TiFrer, Nou Gran Frer est un livre-CD qui rend hommage au “père du séga”. Ananda Devi, Marsel Poinen, Jean-Clément Cangy et Sedley Richard Assonne racontent le personnage au milieu des nombreuses photos de l’époque. Ce qui jette un éclairage sur les enregistrements réalisés par Damoo à partir des années 60. Vingt-deux titres à écouter, des plus populaires à quelques inédits.
“Se enn vre mirak”, dit Emmanuel Richon. “La, li finn sove.” C’est parce qu’elles ne sont pas nombreuses que chaque initiative pour sauver TiFrer de l’oubli est importante. Le nouveau projet du Blue Penny Museum contribuera à sauver de l’oubli, pire, de l’indifférence, cette manière instinctive de synchroniser ravanne, accordéon et triangle, cette voix qui chante un autre temps d’un créole décomplexé et épuré, ce personnage de l’Histoire à qui l’on n’a jamais su, pu ou voulu rendre l’hommage qui lui est légitimement dû.
Ocora.
Il y avait eu l’enregistrement qu’avait effectué Ocora dans les champs de cannes et qui avait permis de graver la voix de TiFrer sur CD, quelque temps avant sa mort. Ce projet, auquel Scope avait été étroitement associé, il y a plus d’une vingtaine d’années, avait permis à d’autres générations d’entendre la voix et le rythme de cet homme auquel quelques auteurs et historiens s’étaient intéressés, dans “un devoir de mémoire”, disaient-ils.
Ceux qui suivent l’actualité du séga de près étaient au courant de l’existence de cette master copy enregistrée par Damoo que Paul Bérenger, alors Premier ministre, avait remis au petit-fils de TiFrer lors d’une soirée au Plaza. Depuis 2002, nous attendions que sortent enfin des tiroirs ces enregistrements réalisés à différents moments à partir des années 60. Depuis la période même où TiFrer avait été couronné “Roi du Séga”.
Miracle.
Vingt-deux titres parmi les plus connus de TiFrer. Dont : Charlie O, Lagren kafe, Papitou, Roseda, Anita, Angelina, Ma Bolema, Ti Pierre Ti Paul, Bare ala mo vini, etc. Et des inédits : Mama mousszonn ronfle, Leontine, Misye Couve, Merkredi le 25, Elise mo Ser et Mama Betina.
Emmanuel Richon a raison de parler de miracle. Marsel Poinen évoque même une résurrection. Pourquoi pas après tout ? Puisque voilà TiFrer retrouvant le réel à travers une oeuvre tangible par lequel tout un pays retrouve la mémoire. En chacun de nous, il y a un peu (beaucoup) de TiFrer.
Pe badinn bordife ek pogne lasann dan lamin. “Cette poignée de cendres, c’est l’histoire saisie dans quatre mots. L’histoire d’un homme, certes, mais aussi l’histoire de tous ces hommes, de toutes ces femmes, déversés là sur ce pan de terre pour y vivre et pour y mourir, pour y mourir ou pour survivre, sans jamais oublier tout ce qu’ils auront en retour, ce sera une poignée de cendres”, écrit Ananda Devi dans Une poignée de cendres, texte publié dans le livre accompagnant le CD.
Envergure.
Effectivement, pour aller au bout de sa logique, le Blue Penny Museum n’a pas fait les choses à moitié. En sus du texte d’Ananda Devi, le livre comprend TiFrer, Nou Gran Frer, cosigné par Jean-Clément Cangy et Marsel Poinen, et le sacré coup de gueule de Sedley Richard Assonne, J’ai un Ti Frer. “Alphonse Ravaton ? On ne le trouve ni sur un billet de banque ni une pièce de monnaie. Parce que Ti Frer fait trop peuple, trop tiolo (…) L’État est resté mystérieusement indifférent à l’histoire de ce natif de Quartier Militaire. Vraiment on ne s’explique pas pourquoi un homme de son envergure ait été autant snobé en haut lieu ? (…) Il est clair que beaucoup aurait pu être fait pour honorer la mémoire de ce grand homme, ce Mauricien taillé dans le bois d’ébène de ses ancêtres. Et qui a bluesé comme jamais le séga de son île ! C’est pourquoi j’ose laver le linge sale en public. Et hurler qu’Alphonse Ravaton est un Ti Frer à sortir au plus vite de l’oubli !” écrit le “vicomte de Roche Bois”.
Ananda Devi donne aussi de la voix : “Il est, dans une sorte d’absolu. Il est tout ce que notre époque n’est pas. Abrutis de futilité et anéantis de vide, que poursuivons-nous d’autre, aujourd’hui, que la superficialité ? (…) Une colère nous prend : qu’un tel homme ait été, et que nous ignorions encore qui il était.”
Le roi du blues.
TiFrer, Nou Gran Frer (le livre et le CD) existe grâce à l’étroite collaboration entre Emmanuel Richon et Marsel Poinen. L’occasion nous est donnée de mieux connaître et de mieux comprendre ce personnage qui “chantait des tragédies avec beaucoup d’optimisme”, comme le précise Emmanuel Richon. Marsel Poinen rappelle, lui, la profondeur du vocabulaire de TiFrer.
Le son proposé sur le CD est différent de celui d’Ocora. Cette fois, on entend l’accordéon d’Ange, le frère, et Alphonse Ravaton est au mieux de sa forme. Pour Emmanuel Richon, “TiFrer était le roi du blues mauricien. Entre ces musiques populaires, il y a une étroite relation, comme elles sortent toutes de l’univers de l’esclavage. C’est une preuve d’humanité qui va au-delà de la zombification”. Pour Marsel Poinen, indéniablement, “c’était aussi une grande preuve d’amour”.
Le lancement du livre et du CD était annoncé pour mardi au Blue Penny Museum.