Soondress Sawmynaden

En ce début d’année scolaire, Soondress Sawmynaden, recteur du collège Dr Maurice Curé State School (un des collèges pour l’élite) et président de l’association des recteurs des collèges d’État, livre ses observations et son analyse, sans langue de bois, au sujet de la création prochaine des “Academies” et de l’introduction des examens National Certificate of Education – deux projets majeurs du Nine-Year Schooling devant être mis en pratique en 2020 et en 2021. Et fort de ses 40 ans de métier dans l’enseignement secondaire, le chef de l’établissement donne son point de vue sur la baisse de la performance des élèves aux examens de SC/HSC et sur d’autres aspects de la vie scolaire, dont le class setting.

Comment se porte le secondaire d’État en ce début d’année ?
Les recteurs craignaient surtout un manque d’enseignants à la reprise des classes et nous sommes satisfaits que le ministère ait tenu compte de nos nombreuses requêtes à ce sujet l’année dernière. La répartition des 4 000 enseignants permanents (incluant les recteurs) dans le secteur a été faite avec beaucoup plus de logique contrairement aux années précédentes et, de ce fait, toutes les écoles ont eu le personnel requis. Il y a aussi 150 à 200 “supply teachers” recrutés sur une base contractuelle. Dans l’ensemble, la rentrée a été plutôt calme mais cela ne veut pas dire que tout est parfait dans le secteur. Il y a beaucoup d’interrogations au sujet de ce projet du ministère de transformer une douzaine de ses collèges en “Academy” comme prévu dans le plan de Nine-Year Schooling. D’après le calendrier de la réforme, ce nouveau type d’établissement d’État pour la Grade 10 à la Grade 13 (Form IV à Upper VI) devrait être opérationnel à compter de janvier 2021, soit dans deux ans. À mon avis, 2019 aurait dû être une année phare dans la préparation mais, valeur du jour, il n’y a rien de convaincant à ce sujet.

Votre école fait partie des futures académies et vous devez sûrement participer aux préparatifs. Qu’est-ce qui vous tracasse tant à ce sujet ?
Vous vous trompez lorsque vous dites que les recteurs participent à la préparation des académies. À ce jour, les chefs d’établissements et enseignants sont complètement dans le flou sur cette question. À part une demande d’informations l’an dernier sur la capacité d’accueil et l’espace disponible pouvant être transformé ainsi que sur les facilités pédagogiques et récréatives existantes, il n’y a aucun signe visible de préparation dans les écoles qui deviendront des académies. Valeur du jour, l’introduction et le fonctionnement des académies demeurent un grand mystère et le silence du ministère est inquiétant. Pour être honnête, on se demande même si ce dernier a élaboré un plan de préparation et je suis quelque peu sceptique sur la mise en route de ce projet. Je ne suis pas le seul à me demander si ces académies seront vraiment des écoles mixtes.

Selon vous, comment devraient fonctionner ces prochaines académies ?
Selon le projet du ministère, chacune de ces académies offrirait des filières d’études bien spécifiques. Puisque la ministre de l’Éducation a affiché de grandes ambitions pour ces académies de l’État, selon moi, ces “upper secondary schools” doivent donc être des espaces d’apprentissage attrayants et modernes pour donner envie aux collégiens de venir à l’école tous les jours. Nous devrions avoir des infrastructures et un environnement adéquats pour l’accueil des filles et des garçons dans de bonnes conditions ainsi que pour le bon déroulement des cours dans ces académies. Outre les salles de classe appropriées, il faudrait des laboratoires et autres “specialists room” bien équipées ainsi que des facilités récréatives. Si on veut des académies modernes, “the way of teaching” de même que la disposition des pupitres devraient changer. On ne peut continuer avec un système d’enseignement datant d’avant l’indépendance.

Il est important, voire impératif de réaménager de nouveaux blocs de toilettes pour ces collèges mixtes. De par mon expérience de pédagogue et d’administrateur d’école, je trouve que les autorités sont très en retard dans le calendrier de préparation. Les chefs d’établissements connaissent du bout des doigts les réalités dans les écoles et les exclure des préparatifs serait une grave erreur du ministère. D’après le projet, les académies seront administrées selon un nouveau mode de management mais sans aucun détail. On ne sait pas ce qui nous attend demain.

