Cette semaine à Riche Terre, sur l’autoroute, a été inauguré un bâtiment de 4000 mètres carrés de deux étages qui abrite Integrity Metal Works. Ce bâtiment est l’aboutissement d’un des projets de Steve Couronne, 42 ans, petit entrepreneur mauricien. L’exemple du Mauricien débrouillard qui, avec son épouse Joyce, a transformé son petit atelier de tourneur en entreprise moyenne performante sur le plan local et régional, tout en lorgnant vers le marché international des pièces détachées pour l’industrie aéronautique. À travers l’interview réalisée jeudi dernier, on vous propose de revivre l’itinéraire et la succes story de Steve Couronne.

D’après ce qu’on nous a dit, vous n’aimiez pas l’école, Steve Couronne ?

Ce n’est pas tout à fait exact. Disons que l’école ne me passionnait pas, n’était pas faite pour moi. Mon père était mécanicien et faisait les réparations de gros bateaux à diesel et à essence dans le port. J’étais l’aîné de la famille de cinq enfants, et quand j’ai eu huit ans, il m’emmenait avec lui quand il allait faire les réparations, j’étais comme son petit manœuvre qui transportait ses outils. Quand j’ai eu onze ans, mon père avait compris que j’étais vraiment intéressé par son métier, que j’étais un “débrouillard” dans la mécanique. Il m’a alors dit que vu que je n’aimais pas l’école, il allait me placer comme apprenti dans un atelier.

Donc, vous n’aimiez pas l’école…

On ne m’a jamais intéressé à l’école, où je m’ennuyais. Alors qu’avec mon père je m’amusais, je me passionnais pour nettoyer les outils, ranger les boulons et voir comment on réparait une pièce abîmée. Disons que mon corps était sur le banc de l’école, mais que ma tête était avec mon père, avec la mécanique. J’ai fait une année de sixième, je n’ai pas pris part à l’examen et j’ai arrêté l’école à onze ans. C’est alors que mon père m’a envoyé comme apprenti dans un atelier de tourneur de pièces. C’est là que j’ai fait mon apprentissage du métier de tourneur pour faire des pièces mécaniques de voitures, de camions, d’usines, de bateaux usées, des pièces abîmées qui devaient être remplacées. J’ai découvert pendant mon apprentissage que non seulement le tourneur pouvait se permettre de refaire une pièce mécanique à l’identique, mais qu’on pouvait aussi, en le reproduisant, l’améliorer parce que le tourneur n’est pas seulement un copieur, mais aussi un créateur. À l’époque, les pièces de machines étaient importées, coûtaient cher, prenaient du temps pour arriver et il fallait donc les remplacer sur place.

Aujourd’hui, il suffit d’aller sur Internet pour trouver la pièce de rechange et l’importer par avion…

Ça, c’est bon pour les réparations, pas pour la création et l’amélioration des pièces d’une structure. Tourneur est un métier de fabrication et d’usinage qui permet de régler certains problèmes de moteurs qui, autrement, auraient besoin d’être complètement changés. Donc, à onze ans, je suis allé apprendre le métier de tourneur à Ste-Croix dans l’atelier de Jacques Bangard. Nous étions six ouvriers et apprentis.

Autrefois, les petits apprentis devaient tout faire depuis nettoyer l’atelier jusqu’à aller faire le bazar du patron…

J’ai fait tout ça. Je suis même allé faire les commissions du mois, bros sali de sa varangue, nettoyé la cour et même les vitres de sa maison. Cela faisait partie de l’apprentissage et je le faisais de bon cœur, même si parfois il criait sur moi quand la pièce à tourner avait été mal calculée et avait un petit défaut. On ne faisait pas l’apprenti pour avoir un salaire, mais pour apprendre le savoir du patron, pour devenir un ouvrier. Ce qui fait que je n’avais que quelques roupies par semaine, une petite paye qu’il fallait ramener entièrement à la maison. Pour mon patron, l’objectif était simple : il me fallait apprendre le métier pour devenir un bon ouvrier et pouvoir ouvrir mon propre atelier. Mon père suivait mes progrès de près puisqu’il était de la profession : nous étions un mécanicien et un apprenti tourneur dans la même famille qui parlaient tout le temps du travail. Le dialogue est aussi important dans l’apprentissage. Je suis resté huit ans en apprentissage et après j’étais un ouvrier de premier grade, qui savait faire le fraiseur, le tourneur, le soudeur, la grosse mécanique, je savais travailler sur les machines, dessiner, mener une équipe, remplacer le patron quand il était occupé ailleurs.

