Après son plaidoyer devant la Cour internationale de Justice de La Haye pour contester la décolonisation incomplète de Maurice et réclamer le retour immédiat de l’archipel des Chagos à la République de Maurice, on peut affirmer que l’ancien Premier ministre et actuel ministre mentor, Sir Anerood Jugnauth, mérite bien que toute la population mauricienne lui exprime une certaine admiration.

C’est incontestable. Il n’est pas donné à tout le monde d’avoir une telle énergie, compte tenu de son âge très avancé, de sa santé fragile et, surtout, de ses difficultés d’élocution, lesquelles nécessitent, d’ailleurs, un grand déploiement logistique et technologique au sein même de notre Assemblée nationale, afin de le rendre audible. Toutefois, à notre avis, l’admiration populaire devrait s’arrêter là. Effectivement, la cour de La Haye n’a pas encore rendu son avis consultatif. Nous croisons tous les doigts ici, et aux Nations unies, pour que la République de Maurice atteigne son objectif de bouter les Britanniques de l’archipel qu’ils nous ont pris par coercition en 1965 avant que notre nation ne devienne totalement souveraine de sa destinée. Cependant on commence à en avoir marre du ton par trop messianique que prend déjà SAJ à vouloir rapidement se faire passer pour celui qui va « enfin décoloniser complètement l’île Maurice après 50 ans ». « Si bondié oulé, mo pou réssi décolonise Maurice », clame haut et fort Sir Anerood.

Il y a comme de l’usurpation dans l’air de prétendre cela avec autant d’audace. Et, apparemment, c’est comme ça que certains leaders, au fond, pas toujours de grands modèles de patriotisme, parviennent à se faire l’image de « Père de la Nation ». Comme quoi, les nations n’auraient chacune qu’un seul « père » libérateur, alors que, dans la réalité, leur émancipation à toutes a été que la résultante de combats collectifs de tous leurs citoyens…

Pour ceux qui ont suivi de près le dossier du contentieux anglo-mauricien sur les Chagos depuis son origine, il y a lieu d’entretenir quelque sentiment de frustration légitime par rapport aux prétentions de Sir Anerood. Trop nombreux sont ceux-là qui des années durant — près d’un demi-siècle — ont crié dans le désert pour accepter de les gober. Très lent à l’allumage, Sir Anerood a pris des lustres avant qu’il ne daigne s’activer dans le dossier. Les vrais combattants de la cause, des insoumis — et nous sommes de ceux-là — n’auraient pas tout faux s’ils osaient faire remarquer à SAJ qu’il a dans cette affaire comme le rôle d’un inspecteur de travaux finis.

Aux risques de nous attirer les foudres de ces éditorialistes chagosoptimistes d’occasion qui tombent maintenant en pâmoison devant le ministre-mentor, nous sommes de ceux qui affirment que Sir Anerood a pris la décision de ne recourir à l’avis des juges de La Haye que parce qu’il s’est vu acculé. Et cela très longtemps après que toutes les recherches nécessaires pour consolider le dossier de Maurice contre la Grande-Bretagne ont été patiemment entreprises par d’autres. Souvent au prix de grands sacrifices personnels en termes de temps et, des fois, de leurs maigres ressources financières sans que l’Etat y ait apporté le moindre apport. Il faut reconnaître qu’avant lui, d’autres forces vives, ici et à travers le monde, d’autres individus et d’autres organisations politiques locales, ont aussi apporté leur pierre à l’édifice de la décolonisation complète de notre pays. Nous pensons particulièrement au Parti Lalit pour son militantisme sans répit, aux frères Elie et Sylvio Michel et l’Organisation fraternelles, sans oublier le MMM qui fut le premier à dénoncer l’excision des Chagos dès sa formation. Paul Bérenger a amplement raison de le rappeler. Nous regrettons de ne pouvoir inclure parmi ces combattants le PMSD de Jules Koënig et de Gaëtan Duval des années 1960 car, même si au retour de la Conférence constitutionnelle de Lancaster House (1965) ce parti mobilisa une manifestation monstre au Champ-de-Mars contre la base américaine de Diego Garcia, son objection aux desseins de la Grande-Bretagne et des USA dans l’archipel ne fut que très brève et jamais authentique. Le PMSD n’était pas contre la présence militaire des deux grandes puissances dans la région. Au contraire, cette présence était pour lui une garantie de la liberté contre une éventuelle mainmise soviétique et communiste, crainte à Maurice à l’époque.