Quelle est la position des recteurs sur la mixité des académies ?
Nous ne sommes pas contre la mixité garcons-filles mais les autorités devront s’assurer que toutes les conditions soient réunies pour le fonctionnement sans problème de ce type d’établissement. Par “condition”, j’entends un environnement physique propice, un personnel enseignant formé et préparé à enseigner dans des classes mixtes et qu’il y ait un nombre raisonnable d’élèves par classe. Il faudrait aussi une administration correspondant aux réalités de l’éducation mixte et un personnel de soutien en cas de problème.

Les membres de la PTA devraient s’intéresser au fonctionnement de l’école. Dans le passé, plus précisément dans les années 80, il y a eu des expériences non concluantes dans le secondaire d’État. À mon avis, la mauvaise gestion et un manque de préparation à plusieurs niveaux ont fait capoter le projet à l’époque. Mais les chefs d’établissements sont en faveur de la mixité au secondaire dès la Grade 7 comme une continuité après l’école primaire, où les garçons et filles apprennent ensemble. D’ailleurs, la mixité est une réussite dans les collèges accueillant les garçons et les filles dès l’entrée au secondaire. La mixité à partir de Grade 10 (Form IV) sera difficile à gérer d’autant que les élèves viendront de plusieurs établissements à travers le pays. Même si les enseignants du secondaire d’État durant leur carrière ont fait la tournée des écoles pour garçons ainsi que celles pour filles, ils ne connaissent pas la réalité de l’enseignement dans des classes mixtes. Chaque élève viendra avec sa manière de faire et les futures académies forcément devront avoir une nouvelle culture de l’école et développer l’esprit d’appartenance à l’école parmi les élèves. Les chefs d’établissements et le personnel enseignant devraient pouvoir anticiper certains problèmes et être prêts à y faire face grâce à la formation reçue.

Comment les enseignants auront-ils des difficultés puisqu’ils donnent des leçons particulières aux filles et aux garçons de différents établissements ?
Ces leçons privées ne durent qu’une heure par semaine alors que les élèves seront ensemble pendant une journée. En outre, les objectifs de ces leçons et ceux de l’école sont totalement différents.

L’organisation l’année prochaine des premiers examens du National Certificate of Education à la fin de Grade 9 bénéficie-t-elle d’une meilleure préparation ?
Pas du tout, alors qu’il s’agit d’un examen en vue de la sélection d’élèves pour l’entrée dans les académies. Les élèves seront évalués dans une quinzaine de matières figurant au programme d’études et les enseignants et les élèves sont impatients au sujet du modèle d’un Question Paper pour chacune des matières. Ils ne peuvent se baser sur ces questionnaires pour l’actuelle évaluation nationale à la fin de la Grade 9 car le programme d’études n’est pas le même. Nous avons déjà prévenu les autorités des éventuels problèmes pratiques dans l’organisation de ces nouveaux examens car nous faisons face déjà depuis quelques années à un manque de personnel et au manque d’espace pour la tenue d’examens de fin d’année organisés par l’école pour les Forms I à IV et pour la Lower VI. Durant cette période, nos salles de classe sont utilisées pour les examens de SC/HSC et un grand nombre d’enseignants de nos écoles sont recrutés par le MES pour ces examens de Cambridge.

Puisque ces nouveaux examens de Grade 9 auront un statut national et serviront à la sélection pour l’entrée dans les académies, ces épreuves devront se dérouler selon les mêmes exigences que celles des examens de Cambridge. Aurons-nous l’espace et les ressources humaines nécessaires (surveillants, coordonnateurs entre les centres d’examens et le MES, superviseurs, correcteurs) ? Car tous les examens de fin d’année se tiennent en même temps.

Quelles sont vos observations de la première année de l’Extended Stream ?
Il y a eu beaucoup de déception et de critiques car il y a un grand décalage entre le projet sur papier et les réalités de la classe. Il a été impossible d’atteindre les objectifs fixés pour la première année car les élèves n’ont pu entrer dans le programme d’études en raison de leurs faiblesses en écriture et en lecture. C’est absurde de la part du ministère d’imposer le programme d’études du “mainstream” aux élèves de “l’Extended Stream” car ces derniers ne pourront atteindre le niveau souhaité malgré la bonne volonté des enseignants de les encadrer et même s’ils ont quatre ou cinq ans pour couvrir le programme d’études.

