Le directeur de CristalCo, Stanislas Bouchard, est actuellement à Maurice pour rencontrer les producteurs sucriers mauriciens et le Syndicat des sucres. Depuis quatre ans, CristalCo met ses chaînes de distribution en Europe et ailleurs à la disposition des producteurs mauriciens. Tenant compte de la chute de la production sucrière en 2019, Maurice pourra écouler cette année un volume d’environ 100 000 tonnes qui comprend le sucre blanc et les sucres spéciaux pour une valeur estimée à Rs 2 milliards. Interrogé par Le Mauricien, Stanislas Bouchard espère qu’il y aura une amélioration des prix à compter d’octobre prochain. Selon lui, si jamais il y a un “hard Brexit”, les prix s’enflammeront et le sucre mauricien est bien placé pour entrer au Royaume-Uni. Cristal Union est un groupe coopératif agro-industriel parmi les premiers producteurs européens de sucre et d’alcool. Le groupe est principalement implanté sur le territoire français, bien qu’il réalise une part significative de ses ventes à l’étranger.

La situation concernant le sucre mauricien suscite beaucoup d’inquiétudes. Est-ce que cela est justifié ?

La situation est mauvaise et vous avez raison d’être inquiet. C’est le cas pour nous aussi en Europe parce que le prix du sucre sur le marché mondial a perdu la moitié de sa valeur en 18 mois. Le marché européen a suivi le marché mondial. Avec la fin des quotas, il y a une corrélation plus forte entre le marché mondial et le marché européen. Les prix ont été divisés presque par deux en 18 mois en Europe. La tonne de sucre tourne autour de 300 euros. Ce qui est historiquement bas. Je n’ai pas connu cela depuis 30 ans.

Est-ce le cas pour tous les produits ?

Pas exactement parce que les prix des céréales ont plutôt augmenté cette année. La tonne de blé est à plus de 200 euros mais il y a des produits dont les prix ont baissé. Ceux qui sont davantage liés au sucre sont ceux du pétrole. Les prix avaient chuté sensiblement et ont repris les couleurs depuis 15 jours. Cela a fait monter les prix du sucre. On se rend compte qu’un des facteurs déterminants des prix du sucre est le prix de l’énergie, en particulier celui du pétrole mais aussi de l’éthanol. Au Brésil, on peut produire 10 millions de tonnes de sucre selon la production de l’éthanol et le prix de l’éthanol qu’on obtient. Un volume de 10 millions de tonnes a un effet très important en plus ou en moins sur le marché mondial.
Les prix des matières premières ont été très bas à la fin de l’année dernière mais depuis le début de l’année, ils ont repris l’ascenseur. Ce qui fait que le cours mondial du sucre a repris légèrement, mais insuffisamment.

Est-ce que le sucre mauricien a toujours la cote en Europe ?

Le sucre mauricien a non seulement la cote mais est extrêmement apprécié. Le sucre blanc produit à Maurice est de la plus haute qualité. En quatre ans de relations commerciales avec le Syndicat des sucres, il n’y a eu aucune réclamation de la part des clients sur la qualité intrinsèque du sucre. Les quelques réclamations sur des corps étrangers ou des conteneurs abîmés ne concernent pas la qualité du sucre qui est du même niveau, voire d’un meilleur niveau de ce qu’on produit en Europe en moyenne. Le sucre blanc mauricien est d’une qualité très élevée qui et qui correspond à la demande du client européen le plus exigeant. Les sucres spéciaux sont appréciés pour leur goût, leur couleur et leur fiabilité. Maurice est le plus gros producteur de sucres spéciaux et une partie de ces productions est acheminée en Europe.

Malgré la qualité, la concurrence est rude. D’autres producteurs produisent le sucre blanc et les sucres spéciaux. Où se situe Maurice?

Pour ce qui est du sucre blanc, il faut s’adapter au marché. En ce qui concerne la quantité et la qualité, il n’y a pas de problème. On a la “supply chain”. Maurice a maintenant 150 clients directs, notamment dans le Sud de l’Europe, en Espagne, en Grèce, en Bulgarie qui apprécient tous la qualité de son sucre. Pour ce qui est de la concurrence, il n’y a pas de secret, il faut s’adapter au marché. Donc les prix du marché dans ces pays s’appliquent également pour Maurice. Le sucre blanc de la canne n’est pas meilleur ou moins bon que le sucre blanc de betterave. On vend des cahiers des charges d’un sucre, pas une origine. La fonction est la même pour le sucre ou la betterave, sauf pour ceux qui sont dans le marketing et privilégient le sucre pur de la canne, mais il n’y en a pas beaucoup. Il y a moins de concurrents pour les sucres spéciaux. Les plus féroces viennent de l’Amérique centrale. La Commission européenne a trop ouvert les possibilités d’importation. Cela a eu une pression sur les prix mais moindre que le sucre blanc.

