N’est-ce pas une très sérieuse privation de droit, voire une honte, pour une société comme la notre, qui se veut démocratique, qu’à ce jour encore les membres de notre force policière n’aient pas l’autorisation de se regrouper dans un syndicat pour se défendre et pour lutter afin d’améliorer leurs conditions d’emploi ? Les critiques – dont certaines fort justifiées – mais également des attaques injustes à l’encontre des forces de l’ordre suite à l’affaire Michaela Harte ont ramené cette interrogation à l’ordre du jour. Et, once a policeman always a policeman, d’anciens gabelous toujours fiers de l’être sont déterminés à faire comprendre aux dirigeants du pays – mais aussi à ceux de l’Opposition – que le temps est venu, une fois pour toutes, de permettre l’institution d’un tel syndicat. Pour le bien être des policiers d’abord, mais également pour le respect de leur fonction…
Pourquoi, tout comme en Angleterre, notre ancienne métropole, n’y a-t-il toujours pas de syndicat de police à Maurice ? Il y a derrière cette absence toute une histoire engluée dans le colonialisme qui mérite qu’on s’y attarde.
À l’origine, la prise de conscience des policiers de la nécessité de s’organiser pour défendre leurs droits en Angleterre s’est opérée à partir du début du XXe siècle. À cette époque, la police britannique n’était pas un corps bien structuré comme on aurait pu autrement le penser. Le travail de policier était journalier, la pension de retraite dérisoire, il n’y avait pas de congé maladie… Bref, rien de comparable avec les avantages et privilèges que s’arrachaient de haute lutte les syndicats des autres secteurs d’activités du pays, et avec ce que prévoyaient déjà les lois industrielles d’une société anglaise qui se modernisait. Les représentants de la loi, particulièrement ceux évoluant au bas de l’échelle – les constables, qualifiés de policiers sans grade – étaient les moins considérés. En réalité, ils n’avaient pas de statut, étant catalogués comme des « otherwise classified workers ». Ils devaient acheter leurs propres uniformes et équipement. Bien que le policier britannique servait une cause noble, il n’avait aucun espoir d’un avenir rassurant.
L’engagement du constable Tommy Neil
C’est dans ce contexte difficile que, vers 1910, le Police Constable Tommy Neil et quelques camarades déclenchèrent un mouvement pour amener les autorités britanniques à tenir compte de leurs doléances. Mais Tommy Neil et ses compagnons devaient se battre dans un environnement international très défavorable. On était effectivement à la veille de la Première guerre mondiale et, surtout, de la Révolution bolchevique en Russie, avec ses répercussions sur l’ensemble de l’Europe. Lloyd George, le Premier ministre anglais et son parti, pourtant, Libéral, l’aristocratie anglaise, les gros propriétaires et les conservateurs de tout poil prirent peur et, résolus à assurer la survie de leur système économique et politique, qui était aux antipodes de celui de Lénine et des révolutionnaires russes, décidèrent d’écraser le mouvement de Tommy Neil. Le Police Constable Tommy Neil et ses camarades furent renvoyés.
Son licenciement ne fut pas facilement accepté et il fut à la base de la toute première grève générale de l’histoire de la force policière britannique en 1918. Cette grève fut l’initiative de la National Union of Police and Prison Officers (NUPPO), un syndicat qui, à ce moment précis, comptait 10 000 membres enregistrés sur un corps policier constitué de 12 000 officiers, tous grades confondus. Une fois de plus, les autorités gouvernementales britanniques eurent recours à la répression. La NUPPO fut déclarée hors-la-loi, et une nouvelle Police Act 1919 entra en vigueur, appliquée dans toute sa rigueur par sir Edward Henry, le Commissaire de Police. La nouvelle loi sonna le glas de la brève syndicalisation des policiers britanniques. Toutefois, nul ne put contester qu’en dépit des mesures drastiques des autorités, le mouvement de grève eut des retombées positives sur les conditions de travail. Les salaires des policiers doublèrent presque, et une Police Federation for England and Wales fut instituée.
La British Police Federation fut un concept mis au point par Lord Borough par le biais d’un Comité d’enquête qui avait suivi la grande grève. Il préconisait une espèce d’organisation tripartite composée d’un Constables Committee, d’un Sergeants Committee et d’un Inspectors Committee, qui se concertaient au sein d’un Joint Committee. Au fur et à mesure, le British Police Federation devait évoluer. La fédération a son mot à dire dans les négociations salariales au niveau national, dans la formation des policiers, dans l’administration, la représentation légale, dans la rédaction des lois, mais elle ne peut toujours pas saisir l’Employment Tribunal de ses doléances et pour des mesures de redressement. Ce qui fait que l’efficacité de la fédération est remise en question, et les policiers britanniques insistent de plus en plus pour la mise sur pied d’un syndicat sans pouvoir de grève à la française.