Il ne faut pas non plus que le ministre mentor cherche à occulter l’apport immense de Week-End dans le combat au cours des dernières vingt années ! Malgré tout ce qui, historiquement, sépare notre journal de Navin Ramgoolam et de son Parti travailliste, en janvier 2015, quand le Tribunal de la Mer des Nations unies (l’UNCLOS) avait rendu son jugement qui a empêché à la Grande-Bretagne de décréter un parc marin protégé autour des Chagos pour en exclure les Mauriciens (dont les Chagossiens), Navin Ramgoolam avait eu, lui, l’honnêteté de reconnaître que les recherches deWeek-End, à travers ses Diego Files avaient constitué l’ossature du dossier que la République de Maurice avait soumis. Or, c’est le même qui a été utilisé à La Haye.

Sir Anerood Jugnauth, lui, fort de l’assurance — que nous partageons — que Maurice va gagner l’avis consultatif, cherche à tirer la couverture vers soi d’une victoire proche sur son ancien maître colonial. C’est pourquoi il a choisi d’aller à La Haye avec son fils Pravind, son épouse et ses proches collaborateurs au gouvernement, tandis qu’une délégation multipartite incluant, entre autres, Bérenger, Navin Ramgoolam, Xavier-Luc Duval, le Parti Lalit aurait donné la preuve au monde entier que la lutte pour la décolonisation complète de notre pays est un mouvement unitaire de toutes les composantes de notre nation. Mais la politique partisane, particulièrement à Maurice, a de ces petitesses que seuls ceux qui les pratiquent peuvent justifier.

Et, il y a encore plus grave. Il y a tout lieu de croire que SAJ ne veut pas seulement passer pour le grand libérateur. Il veut encore, c’est ce dont nous sommes convaincus, probablement détourner l’attention sur le rôle qu’il aurait pu lui-même avoir joué et avec lui l’Independant Forward Bloc (IFB) — le parti dont il fut l’adjoint leader à Lancaster House — dans la capitulation qui permit à la Grande-Bretagne de nous détacher les Chagos.

Systématiquement, il terrorise les jeunes journalistes et refuse de répondre aux vraies questions. Quelle fut sa propre position peu avant, pendant et après que l’archipel fut excisé de Maurice ? SAJ rejette toute la responsabilité sur le dos du Dr Seewoosagur Ramgoolam. Il est constamment sur la défensive par rapport à ce que fut le choix de l’IFB à l’époque. Et, ce n’est pas non plus dans le livre « Promises to keep » que le sympathique Utam Bissoondoyal a écrit pour rendre hommage à l’action de son père, Sookdeo, leader de l’IFB, que nous apprendrons la vérité à ce sujet. D’ailleurs, on n’y retrouvera pas un mot d’écrit sur l’excision des Chagos. Pourquoi ? doit-on se demander.

La dernière trouvaille de SAJ ? Le bonhomme Ramgoolam n’est pas exempte de reproches. Tant s’en faut. Mais pour l’accabler davantage, dans une interview qu’il a accordée à une radio privée, le ministre mentor soutient qu’à un certain moment de la conférence constitutionnelle, « Seewoosagur Ramgoolam a pris en aparté trois personnes, dont Satcam Boolell, Harold Walter et quelqu’un d’autre, dont je ne me rappelle pas l’identité pour discuter des Chagos ». Sir Anerood crée ainsi l’impression que SSR et ces trois autres personnes auraient donné leur accord aux Britanniques pour l’excision. Il ne se rend sans doute pas compte que, à force de dresser un écran de fumée pour protéger sa propre personne contre quelque accusation de faiblesse également de sa part en tant que politicien de l’époque, il se contredit.

Au final, que SSR et les autres aient pu prendre quelque engagement que ce soit envers la Grande-Bretagne, l’argument central de la partie mauricienne à La Haye a été que Maurice n’avait jamais donné son accord pour l’excision et avait été mis devant un « fait accompli » . « Fait accompli » signalé par notre avocat, Philippe Sands, pour bien souligner que l’acte de la Grande-Bretagne contre la souveraineté mauricienne était « totalement illégale » et « complètement contre le processus de décolonisation ». Qui plus est, si SSR et les trois autres personnes mises à l’index par Sir Anerood étaient déjà d’accord, pourquoi a-t-il donc fallu que le Premier ministre britannique, Harold Wilson, menace ensuite SSR qu’il pouvait rentrer à Maurice « avec ou sans l’Indépendance » pour qu’il cède les Chagos ?

Sir Anerood Jugnauth doit se montrer plus modeste !

Henri Marimootoo