C’est un grand moment de grâce.
A l’aube. C’est Angkor Wat dans sa grande et mystérieuse beauté.  L’art Khmère à son apogée. Temple Montagne à l’image du Mont Meru, maison des dieux selon la mythologie hindoue. Orienté, contrairement aux autres temples d’Angkor, vers l’ouest, vers le dieu Vishnou. Hindouiste  d’abord, puis Bouddhiste.
Après l’arrivée à Siam Reap, Cambodge le coeur vacille. C’est un pur bonheur de fouler cette terre marquée si  profondément par l’hindouisme et le bouddhisme.
Nous traversons la petite ville en touk-touk ; tout est endormi sauf la brise matinale qui murmure tout bas comme des mantras, lente mélopée de la souffrance des hommes et de la beauté du monde. C’est un souffle doux et tragique, tendre et puissant qui nous conduit à travers la forêt vers le pays des dieux. Tout est encore sombre, à l’image de la solitude amère, des désirs inavouables et du paradis perdu.
On veut être seul ; seul au fond de soi-même et ressentir la présence de l’au-delà. Mais la multitude est là, pour voir le soleil se lever sur Angkor Wat. Des quatre coins du monde, les voix convergent pour rire, se chamailler, déloger les mystères : c’est la tour de Babel et le bruit est insupportable. On s’éloigne, loin de la foule, adossée contre un pilier de la première enceinte, avec une de ces grandes portes qui donnent sur le petit lac, l’avenue de 350 mètres décorée de « nagas » (serpents fabuleux), la douve. Toujours sombre le ciel ; toujours obscur l’immense espace qui vibre à la fois de silence et de la voix humaine. A peine du côté de l’est montent les premières lueurs de l’aube ; près de la grande porte se fait sentir une présence qui trouble, qui impressionne. Personne.
Elle est là, pourtant, dans le dos, comme un glissement, à la fois éthéré et dense. Pourtant rien n’est palpable, visible. « Awesome » comme la voix qui appelle très distinctement, comme le rêve d’un personnage en blanc offrant de l’eau dans un bol, comme ces deux jeunes moines sur l’allée d’Angkor Wat, ces traces de pieds sur les vieilles pierres et ces nombreuses portes qui s’ouvrent sur le vide. Tel un chant antique viennent les paroles« Personne n’a jamais vu Dieu » (Jean 1:18),  puisque « Dieu est Parole » (Jean 1:1), « Dieu est esprit » (Jean 4:24). En Dieu, il n’y a Rien à voir, mais tout à entendre. Celles de Maître Eckhart résonnent comme la mer qu’on entend en approchant un beau coquillage des oreilles : l’apôtre  Paul  se releva de terre, les yeux ouverts, vit le néant et ce néant était Dieu. On est au coeur d’un mystère indicible, dans « l’inconnaissance ». C’est un lieu où le combat de Jacob avec l’ange aurait pu avoir lieu (Gen. 32:24-32). C’est la victoire de la Lumière sur les ténèbres. C’est Divali.
Le soleil se lève. Angkor Wat (construit au XIIe siècle) se réveille comme dans un sourire, celui énigmatique d’une grande apsara (nymphe céleste). L’aube n’est plus ; nous revenons au monde des hommes. Et de leurs tentatives d’inscrire ce « néant » dans la pierre. La longue galerie des bas-reliefs du Mahabharata, celle des mille bouddhas, le sanctuaire central de Vishnou et du Bouddha, les statues d’apsaras et de moines en méditation, certaines décapitées par les «  tomb raiders » : c’est émouvant, sublime, tragique. Le monde du désir inassouvi côtoie les cloîtres et les cinq tours de silence et de néant tout en haut d’Angkor Wat.
Il pleut sur Angkor Wat, de cette petite pluie fine qui rajoute à l’intériorité du regard et de l’être. Les mots, les noms importent si peu.
Angkor Thom, Bayon, Ta Prohm et Banteay Srei
Angkor, c’est aussi Angkor Thom construit par Jayavarman II, la Cité Royale, la grande cité, ses 54 tours ornées de 200 visages et gardées par des «  yakkas » qui tiennent le « naga » en montant la garde devant chaque porte. D’un côté, les génies bienfaisants (« deva »), de l’autre, les démons (« asura »), tirant ensemble sur  Vasuki, le roi des « nagas » lors du barattage de la mer de lait.
C’est aussi Bayon, le palais céleste du dieu Indra avec ses tours aux quatre visages, le mystère et la beauté antique des ruines prises dans les racines de grands arbres (« fromagers »). Le réel est transfiguré. Le site est poignant : l’homme, à l’instar du temple, en lutte avec la nature pour ne pas tomber dans la déchéance.
C’est Ta Prohm. Dédié à la famille du roi, construit en 1186 comme monastère et université bouddhique Mahayana, sous le nom R?javihara (le monastère du roi), il a la sagesse, «  Prajnaparamita » comme personnage central. Romantique, poétique, Ta Prohm comme Bayon étreint le coeur, soulève l’âme et suspend tout effort de réflexion inutile. C’est grandiose, d’une splendeur qui ravit les sens et l’esprit.
C’est enfin Banteay Srei (Xe siècle) en grès rose et latérite. C’est «  La Citadelle des Femmes » ou  «  La Fortune de Laksmi », dédiée au Seigneur des trois mondes. C’est aussi les petits monuments, « bibliothèques » qui renferment plein de mystères. Une grande douceur imprègne le lieu.
Angkor, c’est beaucoup d’autres découvertes. Mais toutes convergent vers la recherche du Sublime. Sans mot. Une transfiguration.