Les jeunes d’aujourd’hui ne veulent pas prendre le temps d’apprendre. Certains d’entre eux disent même qu’apprendre c’est perdre du temps.

Le plus gros problème d’aujourd’hui c’est qu’Internet a pris le contrôle de beaucoup de choses dans notre vie, surtout celle des jeunes. On croit tout avoir et tout savoir avec son PC, sa tablette ou son portable, on consacre toute son énergie à cette technologie en oubliant le reste, la vraie vie. Ce qui fait que tout le monde privilégie l’IT en abandonnant le reste. Mais nous avons aussi besoin d’ouvriers et d’autres catégories de métiers pour faire fonctionner la société et tourner ces machines.

À l’époque déjà, l’objectif des jeunes était d’obtenir un travail dans le gouvernement, dans le secteur privé, dans un bureau, mais pas dans un atelier, car les métiers manuels étaient mal considérés. Pourquoi avez-vous fait différemment des autres ?

Peut-être parce que je suis né dans une famille pour qui le métier était noble et c’était naturel de devenir un bon ouvrier. Je me suis passionné très jeune pour le métier et mon rêve a toujours été de devenir un bon ouvrier, puis un bon technicien. Au fur et à mesure, vous vous rendez compte que vous comprenez, que vous apprenez, que vous pouvez vous débrouiller tout seul sans que le patron n’ait besoin de vous surveiller. Puis, vous devenez important pour le patron, pour la bonne marche de l’atelier. Vous pouvez discuter directement avec les clients, vous passez petit à petit de celui à qui on dit de faire à celui qui dit comment on va faire. Alors, vous comprenez que vous êtes prêt à vous lancer pour ouvrir votre propre atelier. Après l’apprentissage, j’ai rencontré un enseignant de l’école St-Gabriel, qui était sur le point d’aller ouvrir un atelier et il m’a proposé de venir travailler avec sa nouvelle équipe. Je deviens alors responsable de l’atelier et je me perfectionne dans le dessin mécanique, sous la supervision des enseignants. Cela va durer trois ans, puis j’ai ouvert mon atelier dans la cour de mes parents à Batterie-Cassée. Avec l’aide de mon père, j’ai fait un petit emprunt pour acheter ma première machine, un tour, et mis en place un petit garage avec beaucoup de difficultés. C’est quand vous commencez à travailler pour votre propre compte que vous réalisez qu’il existe aussi des gens malhonnêtes, qui disent qu’ils vont vous payer à la fin du mois, puis renvoient au mois suivant, qui devient la fin de l’année et disparaissent, d’autres vous demandent des services. C’est décourageant et cela donne parfois l’envie de redevenir employé payé au mois, sans souci. Il faut être fort pour continuer.

D’où tirez-vous cette force ?
De la prière, de ma foi en Dieu, que j’ai toujours eue. De ma femme, Joyce, que j’ai épousée à 25 ans et avec qui j’ai bâti notre entreprise. La prière a joué une part importante dans tout ce que j’ai entrepris.

Que faisait votre future épouse quand vous l’avez rencontrée ?

Quand j’ai connu Joyce, elle avait fait des études secondaires et elle était “ti-miss” dans une école maternelle. Je lui ai proposé de devenir la secrétaire de l’atelier, de s’occuper de mes papiers, du courrier et d’appeler les clients. Elle est allée suivre des cours pour avoir des notions de gestion d’entreprise et elle a mis en place un système pour passer les commandes, récupérer les créances et organiser le côté financier de l’atelier, qui est devenu au fur et à mesure une PME. Elle a apporté le plus administratif, le sens de l’organisation et la gestion des dossiers de notre entreprise, qui devenait de plus en plus professionnelle. Plus tard, en 2003, nous avons décidé de créer une compagnie et de devenir une entreprise moderne, avons fait des emprunts, acheté de nouvelles machines au fur et à mesure. L’atelier devenait trop petit, nous étions à douze et pourtant nous étions sortis du garage pour occuper le rez-de-chaussée de la maison de ma mère !

