DR JIMMY HARMON

La pandémie de COVID-19 frappe notre pays. Nous lui avons déclaré la guerre depuis le confinement total. Les mesures sont difficiles, incommodantes et stressantes mais nécessaires en ce temps de guerre contre un ennemi invisible. Nous avons la ferme conviction qu’on le vaincra. En entrant dans la Seconde Guerre mondiale, Winston Churchill s’adressait avec conviction aux membres de la House of Commons : « We shall fight with growing confidence and growing strength in the air, we shall defend our island, whatever the cost may be we shall fight on the beaches. We shall fight on the landing grounds, we shall fight in the fields and in the streets, we shall fight in the hills ; we shall never surrender » (4 juin 1940). Nous pouvons nous approprier ces paroles. Que chaque Mauricien fasse siens ces propos.

Alors que nos services essentiels sont sur le front, c’est aussi le temps de réfléchir pour un lendemain meilleur pour l’humanité. Dans son homélie lors de la bénédiction Urbi Orbi exceptionnelle du 27 mars 2020, le Pape François nous dit que la situation actuelle dans le monde nous rappelle brutalement qu’il faut aller à l’essentiel et non au superflu dans la vie. En effet, même si nous faisons face à une situation inédite avec un impact sans précédent, l’histoire de la Seconde Guerre mondiale et ses lendemains pourraient nous aider à trouver et donner du sens à notre situation. Ceci dit, le nouveau coronavirus entraîne son lot de paradoxes. On voit en ce moment que ce temps de confinement ouvre les fenêtres de notre maison à ‘l’accès épistémologique’, c’est-à-dire l’accès à la connaissance universelle. C’est ainsi que le lien www.open.culture nous donne accès libre, entre autres ressources, au ‘complete BBC audio-archive online’, qui rassemble quelques 240 Lectures, connus comme les Reith Lectures datant de 1948 à ce jour. Les premiers Inaugural Lectures furent donnés par le philosophe Bertrand Russell. J’eus le loisir d’écouter les six lectures de Russell pendant le temps de confinement total. Je partage ici ce qu’ils pourraient nous apporter à chacun d’entre nous comme éclairage en ce temps difficile.

Russell, philosophe, militant et activiste

Le Britannique Bertrand Russell (1872-1970) est considéré comme l’un des philosophes les plus influents du vingtième siècle. Il eut une longue vie, remplie de péripéties, de combats dans la vie politique, de rencontres avec les grands de son temps (il rencontra Lénine en 1920) et de grandes contributions à la philosophie analytique. Sa publication Principia Mathematica parue en trois volumes en 1910, 1912, 1913, avec Alfred North Whitehead, marqua la philosophie. En 1962, on publia une version de ses 56 chapitres qui sont toujours sujet d’étude et de recherche. Ses deux autres publications très citées sont A history of Western Philosophy (1945) et Why I am not a christian (1957). Sa vie fut un parcours

atypique et anti-conformiste par certains côtés. Même s’il venait d’une famille aristocratique, il se rebella contre l’establishment, lui entraînant bien des inconvénients. Il fut un membre du Fabian Society, fondé par Bernard Shaw en 1884, organisation promouvant le socialisme démocratique par opposition au marxisme-léninisme. Russell exprimait d’ailleurs son opposition à Lénine. Relatant sa tête-à-tête avec Vladimir Lénine dans l’Union Soviétique en 1920 il écrit ceci dans un essai ‘Soviet Russia, 1920’ qui fut reproduit dans le journal britannique The Nation le 20 février 2008 dans sa colonne ‘Nation History : « He laughs a great deal; at first his laugh seems merely friendly and jolly, but gradually I came to feel it rather grim. He is dictatorial, calm, incapable of fear, extraordinarily devoid of self-seeking, an embodied theory. The materialist conception of history, one feels, is his life-blood. He resembles a professor in his desire to have the theory understood and in his fury with those who misunderstand or disagree, as also in his love of expounding, I got the impression that he despises a great many people and is an intellectual aristocrat. » Voilà un aspect de la personnalité de Lénine qui en dit long sur les dérives dans l’URSS.

Se joignant au mouvement pacifiste, Russell fit la prison après son refus de participer dans la Première Guerre mondiale, mais il accepta qu’il fallait s’engager dans la Seconde Guerre mondiale contre Hitler. Après la Guerre, il milita pour la dénucléarisation et le désarmement. Dans les années 60, il lança la Bertrand Russell Peace Foundation qui joue encore un rôle important dans la paix mondiale. Il mourut en 1970, à l’âge de 98 ans, de l’influenza après avoir publié une autobiographie de trois volumes. Ce fut à lui que la British Broadcasting Company (BBC) fit appel à la veille de Noël 1948 pour débuter les premiers Reith Lectures.