Est-ce que le prix du sucre mauricien convient à CristalCo ?

Non. Mais le prix du sucre de betterave ne nous convient pas non plus. Le prix du sucre est au plus bas actuellement. C’était le cas en 2018 et ce sera ainsi en 2019. Jusqu’à septembre 2019, on aura des prix qui seront très bas parce que 90% des contrats ont déjà été conclus. Ce ne sont pas les 10% qui restent qui vont sauver l’année. En revanche, on est plus optimiste pour les prix à compter d’octobre prochain. Les prix devraient se redresser significativement. Les prix actuels à 300 euros ne sont pas durables. Personne ne peut vivre avec ces prix-là. Il faut que les clients le comprennent. C’est notre mission de leur faire comprendre et refuser de vendre à des prix qui ne sont pas meilleurs que la parité exportation.

Peut-on avoir une idée du volume de sucre importé par CristalCo de Maurice ?

L’année dernière, la campagne a été affectée par une baisse de la production à Maurice. Notre contrat est flexible. Donc on doit s’adapter à la production. Lorsqu’on produit plus, on vend plus. Lorsqu’il y a moins, on vend moins. Si les prix hors de l’Europe sont meilleurs, on vend en dehors de l’Europe. On peut vendre à Madagascar, en Tanzanie, au Ghana et au Moyen-Orient. Lorsque le prix est meilleur en Europe – ce qui devrait être le cas normalement – il faut vendre en Europe. Les pays de destination privilégiée pour le sucre de Maurice sont l’Espagne, l’Italie, la Grèce, la Bulgarie, et peut-être, l’Angleterre. Si jamais il y a un Brexit un peu dur, le sucre de Maurice pourra entrer en Grande-Bretagne.

Le Brexit ne devrait donc pas nous inquiéter ?

A priori, en cas de Brexit, le sucre mauricien sera toujours éligible pour le Royaume-Uni. On se prépare à cette situation et fin 2019, on sera prêt, en cas de Brexit, à diriger un volume important de sucre vers le Royaume-Uni à condition que les prix soient raisonnables. Il n’y aura pas d’interruption dans la fourniture du sucre.

La conclusion d’un accord commercial entre la Grande-Bretagne et Maurice est donc une bonne nouvelle?

Si jamais il y a un “hard Brexit”, les prix s’enflammeront. Il faudra aller très vite. Ce sera avantageux d’avoir un contrat. Les Français ne livreront plus au Royaume-Uni. On pourra proposer du sucre mauricien aux clients.

Donc, vous ne vendez pas de sucre uniquement en Europe ?

Depuis le début, il a été convenu avec le Syndicat des sucres qu’il faut aller là où il y a le plus de valeur. Aujourd’hui, il y a peu de valeur nulle part.

Est-ce qu’il y a de la valeur sur le marché africain ?

Il y a de la valeur dans certains pays où il y a des accords préférentiels avec Maurice. Dans des pays complètement ouverts, il n’y a pas de valeur puisque la concurrence des raffineries du Moyen-Orient fait que c’est le cours mondial qui fixe le prix. Dès qu’il y a un accord préférentiel avec Maurice, il y a de la valeur.

Les planteurs mauriciens sont assez déprimés par rapport à la baisse du prix de sucre. Certains ont même abandonné leurs plantations. Quel message pouvez-vous leur adresser ?

Je voudrais leur dire qu’ils ne sont pas les seuls. Partout dans le monde, les producteurs sont déprimés. C’est le cas en France où les 10 000 planteurs de la coopérative Cristal Union ont connu cette année des prix très bas et une grosse sécheresse. C’est une double peine. Certains ont réduit leurs plantations et les ont même abandonnées. Cela peut arriver. Concernant l’avenir du sucre, nous sommes dans une période de cycle avec un trou d’air pendant deux ans. On pense que ce sera mieux dans neuf mois. On aura sans doute des années plus fastes. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas faire plus d’efforts pour être plus efficient et productif. Le message qu’on veut passer à nos agriculteurs en Europe est qu’il faut partager davantage les moyens. Les usiniers et les planteurs, petits ou grands, doivent marcher main dans la main. Il ne faut pas de rupture entre les maillons de la chaîne.

Est-ce qu’on peut avoir une idée des commandes placées à Maurice cette année ?

Nous prenons tout. On prend tout le blanc, mais en tenant compte de la baisse de la production l’année dernière le volume sera moins. Pour les sucres spéciaux, on faisait 1 000 tonnes il y a quatre ans. Maintenant, nous faisons 10 000 tonnes, l’objectif est de parvenir à 15 000 tonnes dans trois ans.