On résume souvent ce petit village de pêcheurs à ses paysages spectaculaires mais son image n’est pas moins entachée par la pauvreté et la situation précaire de certains jeunes du village qui ont échappé au système scolaire pour diverses raisons. Mais Poste-de-Flacq possède d’autres richesses : la motivation des adolescents, l’esprit qui crée. Six jeunes (Emilie Rosse, Durla Armand, Stevenson Sagor, Evans Stewart, Jérémie Fanchin et Deny Mamerou) se sont distingués récemment en instaurant un indice de bonheur régional avec le projet « Récit de vie » qui a abouti à la réalisation d’un livre Nou Risess, témoignant de leur parcours. L’accomplissement de ce rêve a pu se faire grâce aux enseignants Colette Bernon, Alexendra Arlapen et l’écrivain Barlen Pyamootoo. L’artiste Ilse Mikula, coordinatrice du projet « Récit de vie » témoigne de l’expérience qu’elle a vécue auprès des jeunes pendant neuf mois.
Au début, une petite boutique qui abrite la Craft Academy à Poste-de-Flacq, l’émerveillement de six adolescents (de 14 à 19 ans), leur élan vers la création et proche d’eux : la mer. Ilse Mikula remarque l’énergie de ces jeunes qui ont dû arrêter l’école pour travailler. Elle réalise que le profond malaise existentiel de ces jeunes peut trouver remède dans une activité artistique. « Tout ce que ces jeunes aspirent à trouver, c’est la paix et la tranquillité, chose que je trouve formidable ayant conscience de leurs vies si difficiles. L’importance de faire quelque chose ensemble est devenue primordiale; le projet Récit de vie en est né », dit-elle. L’expression artistique leur redonnera une dignité qui a été bafouée et leur permettra de réaliser un rêve : écrire un livre pour se dire. Il faut remonter à 2011 si l’ont veut savoir comment a germé le projet « Récit de vie ». Ilse (Art school project coordinator) découvre un groupe de six jeunes et dirige des ateliers d’animation avec eux pendant trois mois. Il s’agit là de les aider à s’épanouir à travers l’art avec le soutien de Colette Bernon et Alexendra Arlapen, enseignants à plein temps à la Craft Academy. Ensuite, il y a eu le projet d’écriture avec la collaboration de l’écrivain Barlen Pyamootoo. Le projet s’est étalé sur environ neuf mois à raison d’un atelier d’un jour par semaine. Ilse a cherché des sponsors pour la réalisation du livre. Elle a bénéficié du soutien du Bartel Arts Trust (South Africa), de la Stock Exchange of Mauritius, de la Barclays et du Royal Park. Le titre Nou Risess a été choisi par rapport au potentiel artistique des jeunes et leur environnement — la mer, symbole de la matrice cosmique. Les six adolescents sont Emilie Rosse, Durla Armand, Stevenson Sagor, Evans Stewart, Jérémie Fanchin et Deny Mamerou.
Chaque jeune parle de lui-même, de ses rêves, de son futur, sur une note positive, loin de tout misérabilisme et sans porter de jugement sur qui que ce soit. Le témoignage de Emilie Rosse (une des participantes du projet) est assez bouleversant : « … Kan mo lamer, mo senti mwa anpe… pena stress, pena tapaz, e sirtou pena personn pou vey mo zafer… Se samem ki mo resanti kan mo desine, ek kan mo penn… Aprann desine ine fer enn gran diferans dan mo lavi… Sa finn sanz mo lavi… mo pa konn ase mot pou explik sa… » Pour Jérémie, la réponse est assez simple mais très significative : « Mo ena 16 an e mo res Poste de Flacq, Mo’nn koumans travay apre lekol primer, laz 13 an. Mo’nn travay kouma apranti tolie. Mo’nn travay dir, me mo ti pe gagn zis 150 roupies par mwa… Plitar, mo ti pou kontan vin menwisie… Parski mo t’ia kontan fabrik bann meb artistik, kouma lili ek sofa, ek dekor zot avek bannn desin abstre, kouma enn desin serpan, mem si mo pa kontan ni serpan, ni koulev… » On pourrait multiplier ces témoignanges d’adolescents qui ont créé pour donner un sens à leur existence.
Après les témoignages, les six jeunes ont réalisé une BD, exprimant librement ce qu’ils aimeraient faire dans la vie. Aujourd’hui, l’atelier a pris fin. Les jeunes ont pu s’ouvrir au monde et découvrir de nouveaux horizons. L’un d’entre eux a pu bénéficier d’une formation. « Récit de vie » se poursuivra dans d’autres régions. Martina Crouch, étudiante à l’Université de Yale aux Etats-Unis, s’est intéressée à ce processus de créativité visuelle articulée à la réflexion. Elle écrit en préface à Nou Risess : « Ces enfants ne pensaient qu’à survivre et passaient leur temps à la recherche d’un semblant de stabilité. Malgré cela, ils sont venus à la Craft Academy, certains avec des problèmes de comportement, une incapacité à prendre leur vie en main, peu de moyens pour rechercher et s’exprimer… et c’est là que quelque chose a changé pour eux… Ils ont pris conscience qu’ils avaient quelque chose à offrir — quelque chose à rendre à la société. Le fait que l’expression personnelle soit impliquée dans le processus artistique, obligeait dorénavant ces élèves de l’Académie à trouver et à construire un sens de soi… »
De son côté, Ilse Mikula déclare que c’est un projet formidable pour une étrangère qui découvre Maurice. « Je me suis sentie comme chez moi », dit-elle. « J’ai découvert la force, l’importance de l’art dans la vie d’un jeune : lui donner une voix, le mettre à l’aise dans son environnement. La pulsion créative se libère dans un esprit paisible. »