Et on suppose que votre atelier agrandi faisait du bruit, incommodant les voisins, comme pratiquement tous les garages installés dans des zones résidentielles.

C’est pour cette raison que nous avons déménagé l’atelier dans la zone industrielle du port avec l’idée de continuer à nous développer. Puis, nous avons fait des recherches sur Internet et entrepris nos premiers voyages en Chine pour aller visiter les foires de machineries, présenter ce que nous sommes capables de faire, mais également pour découvrir les nouveaux outils afin de pouvoir améliorer la qualité de notre travail. Nous étions toujours des tourneurs-fraiseurs, ce qui est le basique du métier, et voulions monter en gamme. C’est alors que nous avons découvert la machine qui permettait de découper le métal avec de l’eau et après celle utilisant le plasma pour les découpes. Nous avons fait des emprunts pour les acheter, ce qui nous a ouvert un nouveau marché, plus haut de gamme, et nous a amené beaucoup de nouveaux clients, dont le Chantier naval de l’océan Indien, pour faire des découpes de navires. Les chantiers sont devenus un de nos gros clients. Nous avons alors décidé d’acheter un terrain pour construire le siège de notre entreprise en utilisant les techniques modernes d’un bâtiment intelligent.

Et puis, vous vous êtes associés à un couple de Français, les Barry…

Au bout d’une certaine phase de notre développement, lors d’une foire internationale, nous avons rencontré un couple de Français qui voulaient investir dans notre entreprise, les Barry. Comme nous avions des difficultés avec les banques locales pour continuer à nous développer, nous avons décidé de les prendre comme des partenaires stratégiques qui nous apportent un soutien financier, mais aussi des contacts et un carnet d’adresses mondiales, ce qui nous permet de continuer à monter en gamme.

Mais est-ce qu’il n’existe pas à Maurice des institutions gouvernementales, des départements, des banques qui sont censés fournir les aides nécessaires pour permettre aux PME de se développer ?

Oui, mais à l’époque où nous voulions agrandir notre entreprise, nous avons commencé à avoir des difficultés. Il fallait avoir des terrains en garantie ou des garants pour obtenir des prêts. Nous ne les avions pas et étions renvoyés de bureau en bureau sans aucun résultat concret. Les conditions proposées – pour ne pas dire imposées – par les banques peuvent parfois causer plus de difficultés encore aux PME. Le principal problème des PME c’est le cash flow, qui est causé par le non-paiement des clients et la banque manquant totalement de flexibilité exige ses repaiements d’emprunt sans prendre en considération les problèmes de l’entreprise. La situation est bloquée et souvent la PME est obligée de fermer. Il faut que les institutions soient plus flexibles, que leurs dirigeants descendent sur le terrain pour comprendre comment fonctionnent les PME. Ce n’est pas à partir d’un bureau de Port-Louis qu’on peut comprendre le fonctionnement des PME et leurs problèmes, mais sur le terrain. Mais il faut dire qu’on ne peut pas uniquement développer une PME avec de l’aide et les subventions de l’État. Elles sont nécessaires, mais il faut aussi aller chercher ailleurs les supports nécessaires au développement. Il faut être déterminé, persévérant, continuer à se perfectionner, frapper aux portes, ne pas se décourager si elles ne s’ouvrent pas, mais en chercher d’autres et d’autres encore. Et puis, il faut encourager l’ambition et ceux qui veulent sortir des sentiers battus. Les PME peuvent et doivent faire autre chose que des achards, des piments confits et des produits artisanaux ! Nous avons dû faire des économies et des sacrifices pour pouvoir avancer, et quand nous avons rencontré les Barry dans une foire, nous avons sympathisé, discuté, expliqué nos problèmes, et eux leur proposition. Au final, nous en avons fait nos partenaires stratégiques.

Vous auriez pu rechercher des partenaires stratégiques mauriciens…

Non. Nous avons déjà eu des propositions locales que nous avons déclinées pour des raisons personnelles. Nous préférons nos partenaires qui sont complémentaires de ce que nous faisons. La vis que nous n’avons pas, nos partenaires l’ont et l’écrou de compétence en gestion qui nous manque, ils la possèdent. Quand les deux sont mis ensemble, cela fait un boulon parfait qui permet à l’entreprise de fonctionner et d’avancer. Pour le moment, nous travaillons pour Maurice et la région, mais nous sommes en train de préparer une nouvelle étape dans notre développement. Pour les prochaines années, nous sommes en train de créer les conditions nécessaires pour obtenir l’ISO 9100, qui concerne l’aéronautique. Notre ambition c’est que nous, PME de l’île Maurice, soit capable de fabriquer des pièces pour la compagnie Airbus. C’est d’entrer dans le monde de la fabrication des pièces très haut de gamme.