La crainte obsessionnelle des Britanniques
La création de la Mauritius Police Federation par l’autorité coloniale en 1950 été influencée par presque les mêmes facteurs sociaux qui avaient prévalus en Grande Bretagne un demi-siècle plus tôt. Soit, la crainte obsessionnelle britannique qu’un syndicat de Police entraîne toute la force dans un mouvement de contestation populaire. À cela, il n’y a rien de vraiment étonnant tant les Anglais ont toujours décalqué leurs propres institutions dans leurs colonies. Ce qui devrait par contre sérieusement interpeller les très progressistes dirigeants mauriciens du jour, mais aussi ceux de l’Opposition, c’est pourquoi, plus de 110 ans plus tard, ils s’obstinent à enfermer notre force policière dans des structures d’organisation devenues désuètes, décriées même par l’Angleterre ?
Il faut rappeler que les troupes britanniques de John Abercromby conquirent l’Île de France le 3 décembre 1810. Pendant une courte période, la police de la colonie fut placée sous administration conjointe franco-britannique, assurée par des inspecteurs-généraux jusqu’à ce qu’elle passe sous contrôle complet d’un British Inspector General (Commissioner of Police). Jusqu’en 1950, le recrutement des policiers se faisait sur l’application du candidat recommandé par une personnalité importante et par sélection du Police Inspector General. La formation n’était qu’une question de semaines. Au niveau de la condition physique, les candidats qui avaient servi à l’armée (les Pionniers) au service de sa Majesté partaient avec un certain avantage, et c’est bien après que furent instituées la Disciplined Forces Service Commission et la Public Service Commission pour y mettre un peu d’ordre.
Le désir de Guy Rozemont : une police au service de la Nation
Comme l’a rappelé ici-même l’ancien secrétaire de la Fédération de la Police, José Iyanasee, dans notre édition de dimanche dernier, Guy Rozemont, le tribun travailliste, fut un des tout premiers dirigeants locaux à avoir compris dès 1950 que l’Île Maurice avait grand besoin d’une police au service de la Nation, plutôt que d’être servile à l’État et ses princes. Il voulut profiter des combats déclenchés par le PTr de Maurice Curé en faveur des droits des travailleurs et des laboureurs pour imposer une Police Service Union. Autrement dit, un syndicat. Il fit accepter son idée d’abord au Labour, qui l’inclut dans son manifeste électorale.
Mais pour les services secrets anglais, vu l’ampleur que prenait l’agitation sociale dans le pays dans les années 50, le risque était trop grand que les policiers syndiqués puissent joindre leurs forces à celles des masses en lutte. Dans l’angoisse d’une répétition de la grève générale de 1918 dans leur propre pays, les autorités coloniales s’empressèrent de couper l’herbe sous les pieds de Rozemont et, à contre-courant de l’Histoire, elles firent voter une ordonnance (Ordinance N° 67 of 1950) au Conseil législatif, imposant ainsi à la place d’un syndicat une Police Federation aux pouvoirs finalement très limitatifs.
L’Ordinance N° 67 – une réplique, dans sa forme et dans le fond, de la British Police Federation – fut proclamée par le Gouverneur suppléant James Dundas Harford le 16 novembre 1950. Il est permis de croire qu’avant cette proclamation, des policiers auraient pu avoir contourné la loi, puisqu’au paragraphe 3(1) de l’ordonnance, un délai d’un mois était accordé aux policiers pour qu’ils se retirent de tout syndicat dont ils seraient entretemps devenus membres, faute de quoi ils seraient expulsés de la force. En réalité, un examen clinique de cette ordonnance N° 67 démontrait que, 31 ans après l’interdiction faite aux policiers britanniques de se regrouper dans un syndicat, leurs confrères de la British Colony of Mauritius, eux, avaient encore la possibilité de la faire.
L’ex-caporal Rajen Chedumbrum Pillay, ancien secrétaire de la Police Welfare Association (PWA), fait partie de ces policiers – et ils sont très nombreux ces jours-ci – qui souhaitent faire table rase du passé et voir se réaliser le vieux rêve de Guy Rozemont.
« J’ai été outré de voir comment les membres de la force policière se sont faits malmener, et comment leur fédération a dû se taire quand la force a été attaquée de toute part suite à l’affaire Michaela Harte. S’il y avait un syndicat pour les policiers comme cela existe, surtout en France et dans ses anciennes colonies, c’est ce syndicat qui serait monté au créneau. On n’aurait pas eu à attendre que ce soit le Premier ministre et ministre de l’Intérieur qui défende les policiers à l’Assemblée nationale. C’est cela la différence avec une Fédération de Police confinée à des rôles bien restrictifs et particulièrement trop dépendants des Commissaires de Police et des propres faiblesses de ces derniers », soutient Rajen Chedumbrum Pillay.
Selon lui, « les craintes – d’ailleurs très exagérées – qu’entretenaient le pouvoir colonial en 1950 ne sont plus d’actualité, et au moment où l’on parle de IIe République, d’étendre la liberté d’expression, il faut rendre aux policiers leur droit de s’associer pour défendre leurs droits, dans l’intérêt de la force policière et dans l’intérêt général de la population ».