Le Centre for Alternative Research and Studies (CARES) organise la conférence internationale Koste Pep Losean Indien, le mardi 30 octobre à la Maritime Academy à Pointe aux Sables, à partir de 9h30. Des chercheurs internationaux, des académiciens et des activistes interviendront sur plusieurs questions liées à l’océan Indien.
Stephan Gua, de CARES, explique la tenue de cette conférence et les menaces qui guettent notre région.

Quel est l’objectif de la conférence internationale Koste Pep Losean Indien ?

L’objectif de la conférence est de créer un espace commun des mouvements et activistes dans l’océan Indien. Nous donnons priorité lors de cette conférence à l’aspect océanique qui nous relie. Il y avait un manque à ce niveau alors que, de l’autre côté, il existe une plate-forme commune où se réunissent ce que nous appelons les pilleurs de nos territoires que sont les pays impérialistes tels que la France, les États-Unis, la Chine et l’Inde. Ce sont eux qui vont signer des accords de pêche, qui vont avoir des bases militaires, qui vont exploiter nos ressources marines et qui auront des compagnies qui exploiteront les ressources terrestres également. Notre but est de faire en sorte que nous ayons voix au chapitre, nous peuples de l’océan Indien. Nous le faisons à un moment où la planète et la vie sont extrêmement menacées. Les États insulaires sont en ligne de front sur toute la question de la crise écologique globale. Cet espace servira de plate-forme pour dire quelle vision nous voulons pour l’océan Indien.

Quel impact cela peut-il avoir d’élargir la conférence à des scientifiques internationaux ?

Cette conférence se situe vis-à-vis de la crise climatique globale. Le dernier rapport de l’Intergovernmental Panel on Climate Change (IPCC) donne raison aux mouvements de gauche. Il dit que notre système capitaliste est problématique car il est basé sur l’exploitation des personnes et le pillage de la nature, et donc des ressources fossiles. La science vient valider les idées de la gauche. Pour nous, il est important que cette conférence serve aussi à montrer que les sujets sur lesquels on débat sont basés sur des faits et des analyses scientifiques.

Quels sont les enjeux pour Maurice et l’océan Indien en matière d’environnement pour les années à venir ?

Les enjeux sont énormes. Maurice est cité dans les rapports internationaux comme étant le septième pays le plus menacé par les risques liés au changement climatique. Partant de ce constat, Maurice et tous les États insulaires de l’océan Indien doivent orienter leurs activités en fonction de la survie des populations de ces régions. Dans le rapport de l’IPCC, il est indiqué que nous n’avons que douze ans pour faire en sorte que la température moyenne globale ne grimpe pas de deux degrés à partir de 2030. Ces deux degrés d’augmentation entraînent des conséquences terribles, comme la montée des eaux par plus de dix centimètres.

Des rapports précédents soulignent que le bassin de l’océan Indien est celui qui retient le plus de chaleur liée aux émissions de gaz à effet de serre. La vie est déjà menacée, comme nous l’avons déjà vécu lors des inondations de mars 2013. Ce sont des phénomènes qui sont nouveaux pour nous mais qui vont revenir à coup sûr. Il nous faut veiller à ce que toutes nos activités ne soient pas faites au détriment de la survie de nos populations. Les gens doivent se sentir concernés. La question climatique doit être au centre de toutes nos activités, car la vie est menacée, et elle le sera de plus en plus. Il nous faut nous demander quelle planète nous allons laisser à nos enfants. Le taux de salinisation qui va pénétrer dans nos terres va rendre l’agriculture plus difficile; les cycles pluvieux vont changer, la température va changer, les espèces invasives vont venir davantage en raison du changement climatique. Cela ne fera qu’amplifier.

Quelle est votre opinion au sujet de l’incapacité des pays riches à arriver à un accord sur la réduction de leur impact sur l’environnement, qui contribue au changement climatique ?

Il est important de tout voir globalement et non pas seulement d’une perspective climatique. Tout cela découle d’une orientation politique qui menace la survie. Les pays riches sont dictés par leur élite économique, les grosses multinationales. Ces États deviennent des facilitateurs qui permettent à ces capitalistes de faire du profit. Aussi longtemps que cela va fonctionner de cette façon, rien ne changera.

Dans votre invitation pour la conférence, vous mentionnez la faillite des institutions au niveau de la protection de l’océan Indien et de ses peuples. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Les autorités ne s’intéressent pas aux peuples de l’océan Indien. La COI, par exemple, devrait se pencher sur les graves crises politiques à Madagascar et à Mayotte, par exemple. Nos États travaillent à travers ces institutions et c’est pour cela que nous disons qu’il y a une faillite des institutions pour la protection des peuples de l’océan Indien.

Quelles sont vos craintes quant à la montée des activités militaires et nucléaires dans l’océan Indien ?

La question militaire est liée à tout ce dont on parle. C’est pour cela que j’ai dit que nous ne pouvons pas voir le changement climatique comme une crise isolée. C’est une composante d’une crise civilisationnelle. Notre système met en avant la maximisation des profits et la surexploitation des ressources. C’est pour cela qu’il y a la crise des migrants et c’est pour cela aussi qu’il y a une dynamique de guerre. C’est pourquoi l’Inde a annoncé en 2013 qu’il souhaitait être un Net Security Provider dans l’océan Indien. Le trafic maritime dans l’océan Indien deviendra de plus en plus important car l’océan devient un bassin important en termes de ressources et de manières premières pour la production capitaliste.
Si nous faisons un parallèle avec ce qui se passe en Afrique, nous constatons que c’est là où il y a beaucoup de ressources minières qu’il y a la guerre. Cette dynamique de contrôle de ressources touche désormais l’océan. Ce qui va amener à la question de qui va contrôler cela et comment. C’est pour cela que les bases militaires deviennent importantes pour ces pays-là. La crainte pour nous est que la Chine se positionne, l’Inde le fait avec la complicité des États-Unis. Si Maurice cède des territoires à un État ou à un autre, notre pays se range dans un camp. On sera considéré comme un ennemi par l’autre camp et il n’est pas exclu qu’il y ait des interventions militaires.

À quels risques Maurice s’expose-t-il en signant des accords de pêche avec des pays tels que le Japon?

Maurice s’expose à l’épuisement des stocks de poissons dans le bassin de l’océan Indien. Les pays qui signent les accords de pêche le font parce qu’ils ont des techniques de pêche qui ont dilapidé leurs ressources dans leurs bassins à eux. Ils exportent leur pêche ailleurs pour pouvoir alimenter leur marché. S’ils n’ont pas eu une meilleure gestion et un plus grand respect de leurs ressources marines, pourquoi en auraient-ils pour les nôtres ? C’est arrivé au Sénégal, qui a un accord de pêche avec l’Union européenne. Il y a eu la surpêche et, aujourd’hui, ils n’ont plus de poissons.

Ça s’applique pour le Japon également, qui est un des plus gros consommateurs de fruits de mer. Nous nous sommes focalisés sur les baleines, mais les Japonais sont extrêmement friands de thons rouges. Le thon rouge est listé comme extrêmement menacé, selon la FAO. Nous aurons les mêmes problèmes qui ont surgi en Méditerranée par exemple. Nous n’aurons plus de stocks.

Quelles sont les autres actions que compte prendre CARES pour sensibiliser le public sur la protection de nos ressources et de notre environnement ?

CARES n’a pas pour vocation de remplacer les mouvements sociaux mais de les supporter. Nous venons également avec des initiatives comme cette conférence. Nous voulons créer l’espace pour que ces mouvements se rejoignent et créent cette masse pour impulser une dynamique régionale.

4e Lekol lekolozi

Le Centre for Alternative Research and Environmental Studies (CARES) organise la 4e Lekol lekolozi, qui se tiendra du mercredi 24 au mercredi 31 octobre dans le sud du pays. Quelque 130 militants écologiques, ONG et universitaires en provenance de la France, de la Belgique, des pays de l’océan Indien et du sud de l’Afrique y participent. Seront abordées la crise écologique mondiale et les alternatives qui sont envisageables, avec un accent particulier sur le modèle économique.