Comment ne pas craindre pour l’avenir des enfants de “l’Extended Stream” lorsqu’on constate que les résultats de la dernière National Assessment en Grade 9 ont été catastrophiques pour les élèves du “mainstream”. Je suis convaincu que ces jeunes de “l’Extended Stream” ont des aptitudes dans d’autres domaines et que l’actuel système éducatif ne permet pas de les découvrir. Si nous voulons vraiment aider ces jeunes, nous devrions pratiquer une politique de discrimination positive dans leur cas. Pourquoi ne pas créer des établissements spacieux et bien équipés pour dispenser une formation correspondant à leurs aptitudes et à leurs attentes et conduisant à l’obtention d’un autre certificat national. Les jeunes pourraient avoir une formation de qualité et axée davantage sur les travaux pratiques et couplée à une dose d’enseignement de certaines matières académiques qui leur sera utile dans leur vie d’adulte et sur le marché du travail.

Il est vrai qu’il y a des “late developers” dans les études académiques mais la majorité des apprenants de “l’Extended Stream” n’ont pas les capacités d’assimiler le programme d’études normal. Même si cette formation nécessite un investissement financier important, il ne faudrait pas hésiter à le faire. En matière de santé, il y a des traitements nécessitant davantage des finances même si les malades ne sont pas nombreux. Dans le domaine de l’éducation aussi, on devrait pouvoir dépenser davantage pour la formation des jeunes qui ne sont pas dans le “mainstream” académique. Si le ministère persiste avec un programme d’études unique, ces apprenants de “l’Extended Stream” risquent d’affronter un nouvel échec scolaire après quatre ans au secondaire et engendrant par là même une grande frustration.

La qualité des résultats du SC et du HSC démontre une baisse de niveau des élèves. Cette situation n’inquiète-t-elle pas les pédagogues ?
La baisse de niveau aux examens de SC/HSC nous inquiète et nous interpelle. D’après mes observations et mon expérience dans l’enseignement, une des raisons de cette baisse de performance est le manque d’assiduité et d’intérêt des jeunes aux études et le désintéressement des parents aux études de leurs enfants. Depuis l’introduction des critères pour bénéficier de la gratuité des frais d’examen du SC et du HSC, les élèves sont beaucoup plus réguliers à l’école mais la majorité d’entre eux ne sont pas concentrés sur leurs études. Nos jeunes passent beaucoup de temps, et ce jusqu’à une heure tardive de la nuit sur les réseaux sociaux et les parents n’exercent aucun contrôle sur leurs enfants en dehors de l’école. Ces nouvelles habitudes influent sur la performance académique. Nos jeunes aujourd’hui sont des “cyber kids” et veulent évoluer dans un cyber environnement. Or l’école ne leur propose pas ce cadre.

Internet n’est pas encore une réalité dans les établissements secondaires ?
Il y a l’Internet pour les besoins de l’administration mais l’accès à une connexion Internet dans les salles de classe est encore un rêve dans de nombreux collèges d’État, et ce malgré les grands discours du ministère à ce sujet. Dans mon école, c’est la PTA qui a déboursé pour la mise en place du dispositif nécessaire pour le Wi-Fi. L’Internet est entré dans tous les domaines de la vie courante. D’ailleurs, j’encourage les enseignants à mettre à profit cet outil de communication dans leur enseignement. Il existe des “ICT specialists rooms” dans les écoles mais plusieurs d’entre elles ne sont pas fonctionnelles à 100%. La mise en route du projet de distribution des tablettes aux élèves de Form IV et de Lower VI a été de courte durée en raison d’un échec par manque de planning.

Comment faire pour rehausser le niveau de SC/HSC ?
Les études ne se limitent pas qu’à l’école ou aux leçons particulières. Le travail de l’étudiant doit se poursuivre à la maison. Les jeunes quittent la maison à 7h pour l’école et dans l’après-midi se rendent directement aux leçons particulières. De retour chez eux, ils passent plusieurs heures sur les réseaux sociaux. Lors des assemblées du matin, je rappelle régulièrement aux élèves de ne pas perdre du temps dans des activités futiles et d’utiliser d’une manière raisonnable leur portable.

Je leur fais comprendre qu’il est impossible de rattraper le temps perdu. Par ailleurs, l’administration des écoles est restée la même depuis 50 ans car les gouvernements n’ont pas investi dans les ressources humaines. Valeur du jour, les recteurs et assistants recteurs sont pris toute la journée par la paperasse car le ministère demande toute sorte d’informations. Nous n’avons pas le temps de nous consacrer à la pédagogie qui est notre principale fonction. Le syndicat des recteurs a demandé à plusieurs reprises deux assistants-recteurs par collège, un pour s’occuper de la pédagogie uniquement et un autre responsable des affaires administratives.

