »