Sir Seewoosagur Ramgoolam (SSR) et Sir Anerood Jugnauth se partagent l’honneur d’avoir été les deux Premiers ministres qui ont marqué durablement le mouvement d’émancipation politique et économique (sur ce dernier volet il faut reconnaître la volonté avant-gardiste de nos capitaines d’industrie qui ont jeté les bases industrielles et manufacturières post-indépendance et qui ont eu le plein appui de SSR et de SAJ) du pays, mis celui-ci sur la carte du monde et mené l’État-providence à son summum dans la ligne de la vision des lutteurs politico-syndicaux, tels le Dr Maurice Curé, Emmanuel Anquetil, Pandit Sahadeo, Guy Rozemont, Dr A. G. Jeetoo et autres… Alors que le cinquantenaire de l’Indépendance tire à sa fin, nous proposons ce retour down memory lane pour rappeler les humbles origines de ces deux hommes ainsi que leur parcours professionnel et politique jusqu’à leur accession au poste suprême, le primeminstership, fonction que les deux hommes ont occupée pendant trente-trois ans…

Belle-Rive à l’Est, Palma à l’Ouest. C’est dans ces deux localités aux antipodes que SSR et SAJ ont vu le monde. Sir Seewoosagur est né le 18 septembre 1900 à Belle-Rive, Flacq. Son successeur, lui, le 29 mars 1930 à Palma, Quatre-Bornes. Une différence d’âge de trente ans donc entre les deux hommes. A Belle-Rive où SSR a passé son enfance et à Palma où allait naître Anerood Jugnauth – la même simplicité, la même atmosphère champêtre. « A Belle-Rive, l’appel des journaliers résonnait dans le petit matin, des charrettes grinçaient dans les chemins de terre, cent cases s’entouraient d’étables heureuses, de jardinets, d’arbres fruitiers. » Palma vivait à un seul rythme, celui des charrettes de cannes… « On vivait paisiblement. On se levait tôt le matin et la nuit tombait très vite. Le soir venu, les lampes à pétrole étoilaient de leurs faibles lueurs le petit village… »
En leur jeune âge, il y avait l’école et il y avait aussi les petites tâches paysannes. « Ce petit Ramgoolam qui menait son boeuf à l’abreuvoir, qui ployait l’échine sous le bidon de lait » et « le jeune Anerood devait mettre la main à la pâte et aider à la coupe et même charger la canne à sucre à être envoyée à l’usine ». Il s’occupait de trouver du fourrage pour les bêtes. Il cultivait le jardin familial. Parcours scolaire : le premier a été, tour à tour, à l’Etoile Roman Catholic Aided School, à Bel-Air Government School, à Curepipe Ecole Le Frère pour la petite et la grande bourse, puis au Collège Royal ; le second fréquentant l’école du quartier, la Palma Church of England School où il a fait toutes ses classes au primaire, et a poursuivi ses études secondaires au Regent College à Quatre-Bornes, devenant par la suite le premier senioré du village.
L’apprentissage londonien

Puis l’un et l’autre se sont joints à la fonction publique avant de se rendre à Londres — le premier pour des études de médecine, le second pour des études de droit. Celui qui allait devenir SSR quittait le pays en 1920. Le navire s’appelait le Louksor. « Le voyage durera quarante-cinq jours, les machines ayant subi des avaries. A Londres, il connaîtra la vie difficile des étudiants coloniaux sans fortune ni bourse d’études. Asservis aux besognes les plus sordides, sujets aux pires humiliations. Mal nourris et mal logés. En septembre 1936, il regagnera le pays muni de potion et de séringue. Fort aussi de notions politiques forgées au contact de la Fabian Society et des étudiants venus des quatre coins du globe et, notamment, de cette Inde où Gandhi (qu’il rencontrera à Londres) secoue le joug britannique. » On ne peut rentrer que grandi, comme le signale Sydney Selvon, après « pas moins de quatorze années de contact quotidien avec la société intellectuelle londonienne ».
Quant au futur Me Anerood Jugnauth, il partait pour Londres en septembre 1951 à l’âge de 21 ans. « Il étudie le droit au Lincoln’s Inn et fut « called to the bar » en 1954. A Londres, il prend aussi un vif intérêt pour la vie politique anglaise, assistant souvent à des conférences sur des sujets tournant autour de la vie politique, économique et sociale en Grande-Bretagne. En mai 1955, Me Anerood Jugnauth, une personnalité qui a déjà la trempe d’un leader, regagne son village natal, Palma. »

Dans l’arène politique

Cinq mois après sa rentrée au pays, le Dr Ramgoolam était témoin de loin de la création du Parti travailliste par le Dr Maurice Curé, aidé au départ par le Pandit Sahadeo et d’autres, puis par Emmanuel Anquetil et Guy Rozemont… Vers la fin de 1936, le Dr Ramgoolam et les légistes Ramkhelawon Boodhun et Rampersad Neerunjun joignaient leurs efforts — dans l’ombre, il est vrai — à ceux des pionniers du travaillisme mauricien. C’est ainsi, timidement, que le futur premier Premier ministre de l’île Maurice faisait son entrée sur la scène politique locale. Le 18 novembre 1940, il est nommé au Conseil législatif, et le 9 décembre il est élu conseiller municipal de Port-Louis. Le peuple entérinait son action politique aux législatives de 1948, 1953 et 1959. « Il deviendra le député d’une des plus importantes agglomérations de l’île, Triolet. Dès lors, écrit Marcel Cabon, toutes voiles dehors, il va mettre son pays sur la voie du socialisme, se dresser, mais sans sectarisme et avec une étonnante souplesse, contre la bourgeoisie décrépite et réactionnaire. Son vieux fonds de culture ancestrale, alliée à ce qu’il avait appris des Webb et des Laski, empêchant les changements trop rapides de devenir dangereux. »
Quant à Me Anerood Jugnauth, c’est sur l’invitation, en 1953, de Sookdeo Bissoondoyal, le grand tribun de l’Independent Forward Bloc, qu’il se lançait — lui aussi timidement au début — dans l’arène politique mauricienne. « Mais Anerood Jugnauth hésite. Il faut vivre davantage la misère du peuple avant de s’aventurer dans cette sphère. Connaître avant de s’y mettre. Il va d’abord assister à des rassemblements politiques, se laisser guider par les frères Bissoondoyal, voir et comprendre les Mauriciens qui souffrent avant de se lancer. Il accepte d’animer des réunions privées. En 1963, ayant pris le temps de la réflexion et de l’expérience, Anerood Jugnauth, 33 ans, va faire son baptême du feu électoral contre Aunauth Beejadhur dans la circonscription de Rivière-du-Rempart. Il sortira vainqueur de cette joute, abattant un des géants de la politique de l’époque. » Et au Conseil législatif, dans l’après-midi du 18 novembre, il prononçait son maiden speech, un discours très révélateur de sa vocation de rassembleur : « We must stop thinking about communities, we must stop thinking in terms of Hindus, Muslims and General Population. We must think in terms of Mauritians. »

A la croisée des chemins

Son engagement constant sur le terrain politique à partir de 1940 a conduit le Dr Ramgoolam à entamer une fonction ministérielle (le système ministériel venait d’être introduit à Maurice), celle de ministre des Finances. Cette grande première a eu lieu le 7 avril 1959, soit après une vingtaine d’années d’engagement ininterrompu dans la vie politique du pays. Après la Conférence constitutionnelle de Londres (1961), il est fait Chief minister avec pouvoir de nommer le gouverneur de l’île. En ces fonctions, écrivait Cabon, il sera homme de rigueur. Ministre-chef, c’était pour le Dr Ramgoolam le tremplin vers un avenir encore plus prestigieux. Après les élections générales de 1963, il devenait le Premier (fonction prévue à la Conférence constitutionnelle de Londres) du nouveau gouvernement. C’était le 11 décembre 1963. Me Anerood Jugnauth, lui, assumera sa première charge ministérielle dans le gouvernement du Premier Ramgoolam à partir de novembre 1965 comme ministre du Développement, puis ministre du Travail.
La période de 1965 à 1967 en était une de franche collaboration entre le ministre Jugnauth et le Premier Ramgoolam. Plus d’une fois, il a accompagné le Dr Ramgoolam, alors chef ministre en mission. En tant que ministre d’Etat au Développement, il devait apposer sa signature au bas d’importants documents. Ou encore lorsqu’il s’agissait de discuter du financement de certains projets, le Dr Ramgoolam le consultait. En avril 1967, pourtant, cette franche collaboration arrivait à son terme. Anerood Jugnauth soumettait sa démission du gouvernement, et se retirait de la politique active. Mettrait-on sur le compte de l’anecdotique que le Dr Ramgoolam aurait demandé à son bouillant ministre de rester à son poste car il serait son successeur à la tête d’un futur gouvernement ?
Ainsi, deux hommes au destin remarquable arrivaient à une croisée des chemins. Ils se séparaient, et pourtant, ces hommes, par la force des choses, allaient devenir, chacun à son tour, Premier ministre de leur pays. L’un, le Dr Ramgoolam, l’est devenu après les législatives d’août 1967 qui ont conduit le pays à l’indépendance. Me Anerood Jugnauth, lui, après un come-back remarqué dans l’arène politique en 1971, accédait à la fonction de Premier ministre après les inoubliables législatives de juin 1982 qui ont vu une victoire totale (60 sièges) de l’alliance de gauche MMM/PSM.
En avril 1967, écrivons-nous plus haut, le Dr Ramgoolam et Me Anerood Jugnauth se séparaient. A la faveur d’un retour dans la politique active en 1971, Anerood Jugnauth a conduit une opposition extra-parlementaire sans répit, et parlementaire depuis 1976 contre le gouvernement de SSR, qui a porté ses fruits en juin 1982. Un Premier ministre s’en allait, un autre le succédait. Ainsi en avait décidé la vox populi. Le 15 juin, soit trois jours après la proclamation des résultats de législatives du 11 juin, Sir Seewoosagur Ramgoolam soumettait sa démission comme Premier ministre au gouverneur général. Il avait occupé cette haute fonction pendant quatorze ans. Le même jour l’honorable Anerood Jugnauth prêtait serment au Réduit comme le nouveau Premier ministre de l’île Maurice.
Ainsi, ces deux rivaux d’hier se retrouvaient dans la similitude de la fonction, celle de Premier ministre.
54 ans de carrière premierministérielle confondus

SSR a eu l’honneur d’être le Premier du pays de 1961 à 1968 (soit sept années) et Premier ministre de 1968 à 1982 (soit quatorze années). Il a été suivi de SAJ dont la carrière premierministérielle s’est étendue on & off sur une période record de trente-trois années. Le premier nommé a été aussi gouverneur général de son pays et a trépassé au Réduit en 1985, réalisant ainsi un rêve d’enfance. N’est-ce pas lui, enfant, qui disait, selon son biographe Marcel Cabon, « qu’il serait un jour le gouverneur de son pays… » ? De son côté, SAJ a aussi accédé au poste de président de la République.
De ce fait, les deux hommes ont été à la tête du pays, en tant que chef de gouvernement (incluant les années où SSR fut Premier, de 1961 à 1968), pour une période record de 54 ans, période durant laquelle le tandem SSR/SAJ contribuait palpablement à ses avancées politique, constitutionnelle et économique. Il est aussi simpliste de les enfermer dans des clichés, tels que « Père de l’indépendance » ou « Père du développement économique », tous deux méritant, à leur manière et en leur temps, les deux paternités.

B. Burrun

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Références

1. Cabon, Marcel, « Biographie de Ramgoolam », Editions Mauriciennes, Port-Louis, 1963.
2. Anerood Jugnauth, le Premier ministre du changement (par un collectif de militants).
3. Mulloo, Anand, Our Struggle – 20th Century Mauritius – Seewoosagur Ramgoolam.
4. Selvon, Sydney, « Ramgoolam », EOI, 1986.
4. Burrun, Breejan, « D’un Premier ministre à l’autre », Week-End, 27 janvier 1982.

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Les autres Premiers ministres mauriciens

En 1995, l’électorat mauricien s’est donné un nouveau Premier ministre en la personne du Dr Navin Ramgoolam qui a remis cela lors de deux autres élections générales, en 2005 et en 2010. En se faisant élire à la fonction premierministérielle, en 1995, Dr Navin Ramgoolam devenait le plus jeune Premier ministre du pays, ayant 48 ans à ce moment.
Entre les deux mandats du Dr Navin Ramgoolam, 1995-2000 et 2005-2010, le pays a eu un nouveau Premier ministre, Paul Raymond Bérenger, qui a dirigé le pays de 2003 à 2005. Son accession au fauteuil premierministériel était véritablement une première, étant le premier (et le seul à ce jour) non-hindou à y parvenir.
Dès le début de son mandat, en octobre 2003, le Premier ministre Paul Bérenger prédisait : « Pravind Jugnauth a un destin de Premier ministre. » Il ne croyait pas si bien dire, la prédiction se réalisant en 2017 à la faveur du retrait de SAJ de la fonction de Premier ministre, et Pravind Jugnauth étant à ce moment le leader du parti commandant une majorité au Parlement, a dans la plus pure tradition westministérienne pris les rênes du gouvernement.
Ainsi, à ce jour, outre SSR et SAJ, le pays aura connu trois autres Premiers ministres, lesquels ont, comme leurs prédécesseurs, consolidé l’État-providence qui est la marque essentielle du legs que nous a laissé les pères du travaillisme des années 1930 et 1940. Comment cette consolidation s’est-elle dessinée depuis 1995 ? Forte augmentation des prestations sociales, gratuité de la scolarité à tous les niveaux, transport gratuit pour le 3e âge et les étudiants, prise en charge par l’Etat des fees d’examens, Negative Income Tax. Faut-il dire que l’actuel occupant premierministériel à l’Hôtel du Gouvernement a fait preuve d’un véritable courage politique en introduisant le salaire minimum, humanisant du coup le sort de nombreux laissés-pour-compte ?

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Les Premiers ministres mauriciens (1968-2018)

Sir Seewoosagur Ramgoolam (1961-1982) • Sir Anerood Jugnauth (1982-1995) • Navin Ramgoolam (1995-2000) • Sir Anerood Jugnauth (2000-2003) • Paul Bérenger (2003-2005) • Navin Ramgoolam (2005-2014) • Sir Anerood Jugnauth (2014-2017) • Pravind Kumar Jugnauth (2017 — ?).
Historique
Le 26 septembre 1961, l’île Maurice, alors colonie britannique, accède à l’autonomie et Seewoosagur Ramgoolam devient ministre en chef. Lors de l’indépendance le 12 mars 1968, la fonction est remplacée par celle de Premier ministre.
Le Premiesr ministre de Maurice est le chef du gouvernement de la république de Maurice.
Liste des Premiers ministres
Mandat Nom Parti
26 septembre 1961 — 12 mars 1968 Sir Seewoosagur Ramgoolam Parti de l’indépendance porte le titre de ministre en chef
12 mars 1968 — 16 juin 1982 Sir Seewoosagur Ramgoolam Parti travailliste mauricien 16 juin 1982 — 22 décembre 1995 Sir Anerood Jugnauth Mouvement militant mauricien, puis Mouvement socialiste militant
Maurice devient une république le 12 mars 1992
22 décembre 1995 — 17 septembre 2000 Navin Ramgoolam Parti travailiste mauricien 17 septembre 2000 — 30 septembre 2003 Sir Anerood Jugnauth Mouvement socialiste militant 30 septembre 2003 — 5 juillet 2005 Paul Bérenger Mouvement militant mauricien, 5 juillet 2005 — 17 décembre 2014 Navin Ramgoolam Parti travailliste mauricien, 17 décembre 2014 — 23 janvier 2017 Sir Anerood Jugnauth Mouvement socialiste militant Depuis le 23 janvier 2017 Pravind Jugnauth Mouvement socialiste militant