C’est avant tout l’amitié qui lie Emmanuel et Stéphane. Leurs parcours comparables ont également rapproché les deux jeunes handicapés. Ils s’épaulent, face aux difficultés de la vie et aux préjugés provoqués par leurs différences.
Sur son scooter électrique rouge, Emmanuel vient fréquemment visiter son meilleur ami Stéphane au pied de la montagne Corps de Garde. Roulant lentement, il gêne un peu le trafic de Camp Levieux. Ceux qui le connaissent font preuve d’indulgence; les autres automobilistes se montrent parfois impitoyables. Ce scooter l’aide énormément. Emmanuel, qui habite le quatrième étage d’un appartement, n’a pas de jambes. Son ami Stéphane vit avec une énorme bosse sur le dos.
À leur naissance, à une année d’intervalle, les médecins avaient estimé que l’un comme l’autre ne vivraient pas au-delà de leur cinquième année. Une malformation aiguë a privé Emmanuel de jambes. Stéphane, lui, est atteint d’une cypho-scoliose (déformation de la colonne vertébrale) très grave.
Ils ont aujourd’hui 18 et 17 ans. La complicité des deux garçons défie les barrières de leurs handicaps. Ils s’entraident et partagent leurs passions pour l’informatique et les petites virées dans le quartier. L’un au scooter, l’autre à vélo. Sans se soucier de ces regards qui les ont longtemps affectés. Car ils ont déjà affronté les coups d’oeil méfiants, les injustices, l’intolérance.
“Li gard andan”.
“Des gens se moquent de moi. Ils disent : E, get sa garson-la pena lipie”, raconte Emmanuel. “Bann zanfan dir sa, mo konpran. Me sa fer dimal kan mem. Si les gens savaient à quel point il est difficile de dépendre uniquement de ses mains, ils seraient peut-être plus tolérants.” Vivant avec une mère très âgée, le jeune homme se retrouve dans l’obligation de se débrouiller par lui-même. Pour monter et descendre les escaliers, s’habiller ou faire les courses.
Contrairement à son ami, Stéphane refoule sa colère. “Mwa, non. Tou korek”, dit-il timidement. Pourtant, ses grands yeux, au bord des larmes, trahissent ses paroles. C’est sa mère qui s’exprimera à sa place. “Stéphane zame pou dir nangne mem si dimounn fer komanter lor lari. Li gard andan.”
Ce ne sont pas les moqueries des passants qui les décourageront de vivre comme tous les adolescents de leur âge. Emmanuel fréquente le collège St Andrews et vient tout juste de terminer son année de SC. Son rêve : décrocher un “front desk job à l’aéroport”. Stéphane, de son côté, suit des cours auprès du CEDEM.
Injustices.
Avant de recevoir son scooter, Emmanuel se déplaçait en fauteuil roulant pour se rendre à l’école. Il dépendait alors du transport en commun, mais certains receveurs ne lui facilitaient pas la tâche. “Ena kontroler pa ti le les mwa rant dan bis akoz zot dir tro bel demars pou met mo fotey andan e donn mwa enn koudme monte.”
Malgré son apparence frêle, Emmanuel est un dur. “Un jour, j’ai demandé au receveur de me rendre un service et de faire rentrer mon fauteuil. Il a refusé catégoriquement. J’ai tellement insisté que le chauffeur a finalement dû sortir de sa place pour m’aider.”
Stéphane a aussi subi des injustices. “Il ne peut s’asseoir sur des bancs normaux à cause de son dos. À l’école primaire qu’il fréquentait dans le passé, cela lui donnait des douleurs atroces quotidiennement. Mais personne ne s’en souciait. Certains enseignants ne s’occupaient même pas de lui. Nous avons dû envoyer des coussins pour lui”, confie sa mère, révoltée. Plus tard, après ses très bons résultats scolaires, elle a voulu l’inscrire à un cours en hôtellerie. “Mais quand nous sommes arrivés dans l’établissement de formation, la secrétaire l’a regardé et nous a dit : Nou pa pou kapav fer nangne.”
“Arnake”.
Emmanuel est également conscient que des gens sans scrupule peuvent utiliser son handicap. Il a vécu l’expérience alors qu’il avait été recruté par une organisation dans le passé. “Les responsables avaient promis de me venir en aide. Quelqu’un de cette organisation m’a emmené chez des gens pour me montrer et leur demander de l’argent. Plusieurs personnes ont contribué. Mais cet homme a pris tout l’argent récolté en mon nom et a disparu.”
Il regrette ses photos d’enfance et des documents importants lui appartenant qui sont restés en la possession de cet individu. “Enn ta lezot zanfan andikape linn arnake dan asosiason-la”. Selon Emmanuel, l’homme continue à opérer librement dans une autre région. Il l’a d’ailleurs croisé à plusieurs reprises, lui réclamant en vain son dû et ses effets personnels. Emmanuel a peur de le dénoncer. Il a déjà assez d’ennuis.
Générosité.
Auprès des autorités compétentes, les choses ne sont guère mieux. Emmanuel a effectué des démarches pour avoir un fauteuil roulant à la Sécurité sociale. “Zot inn donn mwa enn sez rouye avek 2 larou plat.”
Tout le monde n’est cependant pas insensible aux besoins des deux jeunes hommes. Comme ce bon samaritain qui, choqué par le traitement ignoble reçu à la Sécurité sociale, lui offre un scooter d’une valeur de Rs 45,000. Une générosité qui laisse la place à l’espoir. À l’école, ses amis l’aident à monter les escaliers. Chez lui, ce sont ses voisins qui lui donnent un coup de main pour escalader les quatre étages.
Depuis peu, Emmanuel milite pour les droits des jeunes handicapés à travers la Young Voices Association. Il espère que Stéphane et lui pourront un jour vivre comme deux personnes normales, loin des regards qui tuent. Dans un monde où tou korek. Pour de vrai…