Les “quality assurances officers” sont perçus dans les écoles comme étant davantage des policiers de contrôle au lieu d’encadrer les profs. Pour pouvoir donner une attention individuelle, le nombre d’élèves doit diminuer. Pourquoi ne pas avoir des “support teachers” pour des élèves qui sont faibles académiquement ? Après avoir obtenu le certificat de fin de scolarité primaire, beaucoup d’enfants commencent à délaisser les études.

Le secondaire d’État et le privé subventionné sont dans le système éducatif national et sont confrontés aux mêmes réalités en classe. Pourquoi ne joignez-vous pas vos efforts pour trouver des solutions sur des sujets d’intérêt commun ?
D’abord, je voudrais dire qu’il y a des relations cordiales entre les deux secteurs puisque nous sommes tous des professionnels de l’éducation et avons le même désir de consolider le système éducatif mauricien dans l’intérêt des enfants et celui du pays. Les chefs d’établissement du privé ont une marge de manœuvre beaucoup plus large dans la gestion des écoles. En effet, il y a certaines préoccupations communes – l’indiscipline, le combat contre la drogue, l’éducation civique, la baisse de performance – sur lesquelles un travail de collaboration, selon moi, est possible. À titre d’exemple, pourquoi ne pas organiser une table ronde entre les responsables des deux secteurs en ce début d’année pour débattre sur la baisse de la performance et du manque d’assiduité des jeunes à l’égard de leurs études ?

Vous êtes dans l’enseignement depuis 40 ans. Quel est le ministre de l’Éducation qui, selon vous, avait une vision et un plan pour l’éducation sur le long terme ?
Kher Jagatsingh avait clairement une vision et savait où mener le système éducatif mauricien. Il avait lancé l’idée des “junior secondary schools” mixtes et avait un plan pour la mise en route de ce projet. Les profs avaient déjà reçu la formation nécessaire avant l’ouverture de ce type d’écoles.

Comment réagissez-vous envers ceux qui disent que les syndicats d’enseignants sont de puissants lobbies et seraient capables de faire reculer le gouvernement sur des décisions majeures ?
Ce n’est pas vrai. En tant que fonctionnaires, nous n’avons pas le droit de contester les décisions du gouvernement et nous sommes obligés de collaborer pour la mise en œuvre des “policy decisions” de n’importe quel gouvernement. Nou lame anba ros… En revanche, nous avons le devoir d’attirer l’attention des autorités si nous constatons des faux pas et des mauvais choix dans certaines décisions mais ils font souvent la sourde oreille.

L’école ne porterait-elle pas une part de responsabilité dans cette augmentation déconcertante et inquiétante de la violence dans plusieurs sphères de la vie en ne préparant pas suffisamment les enfants à être de bons citoyens ?
Ce n’est pas l’école qui a failli dans ses responsabilités mais le système éducatif axé sur le côté académique et la compétition, reléguant au deuxième plan l’apport des valeurs humaines et d’autres aspects visant le développement intégral de l’apprenant. L’école n’a fait que mettre en pratique la politique du gouvernement. Au niveau de la famille aussi, il y a eu un relâchement de certaines valeurs. Les valeurs humaines devraient figurer dans le curriculum de toutes les matières et les enseignants devraient eux aussi prendre quelques initiatives personnelles dans leur stratégie d’enseignement. Il est bon de souligner que le ministère questionne sur le taux de réussite de l’école et que les parents sont beaucoup plus concernés par la performance académique de leur enfant.

Est-ce vrai que les parents de nos jours ont une préférence pour l’école secondaire publique ?
D’après les statistiques, il y a un plus grand nombre de demandes pour le collège d’État et nous sommes heureux de cette situation. Mais d’après ce que je lis dans la presse et ce que j’entends autour de moi, l’école privée payante pousse comme des champignons. S’il n’y a pas de sursaut du côté des autorités pour rendre l’école publique plus attirante, les parents iront de plus en plus vers ces établissements payants. Beaucoup d’enseignants du secondaire d’État et privé subventionné font le choix des écoles payantes pour leur enfant. Encore une fois, la régionalisation des places en Grade 7 a donné lieu à beaucoup de colère et de protestations chez les parents.