Ce n’est pas pousser l’ambition trop loin ? L’aéronautique est un monde très fermé, avec sa technologie de pointe, ses expertises poussées…

Il n’y a pas de limites à l’ambition quand il y a derrière le travail et le savoir-faire qui la soutiennent. Qui aurait imaginé que le petit garçon de Batterie-Cassée, qui n’a même pas fini sa sixième, aurait pu un jour construire une entreprise comme Integrity ? Je n’ai pas peur de m’aventurer dans ces gran dilo, parce que nous sommes déjà en train de fabriquer des pièces et des moules en respectant les données, les normes et les codes de très grosses entreprises mondiales. Integrity est en train de se faire une réputation dans ce monde fermé.

Pourquoi avez-vous choisi d’appeler votre entreprise Integrity. Est-ce que intégrité et business vont ensemble ?

Quand, en 1994, j’ai pris la décision d’aller ouvrir mon atelier, j’ai prié et cherché un nom qui me ferait réfléchir à chaque fois que je le prononcerais. Le mot intégrité, qui est synonyme d’honnêteté, s’est imposé. D’autant qu’à l’époque je devais faire face à pas mal de corruption. Je ne prétends pas être un homme parfait, mais je crois que nous devons travailler dans la transparence, l’honnêteté. À Integrity, on ne donne pas de commission, de petit cadeau pour obtenir un contrat, un travail.

Est-ce possible de continuer à travailler honnêtement dans un système où l’intégrité n’est pas, disons, toujours respectée ?

C’est vrai que les situations de corruption continuent à exister. C’est bien difficile de résister, mais nous le faisons. Nous avons tous les lundis une réunion où nous analysons tout ce qui s’est passé la semaine d’avant, pourquoi telle commande n’a été respectée, pourquoi nous avons pris du retard. Et quand il le faut, nous allons présenter des excuses au client pour un retard ou un travail mal fait. Cette manière de faire, ce traitement accordé au client est également une des raisons de notre succès, car avant l’argent, il y a la relation de confiance et de respect entre le client et nous.

On ne vous le souhaite évidemment pas, mais si vos projets d’aller plus haut, de vous faire une place dans le monde de l’aéronautique, n’aboutissaient pas ?

Je crois que si nous travaillons comme il le faut, et nous le faisons, si nous continuons sur notre lancée avec notre conviction et notre savoir-faire, nous allons réussir. Nous avons pris un an et trois mois pour construire notre bâtiment afin de pouvoir, comme on dit, naz dan gran dilo. Je veux toujours avancer, aller de l’avant, car si on n’avance pas, on stagne, avant de commencer à reculer. Nous avons créé notre emprise pour avancer, mais également pour créer de l’emploi, et aujourd’hui 32 familles dépendent de notre succès. Nous ne pouvons pas ne pas réussir.

Êtes-vous un bon patron qui traite bien les ouvriers et les apprentis ?

C’est une question qu’il faut aller poser aux employés d’Integrity. Le fait qu’il y ait dans l’équipe deux ouvriers qui étaient avec moi depuis le petit atelier est peut-être une partie de la réponse.

Revenons à la première question pour terminer. Est-ce qu’aujourd’hui vous regrettez de ne pas avoir fait toutes vos classes ?

Non. Mais je suis très fier de mon parcours, de ce que j’ai appris sur le terrain, de l’expérience que j’ai acquise de mes voyages, dans mes rencontres avec les professionnels. Avec mes patrons, j’ai appris les mathématiques, avec mon épouse l’anglais et le français. Je n’avais pas la tête pour apprendre à l’école.J’étais fait pour apprendre un métier. Je ne dis pas qu’il ne faut pas aller à l’école, je dis simplement que chacun doit avoir l’éducation ou la formation qui lui permet de se développer le mieux possible. C’est tout.