ls sont comme blottis l’un contre l’autre, assis frileusement sur un banc dans l’encoignure d’un mur. Autour d’eux, la chaleur qui avoisine les 34 degrés fait vibrionner l’asphalte.

Ils sont deux, deux hommes en uniforme de travail, deux pompistes de la station service d’Indian Oil à Wooton. Pas à leurs pompes comme d’habitude, mais à l’abri dans un coin en attendant qu’un véhicule se présente sur la station. C’est ainsi qu’on pouvait les voir en passant à proximité de la station vendredi dernier, plus de trois semaines après l’accident qui a vu un véhicule de police déraper sur l’autoroute pour venir se fracasser contre les pompes à essence de la station, fauchant deux pompistes. L’un blessé, l’autre mort dans les deux jours qui ont suivi.

Clairement, le traumatisme n’est pas près de s’effacer. Et il est à multiples facettes.

Traumatisme, d’abord, pour les collègues de ce pompiste, qui vers 11h ce matin du mardi 26 novembre dernier, était comme à son habitude à son travail, assis à côté de sa pompe, quand soudain un fourgon de la police s’est littéralement envolé de la voie rapide de l’autoroute où il speedait pour venir s’écraser dans la station, balayant au passage Rohit Gobin et son collègue Daniel Lamarque. Ce dernier a eu la jambe fracturée. Rohit Gobin lui, projeté contre le mur à quelques mètres de là, a succombé à ses blessures à l’hôpital deux jours plus tard.

Traumatisme aussi pour la famille Gobin. Qui dira, alors que se profilent les fêtes de fin d’année, ce qu’elles seront pour cette famille pour laquelle un banal jour de travail s’est transformé en trois jours de cauchemar, une hospitalisation sous respiration artificielle, des appels désespérés au don de sang, et finalement, la mort. Le jour même où la fille de Rohit Gobin, 58 ans, devait fêter ses 18 ans.

Traumatisme enfin, plus largement, pour une population choquée par le comportement de sa police. Il y eut d’abord les récits à l’effet que les deux policiers, qui sortent indemnes du véhicule, ne s’étaient aucunement préoccupés de l’état des blessés, s’étaient cachés à l’arrière de la station, et avaient été emmenés en catimini, quelques minutes plus tard dans la voiture d’un collègue.

Et puis, il y a quelques jours, sont venues les images. Et elles sont accablantes. Aucun récit ne peut concurrencer les images des caméras de surveillance diffusées par Inside News sur son site (et depuis retirées). Elles montrent le véhicule de police lancé comme une fusée (l’ironie étant que sur cette portion d’autoroute se dresse un panneau de régulation de vitesse qui affirme « This is a motorway, not a runway »…) .
Le véhicule, sorti apparemment pour une banale mission de ravitaillement, se retrouve catapulté à travers les trois voies de l’autoroute. Rohit Gobin et son collègue le voient arriver. Ils tentent de courir pour lui échapper. Mais tout va trop vite. Les deux sont violemment fauchés.

La suite est encore pire, qui montre les deux policiers, eux indemnes, qui sans jamais se soucier des blessés, vont quitter la station à bord d’un autre véhicule venu les chercher. Alors que Rohit Gobin, à terre sous une pluie battante, tente difficilement de recouvrir son corps fracassé d’un morceau de bâche en plastique.

Il aura fallu le tollé public causé par la diffusion de ces images pour que le commissaire de police finisse par sortir de sa réserve, pour qu’une accusation de non-assistance à personne en danger soit finalement entrée contre les deux policiers. Pour que l’on découvre que le véhicule roulait à 140 km/h.

Chargés, en principe, d’assurer l’ordre et la sécurité publique, les agents de la force policière ne sont pas comme le commun des citoyens. Ils sont censés être des personnes formées à des qualités très spécifiques autant au niveau physique que moral et éthique. Or, force est de constater que notre police, depuis des années, a été gangrénée par des recrutements où le clientélisme électoral semble avoir bien souvent primé sur les compétences, où la formation est manifestement lacunaire. On peut dire qu’un accident arrive. Que les policiers étaient sous l’effet du choc. Mais ils sont justement des policiers, et ce n’est pas une réaction de panique et de fuite qui est attendue d’eux.

Il y a six jours à Souillac un constable en service a été arrêté au volant d’une fourgonnette de police.  Arrêté, dans un premier temps, par des habitants de la localité, qui l’ont forcé à se garer après avoir constaté que le véhicule qu’il conduisait zigzaguait de curieuse manière sur la route. Visiblement ivre, il avait 107 mg d’alcool dans le sang…

En 1982, Jean-Marie Poiré réalisait, avec la troupe du Splendid, le film Le père Noël est une ordure, devenu culte. Ce ne serait pas un cadeau, ni pour ceux de nos policiers dévoués à leur tâche, ni pour l’ensemble de la population, si nous étions amenés à la conviction que l’uniforme de notre force policière n’est qu’un déguisement pour couvrir des délinquants…