Annual Reith Lecture series

En 1948, la Grande-Bretagne commençait à se reconstruire après la Seconde Guerre mondiale. Dans un effort d’aider ses auditeurs à mieux comprendre les enjeux de leur temps, la radio BBC commença à diffuser les Annual Reith Lecture series, qui donnèrent la parole aux penseurs et observateurs de l’époque. Ces Lectures étaient une manière pour la BBC de reconnaître la contribution historique de son premier directeur-général, John Reith (1889-1971), au service public de la télévision.

L’histoire de Reith avec la BBC pourrait se résumer ainsi : en 1922, Reith fit son application comme directeur général de la BBC à la suite d’un avis de vacancy paru dans The Morning Post. Il raconta plus tard qu’il n’avait aucune connaissance du monde des médias mais voulait mettre à profit ses seules compétences de gestionnaire. Il se distingua effectivement pour son impartialité intransigeante face aux autorités durant son passage à la direction de 1922 à 1938. Il eut même un conflit avec le gouvernement de Stanley Baldwin, l’Archbishop de Canterbury Randall Davidson et les dirigeants du General Council of the Trade Union Congress (TUC) durant la grève générale de 1926, car il insista que la couverture de cette grève soit faite de façon purement factuelle.

La résonance pour les gouvernements aujourd’hui

Du 24 décembre 1948 au 30 janvier 1949, Russell donna six Lectures le dimanche. Ils sont dans l’ordre suivant : Social cohesion & Human Nature (Lecture N0.1); Social Cohesion & Government (Lecture N0.2); The Role of the Individuality ( Lecture N0.3); The Conflict of Technique & Human Nature (Lecture N0.4); Control & Initiative (Lecture N0.5): their respective spheres; Individual and Social Ethics ( Lecture N0.6). Tous ces titres tombaient sous la thématique centrale de ‘Authority and the Individual’. Il faut comprendre le contexte même si les propos du philosophe transcendaient son temps. Sur le plan international on se souvint encore de la conférence de Yalta en février 1945 qui réunissait les trois grands alliés de la Seconde Guerre : le président des États-Unis Franklin Roosevelt, le Premier ministre de la Grande-Bretagne Winston Churchill et Joseph Staline, le président de l’Union Soviétique pour discuter du sort de l’Allemagne et de l’Europe. En août 1949, la période de guerre froide commença avec l’Union Soviétique qui testait sa première bombe atomique ; aux États-Unis, en juin 1949 ce fut le début du Macarthyisme, période de chasse aux sorcières menée par le Sénateur McCarthy contre tous ceux soupçonneux d’être communistes dans le gouvernement et les institutions. En Angleterre, le pays fut en pleine reconstruction après que les Britanniques eurent connu pendant la guerre des années de rationnement et de couvre-feu sans électricité le soir. Le Beveridge Report (1942) proposa que les five giants be slayed, qui furent identifiés comme le ‘manque’ (want) en introduisant un système d’assurance vie; ‘les maladies’ (disease) endiguées par un meilleur système de santé; ‘l’illettrisme’ (ignorance) combattu avec l’introduction de l’éducation obligatoire jusqu’à l’âge de 15 ans; ‘l’insalubrité’ (squalor) rayée avec une politique de loyer planifié; l’inertie (idleness) avec le plein-emploi. Ce fut l’introduction du modern welfare state.

Alors, Russell parlait dans ses lectures de ce qui sous-tend le rapport entre l’autorité et l’individu. Ses Lectures furent pris par les dirigeants soviétiques comme une attaque contre eux. Il parla de l’évolution des sociétés primitives à celles plus complexes avec un gouvernement à leur tête. Il réprouva le système totalitaire qui brime les initiatives individuelles mais en même temps il parla du rôle premier de l’État qui est d’assurer la sécurité de son peuple, de veiller à ce qu’une justice équitable prévaut et de travailler pour la conservation des ressources. Il fit ressortir que les ‘administrators fallacy’ (Lecture N0.6) sont ceux qui ne voient la réalité que dans leurs dossiers et il pointa du doigt le possible abus du ‘momentary power of the servants of the public’ (Lecture N0.4) dans leurs relations avec le public. Russell parla de l’État comme ‘an abstraction …it does not feel pain’ (Lecture N0.6) et ‘glorification of the state is glorification of a governing minority’ (Lecture N0.6). Sur le plan mondial, il dit que les menaces contre la paix requièrent ‘a new organisation of the world’ (Lecture N0.2). Il souligna aussi comment les scientifiques sont importants en temps de guerre et l’ironie est que c’est ‘the power of natural forces which gradually gave recognition to science’ (Lecture N0.3). Que des propos pertinents pour notre époque !

Sources

Russell, B. ‘Lenin, Trotsky and Gorky, Nation History’, The Nation,

20 February 2008, www.nation.com

Speeches of Winston Churchill, www.nationalchurchillmuseum.org

www.openculture.com