Les habitués de cette rubrique ne s’étonneront pas que nous revenions une fois encore sur la question du dérèglement climatique. Les autres, eux, pourraient se demander pourquoi nous évinçons d’autres questions touchant à la vie politique et sociale du pays. Ce à quoi nous leur rappellerons que rien, à notre sens, n’est plus important que cette épineuse question du réchauffement, tout fléau, quand bien même prendrait-il des proportions pandémiques, n’étant finalement que le résultat d’une conjoncture sociétale dont l’on peut inverser la tendance dans un relatif court terme. Ce qui est loin d’être le cas du dérèglement climatique.

À ce titre, un autre rappel est tout aussi important, à savoir que quelles que soient les hausses de températures avancées, il ne s’agit que de moyennes. Ainsi, une élévation de 2°C, hausse régulièrement mise en avant, ne signifie aucunement que cette norme climatique prévale partout. Dans un grand nombre de régions, qui plus est comptant déjà parmi les plus affectées, les élévations seront en effet d’ici quelques années bien plus conséquentes, allant jusqu’à atteindre des températures létales, poussant dès lors des populations entières à l’exode.

Question : si ce problème est à lui seul cornélien, qu’adviendra-t-il si, au lieu de 2°C, nous devions faire face à des hausses plus élevées ? À cela, un grand nombre d’experts répond en avançant des scénarios les uns plus catastrophiques que les autres. Ainsi, selon le Groupe intergouvernemental du climat, une élévation de 3°C entraînerait la disparition de 30% des espèces animales et végétales. De même, sept millions de personnes, au lieu de deux actuellement, pourraient être affectées par les inondations chaque année. Les vagues de sécheresse ainsi que la dégradation et la salinisation des sols conduiront 3,2 milliards d’êtres humains à manquer d’eau et 600 millions d’autres à souffrir de la faim.

Et ce n’est hélas encore qu’un scénario comptant parmi les plus optimistes. Car au-delà de 3°C, les effets seront bien plus désastreux. Et c’est pourtant bien ce qui risque d’arriver, du moins à en croire des scientifiques français venant de rendre publics les résultats de leurs travaux, basés sur deux nouveaux modèles climatiques, lesquels annoncent des hausses probables de 4°C à 7°C d’ici la fin du siècle, cette fluctuation dépendant largement des actions que nous prendrons aujourd’hui et demain. Dans le scénario du pire, celui d’une élévation de 7°C, le climat s’emballera, sans que rien ne puisse permettre un retour à la normale. De même, les hydrates de méthane, ces composés organiques présents dans les fonds marins, pourraient être libérés, plongeant alors le monde dans une nouvelle ère semblable à celle ayant prévalu il y a 250 millions d’années entre les périodes géologiques du Permien et du Trias, et qui avait provoqué l’extinction de 95% des espèces marines et 70% des espèces terrestres.

Dans notre malheur, et même si rien ne nous évitera les conséquences du dérèglement en cours, nous avons malgré tout aujourd’hui encore la capacité d’agir afin d’éviter de tels scénarios, et faire ainsi taire ces prophètes de sinistres augures. Encore faut-il évidemment en avoir la volonté, politique, bien sûr, mais aussi chez chacun d’entre nous. À ce titre, la prise de conscience de cette nouvelle réalité est cruciale. S’enfermer dans le déni, la tête profondément enfouie dans le sable, serait condamner nos enfants à l’abattoir. Aussi est-il consternant de constater que nous ne prenons toujours pas la mesure des désastres à venir, muselés dans nos habitudes sociétales, conditionnés à la consommation et menottés à l’expression “boulot, métro, dodo”, induite par notre système capitaliste et encore plus lourde de sens chez nous depuis l’annonce de l’arrivée de ce moyen de transport.

Malgré les accords signés, les alertes lancées çà et là, les projections scientifiques et l’augmentation très perceptible des ouragans, sécheresses et autres inondations, le monde ne parvient toujours pas à réduire sa facture carbone. Rien ni personne ne semble en effet vouloir nous faire quitter la course à la croissance, alimentée, faut-il le rappeler, essentiellement par les énergies fossiles. Or, cette responsabilité d’un changement de paradigme nous revient à tous, beaucoup plus encore qu’à l’appareil politique. En mangeant moins de viande, en plantant nos légumes, en compostant, en ne nous débarrassant pas de nos déchets n’importe où, en utilisant les transports en commun plutôt qu’en se déplaçant en voiture… Et, bien sûr, en votant pour ceux qui auront fait de ces items et de tant d’autres leurs priorités absolues. Ce qui tombe d’ailleurs bien, puisque les élections sont derrière la porte !

Michel Jourdan